PARIS. IMP. LEFEBVRE
plus riche que celle du peintre, une variété de matériaux incontestablement plus abondante. Ils en créent des harmonies de to-
nalités, des accords de nuances animés, remuants, auxquels les jeux de la lumière donnent une beauté perpétuellement diverse et nouvelle, que la magie des heures, les nuances de l'atmosphère parent d'un charme sans cesse imprévu; et eux, du moins, n'ont point perdu entièrement le respect de la forme ! Le tapissier, le brodeur, le couturier, la modiste, réalisent à toute minute le rêve coloré du peintre de l'heure présente.
Mais le peintre, dira-t-on, est un artiste — ah ! le pauvre mot, à quoi ne l'appliquet-on pas aujourd'hui ! — et du fait qu'il est un artiste, il envisage sous l'aspect d'éternité les spectacles de la vie courante, il en dégage, en des œuvres durables, le caractère et la beauté. Du tout; le peintre du vingtième siècle ignore que l'art est long, il suit la mode, il ne travaille qu'en vue de satisfaire les exigences de la mode; et, pour ce qui a trait aux possibilités de durée
de son œuvre, il suffit de revoir un tableau peint il y a dix ans pour se rendre compte et de son ignorance technique et du peu de prix qu'il attache à ce que son œuvre lui survive. Ce n'est, à tout prendre, pas autre chose que ce que le langage populaire appelle si joliment un déjeuner de soleil; et comme la forme en est gêné ralement absente, autant dire que d'ici un siècle il ne restera rien, rien, rien, de la plupart des toiles peintes de ce temps.
Les joies, donc, de la couleur pour la couleur, joies purement sensuelles, ce n'est plus au peintre que les hommes de demain iront les demander, ce n'est plus dans les Salons et les expositions de peinture qu'ils iront les chercher. Déjà elles courent les rues, les champs de courses, les promenoirs des music-halls, les loges des théâtres, toutes les planches et toutes les scènes parisiennes, les vitrines de toutes les boutiques, les rayons de tous les grands magasins, les murs couverts d'affiches de tous les carrefours, les salons
et les chambres à coucher de tous les appartements. Il n'y a qu'à se baisser pour en prendre !
En revanche, à mesure que diminue, et s'éclipse le prestige de la peinture, grandit et devient plus éclatant, me semble-t-il, celui de la sculpture.
La passion des sports y serait-elle pour quelque chose, qui offre chaque jour aux regards de la foule la vision des corps dévêtus, des membres en belle forme, en souple vigueur, en vibrante énergie, dans la lumière ? Je serais tenté de le croire. En tout cas, il me paraît difficile de nier que l'enthousiasme, très raisonné d'ailleurs, avec lequel sont suivis les exploits des champions de la boxe, de la lutte, du football, du tennis, ne puisse servir à l'éducation plastique du public.
La sculpture, en outre, n'est-elle pas plus apte à combler plus intimement les aspirations d'une époque éprise, comme la nôtre, de vérité directe? Elle n'est i'esciave d'aucune convention, elle n'a point recours aux artifices sur lesquels s'appuie
— ni —
PROPOS SUR LES BE Al-
la peinture et auxquels un œil exercé est seul capable de prendre plaisir; elle est la manifestation de la forme pure et simple, de la forme nue; elle est l'art concret par excellence; lorsqu'elle s'associait la couleur pour exalter, magnifier la beauté des formes, elle fut l'art intégral !
Quoi qu'il en soit, il ne peut échapper à quiconque suit de haut l'évolution de l'art français, que notre école contemporaine de sculpture est infiniment plus féconde en œuvres dignes de durer que notre école de peinture.
C'est qu'elle n'a jamais rompu la chaîne de ses traditions. Du portail royal de Chartres à Rude, à Barye, à Carpeaux et à Rodin, à travers les imagiers de Dijon et de Reims, de Saint-Denis et de Rouen, à travers Michel Colombe et Ligier-Richier, Goujon et Pilon, Prieur et Guillain, Coustou, Coysevox, Girardon, Puget, Bouchardon, Pigalle, Pajou, Falconet, Clodion, Iloudon, elle n'a cessé d'engendrer de fortes personnalités, de qui les productions demeurent entièrement expressives
du génie de notre race. Et aujourd'hui encore, je pourrais citer vingt, trente noms de statuaires qui, tout en demeurant fidèlement respectueux du passé d'un art qui a peuplé de chefs-d'œuvre les cathédrales, les châteaux, les palais de France, sans détourner cet art de ses traditions naturelles, si j'ose dire, expriment la sensibilité particulière de l'époque à laquelle ils appartiennent avec non moins de vérité, de fantaisie, de force ou de grâce, que leurs devanciers traduisirent celle de la leur.
Qu'il n'en soit point de même (loin de là, hélas !) de la peinture d'aujourd'hui, cela ne peut faire de doute pour personne. La recherche exclusive de la couleur pour la couleur que poursuivent les peintres actuels est en train d'effarer hors de ses voies normales l'art d'intelligence, de pensée, d'esprit que fut — grâce au génie des Poussin, des Claude Lorrain, des Watteau, des Ingres, des Puvis de Ghavannes, d'un Degas même, pour n'en citer que quelques-uns — la grande peinture
française des siècles passés. C'est pourquoi la peinture française, si elle ne remonte énergiquement et méthodiquement à ses traditions, ne tardera guère à mourir.