‹ Propos sur le bonheurChapitre 136 sur 149 · VICTOIRES · texte numérisé non relu

VICTOIRES

de poursuivre le bonheur, sinon en paroles; et ce qui attriste surtout ceux qui cherchent le bonheur autour d'eux, c'est qu'ils n'arrivent pas du tout à le désirer. Jouer au bridge, cela ne me dit rien, parce que je n'y joue pas. La boxe et l'escrime, de même. La musique, de même, ne peut plaire qu'à celui qui a vaincu d'abord certaines difficultés; la lecture, de même. Il faut du courage pour entrer dans Balzac; on commence par s'y ennuyer. Le geste du lecteur paresseux est bien plaisant; il feuillette, il lit quelques lignes, il jette le livre; le bonheur de lire est tellement imprévisible qu'un lecteur exercé s'en étonne lui-même. La science ne plaît pas en perspective; il faut y entrer. Et il faut une contrainte au commencement et une difficulté toujours. Un travail réglé et des victoires après des victoires, voilà sans doute la formule du bonheur. Et quand l'action est commune, comme dans le jeu de cartes, ou dans la musique, ou dans la guerre, c'est alors que le bonheur est vif.

Mais il y a des bonheurs solitaires qui portent toujours les mêmes marques, action, travail, victoire; ainsi le bonheur de l'avare ou du collectionneur, qui, du reste, se ressemblent beaucoup. D'oii vient que l'avarice est prise pour un vice, surtout si l'avare en vient à s'attacher aux vieilles pièces d'or, tandis que l'on admire plutôt celui qui met en vitrine des émaux, ou des ivoires, ou des peintures, ou des livres rares? On se moque de l'avare qui ne veut pas changer son or pour d'autres plaisirs, alors qu'il y a des collectionneurs de livres qui n'y lisent jamais, de peur de les salir. Dans le vrai, ces bonbeurs-là, comme tous les bonheurs, sont

impossibles à goûter de loin; c'est le collectionneur qui aime les timbre s -poste, et je n'y comprends rien. De même c'est le boxeur qui aime la boxe et le chasseur qui aime la chasse, et le politique qui aime la politique. C'est dans l'action libre qu'on est heureux; c'est par la règle que Ton se donne qu'on est heureux; parla discipline acceptée en un mot, soit au jeu de foot-ball, soit à l'étude des sciences. Et ces obligations, vues de loin, ne plaisent pas, mais au contraire déplaisent. Le bonheur est une récompense qui vient à ceux qui ne l'ont pas cherchée.

18 mars 1911.

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