‹ Propos sur le bonheurChapitre 21 sur 149 · ACCIDENTS · texte numérisé non relu

ACCIDENTS

Chacun a médité un petit moment sur l'eflfroyable chute. L'énorme voiture a manqué d'une roue et s'est inclinée d'abord assez lentement peut-être; et ces malheureux, suspendus un moment au-dessus de l'abîme, crièrent inhumainement. Chacun imagine assez aisément la scène, et quelques-uns, en rêve, éprouveront ce commencement de chute et l'attente du choc. Mais c'est qu'ils ont temps aussi pour délibérer; ils miment la chose; ils goûtent la peur; ils s'arrêtent de tomber pour y penser. Une femme me dit un jour : ce Moi qui ai peur de tout, il faudra pourtant que je meure. » Heureusement la force des choses, quand elle nous tient, ne nous laisse pas loisir; la chaîne des instants est comme rompue; ainsi l'extrême souffrance n'est que poussière de souffrance; impalpable. L'horreur est soporifique. Le chloroforme, selon la vraisemblance, n'endort que le plus haut de la pensée; le peuple des organes s'agite et souffre pour soi; mais la somme n'en est point faite. Toute douleur veut être contemplée, ou bien elle n'est pas sentie du tout. Qu'est-ce qu'un mal d'un millième de seconde et aussitôt oublié?

La douleur, comme d'un mal de dents, suppose que l'on prévoit, que l'on attend, que l'on étale quelque durée en avant et en arrière du présent; le seul présent est comme nul. Nous craignons plus que nous ne souflfrons.

Ces remarques, qui sont le thème de toute consolation véritable, sont fondées sur une exacte analyse de la conscience elle-même. Mais l'imagination parle haut; c'est son jeu de composer l'horreur. Il faudrait quelque expérience. Toutefois l'expérience ne manque pas tout à fait. Il m'arriva un jour, au théâtre, d'être porté à plus de dix mètres de mon fauteuil par une courte panique; il n'avait fallu qu'une odeur de roussi et quelque mouvement de fuite aussitôt imité. Or, qu'y a-t-il de plus horrible que d'être pris en ce torrent humain et d'être porté on ne sait vers quoi, ni pourquoi? Mais je n'en sus rien, ni sur le moment même, ni par réflexion. Simplement, je fus déplacé; et, comme je n'avais pas à délibérer, il n'y eut pas de pensée du tout. La prévision, le souvenir, tout manqua à la fois; ainsi il n'y eut plus de perception ni même de sentiment, mais plutôt un sommeil de quelques secondes.

Le soir que je partis pour la guerre, dans ce triste wagon plein de riuneurs, de récits passionnés et de folles images, j'étais assailli par des pensées peu agréables. Il y avait là quelques fuyards de Charleroi qui avaient eu le loisir d'avoir peur. Pour comble il se trouvait dans un coin une sorte de mort assez blême, à la tête bandée. Cette vue donnait réalité aux effrayants tableaux de la bataille. « Ils arrivaient sur nous, disait le narrateur, comme des fourmis, nos feux n'arrêtaient rien. » Les imagina-

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