MÉDECINE
ce Je connais, dit l'homme de science, un nombre important de vérités, et je forme une idée suflSsante de celles que j'ignore. Je sais ce que c'est qu'une machine, et comment il arrive qu'un écrou sautant détruit tout, faute d'un peu de soin, faute d'une attention de quelques niinutes, et toujours parce que l'homme de l'art n'a pas été consulté en temps opportun. C'est pourquoi je réserve une part de mon temps pour la surveillance de cette machine composée que j'appelle mon corps. C'est pourquoi, dès qu'il y a symptôme de frottement ou grincement, je me livre à l'homme de l'art pour qu'il explore la partie malade ou supposée telle. Et par ces soins, selon les avertissements de l'illustre Descartes, je suis assuré, les coups du sort mis à part, de prolonger ma vie autant que le comporte l'instrument que j'ai reçu de mes pères. Et voilà ma sagesse. » Il parlait ainsi, mais il vivait tristement.
ce Je connais, dit le liseur, un nombre important d'idées fausses qui complicjuèrent la vie des hommes dans les temps de crédulité. Ces erreurs m'ont instruit de vérités importantes, dont nos savants se
font une faible idée. L'imagination, d'après ce qne j'ai lu, est la reine de ce monde humain; et le grand Descartes, en son Traité des Passions, m'en a assez expliqué les causes. Car il ne se peut point qu'ime inquiétude, même si j'arrive à la surmonter, n'enflamme point mes entrailles; il ne se peut point qu'une surprise ne change pas les battements de mon cœur. Et l'idée seule d'un ver de terre trouvé dans la salade me donne une réelle nausée. Toutes ces folles idées, quand je n'y croirais point, m'empoignent au fond de moi-même et dans les parties vitales, et modifient brusquement le cours du sang et des humeurs, ce que ma volonté ne saurait point faire. Eh bien, quels que soient les invisibles ennemis que j'avale à chaque bouchée, ils ne peuvent pas plus sur mon cœur ni sur mon estomac que les changements de mon humeur ou les rêveries de mon imagination. Il est nécessaire, premièrement, que je me tienne content, autant que je puis; il est nécessaire, secondement, que j'écarte ce genre de souci qui a pour objet mon corps même, et qui a pour efiet certain de troubler toutes les fonctions vitales. Car ne voit-on pas, dans l'histoire de tous les peuples, des hommes qui sont morts parce qu'ils se croyaient maudits? Ne voit-on pas que les envoûtements réussissaient très bien, si seulement le principal intéressé en était averti? Or, que peut faire le meilleur médecin, sinon m'envoûter moi-même? Et quel bien puis-je attendre de ses pillules, quand une seule parole de lui change les battements de mion cœur? Je ne sais pas trop ce que je puis espérer de la médecine, mais je sais très bien ce que j'en puis craindre. Et, ma foi, quelque dérangement que