CONNAIS-TOI
à l'attention, à la réflexion, à l'ordre, à la méthode, sans peut-être s'en rendre bien compte lui-même. Dans toutes ces prétendues projections de fluide, il s'agit toujours d'imaginer avec force quelqu'un ou quelque chose. Je suppose que le professeur les entraîne peu à peu jusqu'à ce qu'ils sachent fixer leur attention. Par cela seul il a bien gagné son argent. Car, premièrement, les gens sont, par ce moyen, détournés de penser à eux-mêmes, à leur passé, à leurs échecs, à leur fatigue, à leur estomac; et les voilà délivrés d'un fardeau qui s'accroissait d'instant en instant. Que de gens usent leur vie à récriminer! Deuxièmement ils en viennent à penser sérieusement à ce qu'ils veulent, aux circonstances, aux personnes, et distinctement, au lieu de tout brouiller et ressasser, comme on fait quelquefois en rêve. Qu'après cela le succès leur arrive, cela n'est pas étonnant. Je ne compte pas les hasards favorables qui travaillent pour le professeur. Et quant aux hasards contraires, qui en parlera? Communément chacun pense qu'il a des ennemis, et se trompe en cela. Les hommes n'ont point tant de suite, mais il est ordinaire que l'on cultive ses ennemis bien plus attentivement que ses amis. Cet homme vous veut du mal, croyez-vous; il l'a sans doute oublié; mais vous, vous ne l'oubliez point; seulement par votre visage, vous lui rappelez ses devoirs. Un homme n'a guère d'autres ennemis que lui-même. Il est toujours à lui-même son plus grand ennemi, par ses faux jugements, par ses vaines craintes, par son désespoir, par les discours déprimants qu'il se tient à lui-même. Dire simplement à un homme : ce Votre destin dépend de vous », c'est un conseil
qui vaut bien dix francs; on a le fluide par-dessus le marché.
Au temps de Socrate, il y avait à Delphes, comme chacun sait, une espèce de Sibylle inspirée par Apollon, et qui vendait des conseils sur toute chose. Seulement le dieu, plus honnête que notre marchand de fluide, avait écrit son secret au fronton du temple. Et lorsqu'un homme venait interroger le destin, afin de savoir ce que les choses feraient pour ou contre lui, il pouvait lire, avant d'entrer, ce profond oracle, bon pour tous : ce Connais-toi. »
29 octobre 1909.
OPTBIISME
« Prions Dieu pour que ce ne soit pas le garde champêtre », disaient des pensionnaires bien naïves égarées dans les cultures, et fort inqiiiètes à la vue d'im homme qui venait. J'ai considéré pliis d'une fois cet exemple, je dirais presque ce modèle de niaiserie, avant de le comprendre humainement. Il est vrai que tout y est confondu; mais plus sans doute dans les mots que dans les idées, comme il nous arrive à tous, qui avons appris à parler avant d'apprendre à penser.
Cette anecdote me revenait à l'esprit comme quelqu'un d'assez intelligent frappait du pied et résistait en présence « de cet optimisme voulu, de cette espérance aux yeux fermés, de ce mensonge à soimême ». Et c'était d'Alain qu'il parlait, parce que ce philosophe naïf, et presque sauvage encore, voulait considérer, malgré des preuves assez évidentes, que les hommes sont volontiers honnêtes, modestes, raisonnables et affectueux; que la paix et la justice viennent à nous en se tenant par la main; que les vertus guerrières tueront la guerre; que l'électeur choisira les plus dignes, et autres consolations
pieuses, qui ne changent pourtant point les faits. C'est tout à fait comme si un promeneur se disait, sur le seuil de sa porte : « Voilà un gros nuage qui me gâte déjà la promenade; ma foi j'aime mieux croire qu'il ne pleuvra point. » Il vaut mieux voir le nuage plus noir qu'il n'est et prendre un parapluie. C'est ainsi qu'il se moquait, et j'en riais bien; car ce raisonnement qu'il faisait montre ime belle apparence, mais ce n'est qu'un décor sans épaisseur, et j'eus bientôt touché de mes mains le mur rus-» tique qui est ma maison.
Il y a l'avenir qui se fait et l'avenir qu'on fait. L'avenir réel se compose des deux. Au sujet de l'avenir qui se fait, comme orage ou éclipse, il ne sert à rien d'espérer, il faut savoir, et observer avec des yeux secs. Comme on essuie les verres de la lunette, ainsi il faut essuyer la buée des passions sur les yeux. J'entends bien. Les choses du ciel, que nous ne modifions jamais, nous ont appris la résignation et l'esprit géomètre qui sont une bonne partie de la sagesse. Mais dans les choses terrestres, que de changements par l'homme industrieux! Le feu, le blé, le navire, le chien dressé,le cheval dompté, voilà des œuvres que l'homme n'aurait point faites si la science avait tué l'espérance.
Surtout dans l'ordre humain lui-même, où la confiance fait partie des faits, je compte très mal si je ne compte point ma propre confiance. Si je crois que je vais tomber, je tombe; si je crois que je ne puis rien, je ne puis rien. Si je crois que mon espérance me trompe, elle me trompe. Attention là. Je fais le beau temps et l'orage; en moi d'abord; autour de moi aussi, dans le monde des hommes. Car le