HÉE PAULINE DE VBCLAN
Cette femme d'un écrivain illustre gardera elle-même une belle renommée comme moraliste et comme auteur de remarquables traités sur Téducation.
Son père, M. de Meulan, receveur général de la généralité de Paris, possédait une grande fortune. Sa mère, mademoiselle de Ghamans, appartenait à une ancienne famille du Périgord.
Son père mourot en 1790, et sa famille se vit ruinée par la Révolution. Ce coup donna un ressort nouveau à la généreuse nature de la jeune Pauline. Elle embrassa Tétude avec ardear, devina son talent et l'utilité qu'elle en pourrait tirer» regut les encouragements de MM. Suard et Oevaioe, qui, avec Ru* Ihière, Condorcet, Ghamfort^ étaient les hôles assidus de son père, et conçut la pensée d'écrire des articles et de composer des ouvrages dont le produit serait Une ressource précieuse pour sa piété filiale.
Son premier essai fut un roman en un volume, les Contradûuionsj ou Ce qui peui arriver^ publié en l'an VU, et écrit d'un style court, clair, net. 11 fut suivi de plusieurs autres romans où les mœurs sodt bien observées. Elle eut ensuite l'occasion d'écrire dans le PublicUte^ fondé par Suard et Moreliet vers 1801. Pendant dix ans, sous le voile d'une « personne d'un certain âge, douairière du Marais », elle inséra dans ce recueil pério* dique des articles sur toutes sortes de sujets, sur la morale, la littérature, les spectacles, les romans. La réunion de la plupart de ces articles, qui tous se recommandent par des qualités de critique très-distinguée et très-fine, forma plus tard deux volumes de Conseils de morale, dont la lecture pourrait encore être très-utile. Cette jeune femme a des réflexions d'une grande profondeur, comme celle-ci, «que le temps seul ramène les hommes à la raison et à la vérité ; mais que la raison et la vérité n'ont presque jamais convaincu personne ; parce que la raison, par malheur, n'est faite que pour les gens raisonnables. »
En 1812, mademoiselle Pauline de Meulan épousa M. Guisot, déjà célèbre, et qui, quelques années auparavant, pendant une maladie, l'avait suppléée d'une manière pleine de délicatesse au Publiciste, Dès après son mariage, elle inséra dans les Ari" nales de l*éducation, fondées par M. Guizot, des articles, des contes et des dialogues. Vers 1814, elle publia les Enfants, contes, et signa pour la première fois. Dans une remarquable préface, elle expliquait ainsi l'objet élevé qu'elle s'était proposé :
c( Je crois qu'il existe encore, pour des enfauts de dix à quatorze ans, un nombre incalctilable de ces vérités de morale, ou inconnues oti va-
MADAME GUI20T. i6d
guement aperçues, dont ils peuvent siiîTre le fllayecintérèt^et quelquefois avec surprise à travers un récit qui leur en expose les fondements et leur en développe les conséqnences : il faut seulement, pour que ces conséquences soient senties^ qu'elles soient vraisemblables, que les faits d*où elles dérivent ne soient pas trop difficiles à croire. J*ai donc cherché à fonder principalement l'intérêt de mes contes sur la vraisemblance des faits et des détails, autant que sur la vérité des principes. Je ne me fais point un mérite d'y avoir évité les fictions romanesqaes, je me sens peu de talent pour les inventer et m'en servir; mais j'ai cru qu'on pouvait trouver une source d'imérôt plus réelle et plus utile dans des affections et des sentiments naturels, dans plusieurs mouvements du cœnr, déjà développés à l'ftge auquel je m'adresse ; j'ai pensé qu'on pouvait tirer parti de l'amour du devoir, du besoin de l'estime, de la crainte de la honte et des remords, sentiments déjà très- puissants à cet âge sur un enrant bien né, et capables de lui faire éprouver des émotions aussi fortes que la plupart de celles qu'il rencontrera dans le courant de sa vie. J'ai jugé que, pour donner à ces émotions toute la vivacité et toute la profondeur qu'elles peuvent avoir dans ces jeunes âmes, il fallait les Taîre sortir de situations à la portée de l'enfant, dont il pût saisir et sentir tous les détails. »
En 1821, ello donna Raoul ou T^co/Zer, Justement resté populaire, et dont on lira plus loin un extrait. H)n 1823, elle publia de Nouveauço contes^ et des Lettres de famille sur Véducc^ tion; ces lettres embrassent Fédutation tout entière, celle de rbomme comme celle de la femme: c'est son plus bel ouvrage. Son dernier écrit, Une famille, ne parut qu'après sa mort, eu 1828. Là encore son idée favorite, son idée chérie, comme elle dit elle-même, est que la môme éducation morale peut et doit s'appliquer à toutes les conditions ; que, sous l'empire des circonstances extérieures les plus diverses, dans la mauvaise et dans la bonne fortune, au sein d'une destinée petite ou grande, monotone ou agitée, l'homme peut atteindre, l'enfant peut acquérir par une bonne direction un développement intérieur à peu près semblable, la même rectitude, la même délicatesse, la même élévation dans les sentiments et dans les pensées; que l'âme humaine enfin porte en elle de quoi suffire à toutes les chances, à toutes les combinaisons de la condition humaine, et qu'il ne s'agit que de lai révéler le secret de ses forces, et de lui en enseigner l'emploi.
Les lecteurs d'aujourd'hui, gâtés par l'abus du style et de la
couleur, trouvent le genre de madame Guizot un peu froid, un peu terne. Elle ne di^crit pas, elle ne peint pas; non, mais elle est pleine d'idées, elle raconte avec netteté, elle parle un bon français, elle s'insinue doucement dans l'esprit et dans rame. On sent bien que ce n'est pas là un auteur de profession. Madame Guizot n'écrivit rien, depuis son mariage, que par amour, par vif sentiment du devoir maternel. Elle voulait être la première éducatrice d'un fils adoré.
Les deux Amis.
Raoul, Jeun6 écolier de quatorze ans, doué de brillantes qualités, mais d'un caractère fougueux, indompté, revient de passer un jour de sortie au château paternel, où il s'est conduit de manière à s'attirer les plus sévères réprimandes et les plus rigoureuses punitions. Son père, M. de Foligay« l'a privé de la somme qu'il lui donnait chaque semaine pour ses menus plaisirs, et rorgueilleux et bouillant jeune homme veut cacher à tout prix cette humiliation à ses camarades de collège qui, jaloux pour la plupart de ses succès et irrités de son humeur irascible, s'éloignent de lui l'un après l'autre. Un seul lui reste Adèle et le défend avec toute la chaleur et la vivacité des premières amitiés d'enfance ; aussi Raoul aimet-il son cher Henri comme un frère. Deux circonstances qui vont être racontées, en mettant Raoul à la plus cruelle épreuve, lui permettent d'apprécier ce que c'est qu'un véritable ami.
Le peu d'argent qui restait à Raoul avait été dépensé avec cette espèce de colère que lui inspirait toujours tout ce qui lui rappelait le souvenir de sa condition. Le jeudi qui suivit son départ du château, les écoliers, se trouvant à la promenade, voulurent jouer au petit palet, et s'essayèrent, pour augmenter la difficulté et le plaisir, à jeter les pièces de monnaie d'un côté à l'autre d'un petit ruisseau près duquel ils se trouvaient. Ils n'avaient que des pièces de la même dimension ou trop petites ; ils s'adressèrent à Raoul, qui leur ofTrit une pièce de quarante sous ; c'était le reste de sou argent. La pièce, pour je ne sais quelle raison, ne convint pas aux écoliers ; ils lui en demandèrent une autre. L'impossibilité où il était de satisfaire à cette
MADAME GUIZOT. Iti7
demande et tous les souvenirs qu'elle réveillait, lui causèrent un tel mouvement de fureur que, reprenant sa pièce : « Eh bien, dit-il, puisque vous n'en vouiez pas, allez en chercher une autre. » £t il la jeta avec colère dans un endroit du ruisseau où il était impossible de la retrouver. Les écoliers se dirent: « Foligny devient fou. » Henri s'approcha de lui pour lui demander la cause de cette étrange conduite, et n'en reçut pour toute réponse qu*un « Laisse-moi tranquille » I
(t Foligny, lui dit Henri en s'éloignant, le jour où il vous conviendra de retrouver vos amis, ils pourront bien n'être plus en humeur de vous recevoir. — Je m'en passerai, » répondit brusquement Raoul ; et il ajouta entre ses dents : « Il faut bien que je m'apprenne à me passer de touti »
Joseph (un des écoliers qui étaient les plus jaloux des succès de Raoul et qui cherchait sans cesse à l'irriter) avait été ce jour-là chez ses parents. Le lendemain, il apprit à ses camarades que, pendant l'orage du dimanche précédent, le tonnerre était tombé sur un village situé à quelques lieues, et avait mis le feu à an grenier rempli de foin, d'où il s'était communiqué à d'autres bâtiments, en sorte que le village était presque entièrement consumé et ses habitants réduits à la misère. On avait organisé dans tout le département des souscriptions pour venir à leur secours; il y en avait une d'ouverte chez M. Malitort. Joseph n'était pas naturellement fort disposé à se sentir ému des malheurs, publics ou particuliers; mais les habitudes de l'éducation qu'il avait reçue chez son père l'avaient accoutumé à regarder ces actes de bienfaisance comme une convenance de sa situation. Il avait été flatté de l'idée de faire une souscription dans le collège ; il proposa à ses camarades d'y prendre part; ils y consentirent avec cet empressement de générosité naturel aux jeunes cœurs. Chacun contribua selon ses moyens. Raoul était resté à sa place, pÂle et immobile. Joseph s'en aperçut et dit : a Foligny va nous grossir le
i68 LES PROSATEURS DU XIX' SIÈCLE.
magot, lai qui a de l'argent à jeter dans la rivière. » Raoul s'éloigna à pas précipités. « Voyez, ajouta Joseph en riant, comme il Qourt à ses trésors. » Henri le suivit des yeux, et le vit avec inquiétude s'enfoncer dans une allée sombre. Il ne lui avait pas parlé depuis la veille; mais eussent-ils été brquillés sans retour , Henri serait retourné une dernièrç fois vers lui pour lui dire: « Foligny, ne vous déshonorez pas. >i II se hâta de le suivre, et Je trouva marchant à grands pas et faisant des gestes qui témoignaient de son désespoir. « Foligny, lui dit-il, il faut absolument que tu donnes comme les autres. » Raoul ne lui répondit que par un geate qui signifiait : c Gomment veux*tu que je fasse ? »
«N'as-tu pas d'argent? lui demanda vivement Henri, qui voyait de loin Joseph s'approcher. — Non, » dit enfin Raoul avec violence. En ce moment, Joseph lui cria : « Foligny, nous ferons tes compliments aux incendiés, n'est-ce pas? — Il faut donner, reprend Henri avec la môme vivacité ; et maintenant il faut donner plus que les autres. » £t lui mettant dans la main une pièce de cinq francs : « Tiens, tu ne me la rendras que pour la fête du principal. » Raoul hésite ; il sait bien qu'alons il ne pourra pas la rembourser ; mais Henri insiste en voyant s'approcher Joseph : ((Va donc^» Raoul, les larmes aux yeux, serre la main d'Henri, court vers Joseph, à qui il jetle presque l'argent à la figure, retourne vers son ami, et lui pressant de nouveau la main : « Terville, je suis bien malheureux. » Il ne lui en dit pas davantage ; mais ils furent réconciliés. {LEcoliery Y.)
p«**«p«mw
Quelques opuscules, plusieurs pamphlets et un mince recueil de lettres, ont fait à Paul-Louis Courier de Méré une réputation d'écrivain qui, surfaite par quelques-uns^ restera très-grande pour tous.
Après une très-brillante et très-classique éducation, il était entré comme officier dans rartillcrie, et avait pris part à quelques campagnes en Allemagne et en Italie, quand, en 1809, après la bataille de Wagram, il abandonna une carrière qui ne contenait ni à son goût pour les lettres, ni à son humeur indépendante, frondeuse et caustique. En 1810, fouil* lant la bibliothèque Laurentienne, & Florence, il découvrit, dans un manuscrit des Pastorales de Longus, un passage qui manquait dans toutes les éditions de cet auteur grec; il imprima ce précieux fragment, le distribua gratis à tous ceux qui le lui demandèrent, et entreprit une traduction de tout le gracieux roman de Daphnis et Chloé^ déjà traduit par Amyot. Il rajeunit la traduction do Tévéque d'Auxerre, la corrigea et Tumëliora en nombre d'endroits avec le secours des bons auteurs italiens, et traduisit le fragment qu'il avait découvert, dans cette mi^me langue du seizième siècle, si charmante chei le célèbre traducteur do Plularque et de Longus ; mais tous ses efforts ne purent lui faire reproduire la touche fine, moelleuse et naïve d'Amyot ;Ba traduction est fidèle, exacte, mais sèche et monotone : elle n'est pas véritablement marotique.
Cependant la découverte, la publication du fragment et sa traduction répandirent son nom dans toute l'Europe savante. Une dispute avec le bibliothécaire de Florence, Del Furia, au Bujet d'une tache d'encre qu'il avait faite, peut-être à dessein, dans le manuscrit de Longus, sur le fragment retrouvé par lui, lui donna lieu de publier une Lettre à M. Renouard, qui est un chef-d'œuvre de plaisanterie partout, de bon sens en certains endroits, mais aussi de malice et d'acrimonie.
170 LES PROSATEURS DU XtX* SIÈCLE.
Rentré à Paris après quatre années de séjour en Italie, il y écrivit sur YAthénée de Schweighœuscr un article très-remarquable, dans le Magasin encyclopédique de Millin, et donna une traduction du Traité de lacaoalerie deXénopiion, accompagnée, de notes fort estimées par les érudits.
Tel était l'emploi des loisirs de Courier sous l'Empire. Persuadé qu'il ne restait guère aux hommes de son époque qu'à, lire et à admirer les anciens du bon temps, il traduisait les Grecs et les imitait avec un art exquis dans de petits sujets, contes, idylles, etc., qu*il communiquait aux hellénistes ses amis, aux Boissonnade, aux Thurot, aux Clavier, mais tenait loin du grand jour de la publicité.
La Restauration allait lui faire prendre un rôle plus actif. II avait accueilli avec joie le retour de l'ancienne monarchie, dans l'espoir qu'elle rapporterait la liberté. Il donna dans la charte en plein, selon ses propres expressions. Mais les Cent- Jours ramenèrent en France, avec les étrangers, la réaction royaliste de 1815. Cette réaction ne fut nulle part plus arbitraire et plus violente que dans le département d'indre-et- Loire, où Courier avait ses propriétés. Indigné des mesures tyranniques dont il était témoin, il adressa aux deux chambres une pétition au nom des habitants de Luyres, petit village situé sur le bord de la Loire. Le ministre Oecazes, qui aimait la modération et voulait se préserver des excès des deux partis extrêmes, se servit de cette pétition contre les ultra-royalistes, et Bt cesser les persécutions qui dépopularisaient la royauté. Courier se tut.
Il reprit la parole, avec une nouvelle force et un nouveau succès, à Toccasion d'un procès injuste et ridicule intenté parle maire de Véretz à son garde-chasse^ et de petites vexations qu'il avait éprouvées lui-môme de la part des agents ministériels.
Un motif moins légitime et moins honorable lui fit écrire la Lettre à Messieurs de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il s'était présenté pour une place d'académicien vacante par la mort de son beau-père Clavier, et avait échoué. Son amourpropre blessé se vengea par cette lettre qui est moins une boutade d'homme d'esprit, qu'une satire pleine de fiel, une ironie amère et méchante qui trahit la haine et dcborde do personnalités outrageantes.
Les aDDées suivantes il s'engagea à fond dans la polémique politique, en publiant sa Première lettre particulière, se% Lettres au rédacteur du Censeur, son Adresse à Messieurs du conseil de piéfec^ ture de TourSy sa Seconde lettre particulière. Ces écrils satiriques commencùrenl à populariser son nom et à éveiller sur lui l'attention de l'autorité. Elle eut bientôt un prétexte et môme un motif de sévir contre sa personne. 11 avait publié en 1821 un Simple discours aux membres de la commune de Vérelz, à l'occa-sion d'une souscription proposée par son Excellence le Ministre de rintérieur pour l'arquisition de Chambord, il fut traduit devant la cour d'assises comme coupable d'outrages contre la famille royale, et condamné à la prison et à l'amende. Pendant Tin* structiun du procès il demanda l'assistance de leurs prières aux âmes dévotes de la paroisse de Véretx, et après son issue publia, sous le titre de Procès de Paul-Louis Courier, vigneron, etc., son interrogatoire, véritable scèue de comédie ; un extrait du plaidoyer de M. de Bro6, où il couvre cet avocat général de ridicule ; le plaidoyer de son avocat, puis enfin quelques pages contenant ce qu'il eût allégué lui-môme pour sa défense s*il eût eu rhabitude de la parole; pages comparables pour Téloquence k ce que l'antiquité nous a laissé de plus parfait ^
A peine sorti de prison, il reprit sa petite guerre en adressant aux chambres une très-agressive Pé/i^ion pour des villageois qu* on empêchait de danser. Remis en jugement, il n'eut cette fois à subir qu'une simple réprimande. Mais croyant désormais prudent de se cacher, il eut recours à la presse clandestine pour publier les Réponses aux anonymes, le Livret de Paul-Louis, la Gazette du village, et la Pièce diplomatique signée Louis, plus bas de Villèle, Le plus piquant et le plus malin de ces pam« phlets est la Gazette de son village, tout innocente, si on l'en croit, et faite seulement pour les bonnes gens qui demeurent entre le Pont-Clouet et le Chêne-Fendu.
Toutes ces publications n'étaient qu'un jeu pour son esprit; il lui restait du temps pour continuer ses travaux sur l'antiquité grecque. 11 relouchait sa traduction de Longus, en publiait une, dans le môme goût, de l'Ane de Lucius de Patras, avec un texte soigneusement corrigé et de spirituelles notes, et prépa-
« Soie sur la vie et les écrits de Paul-Louis CotiHer,
in LES PROSATEURS DU XIX* SIÈCLE.
rait une traduction d'Hérodote en français du seizième siècle. Gdmtne spéciméù dé sa manière de rendre ïinnocence de diction du père de l'histoire, il donna un long fragment duiii^ livre avec une préface à Tappui de son systèmB. Beaucoup de personnes fe détournèrent de Continuer cette traduction ; mais tout le monde admira la préface où tant d'idées étaient renfermées dans une dizaine' de pages.
En 1824, revenu au genre qu'il affectionnait tant, i! publia le Pamphlet des pamphlets, couTieconversnilon avec M. Arthur Bertrand, honnête JUré, qui veut bien, en attendant Thioure du dîner qui va soutier, expliquer à l'écrivain, qu'il vient de condamner sans ravoir lu, l'énorme différence qu'il y a entre rirnprîmdd'une feuille ou deux, qui est proprement le pamphlet, c'est-à-diire du poison, et l'écrit de trois feuilles bien moins dangereux, puisque c'est déjà une brochure. C'est le chef-d'œuvre de Courier, et, cette fois, dans un genre élevé. Ce n'est plus la manière villageoise des précédents pamphlets. Le ton est ferme et noble, le style a une certaine brusquerie, les phrases se heurtent, le mouvement est rapide : c'est de l'dloqnencé.
Dans un voyage que Courier fit à sa terre du Véretz, au commencement de Tannée 1825, il trouva la mort à quelques pas de sa'maison, sans qu'on ait pu savoir qui fut l'assassin. h était enlevé au plus beau moment do son talent, et dans tout l'éclat dé sa popularité. Quand il mourut, il roulait dans salôle de grands projets d'attaque contre la royauté des Bourbons, qu'il jugeait incompatible avec la^société nouvelle, et contre les pi^ètres, qu'il haïssait de toute la haine d'un disciple fanatique de Voltaire. On à un échantillon de la manière dont ilentendalt eiigager ta lutte* contre les prêtres dans une suite de pamphlets clandestins qui eussent paru chaque semaine.
Paul-Louis Courier a souvent été vanté, comme hdmme et comme écrivait, ^par delà son mérite, mais sa valeur d'écrivain est réelle et très-distinguée. Un journaliste qui eut avec lui beaucoup d'affinités, et qui, comme lui, mourut jeune et d'une mort violente» Armand Carrel, a dit de l'auteur du Pamphlet des pamphlets : v A mesure que Courier a produit, on a pu remarquer son allure plus dégagée, plus libre, sa manière se séparant de plus en plus de celle des écrivains auxquels on
PAUL-LOUIS COURIER. n3
a pu d*abord le totnparer, Jusqu'à ce qu'eufin elle soit tout à fait l'expression de roriginalité de son esprit et de la trempe un peu sauvage de son caractère ^«w On tidmire ches lui la forme artistemeot et religieusement travaillée du pur Louis XIV. On a souvent comparé le style de Courier à celui des Petites Leitres de Pascal; Courier lui-môme trouvait juste et aimait beaucoup ce rapprochement; mais il y a autant de différence entre les deux talents qu'entre les deux hommes* Le seul rapport, c'est que tous deux furent, quoique d*uûe manière très-diverse, de grands pamphlétaires* Et Courier a dé-« ployé dans ses pamphlets des qualités qui sont bien à lui, et qui en font un écrivain fort original ; ^ celte langue polie, courte, sans article, saccadée et scandée, alerte et pénétrante ^ ; » prose faite pour s'emparer de la mémoire comme la poésie, et qui abonde de vers de toute mesure; cette audace satirique qui fait Jouir les petits de rhumiliation des grands; cet art de rendre la vérité, ou ce qu'il croyait tel accessible à tous, simple, et, comme il disait, vulgaire et villageoise; ce talent de cacher sa pensée sous une certaine bonhomie d'expression, — bonhomie, il faut l'avouer, qui trop souvent n'était ni simple, ni facile, mais apprêtée, savante et laborieuse: — notre vigneron , notre canonnier à cheval était digne d'entrer à rAcadémie.
La distinction et la variété de son talent ont été encore mieux connues après sa mort que de son vivant, grâce à la publication de ses lettres. Celles que nous citons montreront que Courier ne travaillait pas moins ce qu'il écrivait à ses amis que ce qu'il destinait au public. Toutes ses lettres sont charmantes par la vivacité du style, par la fraîcheur de l'imagination, par la gaieté, par l'entrain, qui n'excluent pas les pensées sérieuses. Plusieurs sont des chefs-d'œuvre.
Lettre & M"« *♦•.
A Reggio, en Calàbre, lo 15 avril 1806.
Pour peu qu'il vous souvienne. Madame, du moindre de
1 A. Carrel} Préface des Œuvres de P.-L. Goarier. s Sainte-Beuve, Causer.^ 2 noût 1852.
il A LES PROSATEURS DU XIX" SIÈCLE.
VOS serviteurs, vous ne serez pas fâchée, j'imagine, d'apprendre que je suis vivant à Reggîo, en Calabre, au bout de ritalie, plus loin que je ne fus jamais de Paris et de vous, Madame. Pour vous écrire, depuis six mois que je roule ce projet dans ma tête, je n'ai pas faute de matière, mais de temps et de repos; car nous triomphons en courant, et ne nous sommes encore arrêtés qu'ici, où terre nous a manqué. Voilà, ce me semble, un royaume assez lestement conquis, et vous devez être contente de nous. Mais moi, je ne suis pas satisfait. Toute l'Italie n'est rien pour moi, si je n'y joins la Sicile : ce que j'en dis est pour soutenir mon caractère de conquérant, car, entre nous, je me soucie peu que la Sicile paye ses taxes à Joseph ou à Ferdinand ; làdessus j'entrerais facilement en composition, pourvu qu'il me fût permis de la parcourir à mon aise ; mais en être venu si près, et n'y pas pouvoir mettre le pied, n'est-ce pas pour enrager? Nous là voyons, en vérité, comme des Tuileries vous voyez le faubourg Saint-Germain; le canal n'est, ma foi, guère plus large; et pour le passer, cependant, nous sommes en peine. Croiriez-vous que ce peu d'eau salée nous arrête? S'il ne nous fallait que du vent, nous ferions comme Agamemnon, nous sacrifierions une fille : Dieu merci, nous en avons de reste, mais pas une seule barque, et voilà l'embarras; il nous en vient, ou du moins on le dit. Tant que j'aurai cet espoir, ne croyez pas. Madame, que je tourne jamais un regard en arrière, vers les lieux que vous habitez, quoiqu'ils me plaisent fort. Je veux voir la patrie de Proserpine, et savoir pourquoi le diable a pris femme en ce pays-là. Je ne balance point. Madame, entre Syracuse et Paris ; tout badaud que je suis, je préfère Arélhuse à la fontaine des Innocents.
Ce royaume que nous avons pris n'est pourtant pas à dédaigner: c'est bien, je vous assure, la plus jolie conquête que l'on puisse jamais faire en se promenant. J'admire surtout la complaisance de ceux qui nous le cèdent; s'ils se
fussent avisés de le vouloir défendre, nous l'eussions bonnement laissé là ; nous n'étions pas venus pour faire violence à personne. Yoilàr un commandant de Gaëte qui ne veut pas perdre sa place ; eh bien I qu'il la garde I Si Capoue en eût fait de même, nous serions encore à la porte, sans pain ni canons. Il faut convenir que TEurope en use avec nous maintenant fort civilement. Les troupes en Allemagne nous apportaient leurs armes, et les gouverneurs leurs clefs, avec une bonté adorable. Voilà ce qui encourage dans le métier de conquérants ; sans cela on y renoncerait. Tant il y a, que nous sommes au fin fond de la botte ^, dans le plus beau pays du monde et assez tranquilles, n'étaient la Gèvre et les insurrections : car le peuple est impertinent, des coquins de paysans s^attaquent aux vainqueurs de l'Europe l Quand ils nous prennent, ils nous brûlent le plus doucement qu'ils peuvent. On fait peu d'attention à cela: tant pis pour qui se laisse prendre. Chacun espère s'en tirer avec son fourgon ou ses mulets chargés, et se moque de tout le reste. Quant à la beauté du pays, les villes n'ont rien de remarquable, pour moi du moins, mais la campagne, je ne sais comment vous en donner une idée, cela ne ressemble à rien de ce que vous avez pu voir. Ne parlons pas de bois d'orangers etdecitronniers; mais tant d'autres plantes étrangères, que la vigueur du sol y fait naître en foule, ou bien les mêmes que chez nous, mais plus grandes, plus développées, donnent au paysage un tout autre aspect. En voyant ces rochers partout couronnés de myrtes et d'aloôs, et ces palmiers dans les vallées, vous vous croyez au bord du Gange ou sur le Nil, hors qu'il n'y a ni pyramide ni éléphant, mais les buffles en tiennent lieu, et figurent fort bien parmi les végétaux africains, avec le teint des habitants qui n'est pas non plus de notre monde. A dire vrai, les habitants ne vivent plus guère hors des villes: par là ces beaux sites sont déserts, l'on est réduit à imaginer ce que ce pou-
* On sait que la conflgaration de Tltalie est en forme de botte.
vait être, alors que les travaux et la gaieté des cultivateurs animaient ces tableaux.
Voulez-vous, Madame; une esquisse des scènes qui b*^ passent à présent? Figurez-vous sur le penchant de quelque colline, le long de ces rochers décorés comme je viens de vous le dire, un détachement d'une centaine de nos gens, en désordre ; on marche à l'aventure, on n'a souci de rien ; prendre des précautions, se garder, à quoi bon ? Depuis plus de huit jours il n'y a point eu de troupes massacrées dans le canton. Au pied de la hauteur, coule un torrent rapide qu'il passe pour arriver sur l'autre montée; partie de la file est déjà dans l'eau, partie en deçà, au delà. Tout à coup se lèvent de différents côtés mille tant paysans que bandits, forçats déchaînés, déserteurs commandés par un sous-diacre, bien armés, bons tireurs ; ils font feu sur les nôtres avant d'être vus, les officiers tombent les premiers ; les plus heureux meurent sur la place ; les autres, durant quelques jours, servent de jouet à leurs bourreaux. Cependant le général, colonel ou chef, ne m'importe de quel grade, qui a fait partir ce détachement sans songer à rien, sans savoir la plupart du temps si les passages étaient libres, informé de la déconfiture, s'en prend aux villages voisins ; il y envoie un aide de camp avec cinq cents hommes : on pille, on égorge^ et ce qui échappe va grossir la bande du sous-diacre.
On ne songe guère, où vous êtes, si nous nous massacrons ici ; vous avez bien d'autres affaires, le cours de l'argent, la hausse et la baisse, les faillites, la bouillotte : ma foi, votre Paris est un autre coupe-gorge, et vous ne valez guère mieux que nous. Il ne faut pas trop détester le genre humain, quoique détestable ; mais si l'on pouvait faire une arche pour quelques personnes comme vous, Madame, et noyer encore une fois le reste, ce serait une bonne opération. Je resterais sûrement dehors, mais me tendriez-vous la main ou bien un bout de votre chàle, sachant que je serais toute ma vie, Madame...?
Lettre k M»« Pigalle, à Lille.
Résina, prè9P0rtid,ie !•' norenbM 1807.
Vos lettres sont rares, chère cousine, vous faites bien, je ni'y accoutumefaîs, et je rie pourrais plus m*en passer. Tout de bon, je suis en colère, vos douceurs né m'apaisent point. Comment, cousine, depuis trois ans, voilà deux lettres que vous m'écrivez I En vente, mam'selle Sophie... Mais quoi I si je vous querelle, vous ne m'écrirez plus du tout. Je vous pardonne donc, crainte de pis.
Oui, sûrement je vous conterai mes aventures bonnes et mauvaises, tristes et gaies, car il m'en arrive des unes et des autres. Laissez-nous fairCy cousine, on vous en donnera de toutes les façons. C'est un vers de La Fontaine ; demandez à Voisard. Mon Dieu ! ra'allez-vous dire, on a lu La Fontaine, on sait ce que c'est que k Curé et le Mort, Eh bien! pardon. Je disais donc que mes aventures sont diverses, mais toutes curieuses, intéressantes, il y a plaisir à les entendre, et plus encore, je m'imagine, à vous les conter : c'est une expérience que nous ferons au coin du feu quelque jour ; j'en ai pour tout un hiver. J'ai de quoi vous amuser, et par conséquent vous plaire, sans vanité, tout ce temps-là, de quoi vous attendrir, vous faire rire, vous faire peur, vous faire dormir. Mais pour écrire tout, ah vraiment I vous plaisantez : madame Radcliffe n'ysuffiraitpas. Cependant je sai's que vous n'aimez pas à être refusée, et comme je suis complaisant, quoi qu'on en dise, voici, en attendant, un petit échantillon de mon histoire, mais c'est du noir, prenèz-y garde. Ne lisez pas cela en vous couchant, vous en révériez, et pour rien au monde je ne voudrais vous avoir donné le cauchemar.
Un jour, je voyageais en Galabre : c'est un pays de méchantes gens, qui, je crois, n'aiment personne, et en veulent surtout aux Français : de vous dire pourquoi, cela serait
long; suffit qu'ils nous haïssent à la mort, et qu'on passe fort mal son temps lorsqu'on tombe entre leurs mains. J'avais un compagnon d une figure... ma foi, comme ce monsieur que nous vîmes au Raincy ; vous en souvenez-vous ? et mieux encore peuc-étre : je ne dis pas cela pour vous intéresser, mais parce que c'est la vérité. Dans ces montagnes, les cheoiins sont des précipices, nos chevaux marchaient avec beaucoup de peioe ; mon camarade allant devant, un sentier qui lui parut plus praticable et plus court, nous égara. Ce fut ma faute : devais-je me fier à une tête de vingt ans? Nous cherchâmes, tant qu'il fit jour, notre chemin à travers ces bois ; mais plus nous cherchions, plus nous nous perdions, et il était nuit noire quand nous arrivâmes prés d'une maison fort noire; nous y entrâmes, non sans soupçons : mais comment faire? Là, nous trouvons toute une famille de charbonniers à table, où du premier mot, on nous invita; mon jeune homme ne se fit pas prier: nous voilà mangeant et buvant, lui du moins, car pour moi j'examinais le lieu et la mine de nos hôtes. Nos hôtes avaient bien la mine de charbonniers ; mais la maison, vous l'eussiez prise pour un arsenal ; ce n'étaient que fusils, pistolets, sabres, couteaux et coutelas. Tout me déplut, et je vis bien que je déplaisais aussi : mon camarade, au contraire : il était de la famille, il riait, il causait avec eux; et, parune imprudence que j'aurais dû prévoir (mais quoi ! s'il était écrit...) il dit d'abord d'où nous venions, où nous allions, que nous étions Français. Imaginez un peu 1 chez nos plus mortels ennemis ! seuls, égarés, si loin de tout secours humain ! Et puis, pour ne rien omettre de ce qui pouvait nous perdre, il fit le riche, promit à ces gens pour la dépense, et pour nos guides le lendemain, ce qu'ils voulurent. Enfin, il parla de sa valise, priant fort qu'on en eût grand soin, qu'on la mit au chevet de son lit : il ne voulait pas, disait-il, d'autre traversin. Âh ! jeunesse! que votre âge est à plaindre I Cousine, on crut que nous portions
IPAUL-LOUIS COUUIER. l79
les diamants de la coaronne. Le souper Gai, oq dous laisse, nos hôtes couchaient en bas, nous dans la chambre haute où nous avions mangé ; une soupente élevée de sept à huit pieds, où Ton montait par une échelle, c'était là le coucher qui nous attendait, espèce de nid, dans lequel on sMntroduîsait en rampant sous des solives chargées de provisions pour toute Tannée. Mon camarade y grimpa seul, et se coucha tout endormi, la tête sur la précieuse valise; moi, déterminé à veiller, je fis bon feu, et m^assis auprès. La nuit s'était déjà passée presque entière assez tranquillement, et je commençais à me rassurer, quand, sur Theure où il me semblait que le jour ne pouvait être loin, j'entendis au-dessous de moi notre hôte et sa femme parler et se disputer; prêtant Toreille par la cheminée qui communiquait avec celle d'en bas, je distinguai parfaitement ces propres mots du mari : <( Eh bien ! enfin voyons, faut-il les tuer tous deux? » A quoi la femme répondit : « Oui, o et je n'entendis plus rien.
Que vous dirai- je? je restai respirant à peine, tout mon corps froid comme un marbre ; à me voir, vous n'eussiez su si j'étais mort ou vivant. Dieu I quand j'y pense encore 1... Nous deux presque sans armes, contre eux, douze ou quinze, qui en avaient tant ! et mon camarade mort de sommeil et de fatigue I L'appeler, faire du bruit, je n'osais ; m'échapper tout seul, je ne le pouvais : la fenêtre n'était guère haute, mais en bas deux gros dogues hurlantcomme des loups. En quelle peine je me trouvais, imaginez-le si vous le pouvez. Au bout d'un quart d'heure, qui fut long, j'entends sous l'escalier quelqu'un, et par la fente de la porte, je vis le père, sa lampe dans une main, dans l'autre un de ces grands couteaux. Il montait, sa femme après lui, moi derrière la porte; il ouvrit ; mais avant d'entrer il posa la lampe, que sa femme vint prendre, puis il entra pieds nus, et elle, dehors, lui disait à voix basse, masquant avec ses doigts le trop de lumière de la lampe : « Doucement ! va doucement.» Quand il fut à l'échelle, il monte son couteau dans les dents, et, venu à la
hauteur du lit, ce pauvre jeune homme étendu offrant sa gorge découverte, d'une main il prend son couteau, et de Tautre... Ah I cousine... il saisit un jambon qui pendait au plancher, en coupe une tranche, et se retire comme il était venu. La porte se ferme, la lampe s'en va, et je reste seul à mes réflexions. Dés que le jour parut, toute la famille, à grand bruit, vint nous éveiller, comme nous l'avions recommandé. On apporte à manger, on sert un déjeuner fort propre, fort bon, je vous assure. Deux chapons en faisaient partie, dont il fallait, dit notre hôtesse, emporter l'un et manger l'autre; en les voyant, je compris enfin le sens de ces terribles mots ; Faut-il les tuer tous rfeîa*?et je vous crois, cousine, assez de pénétration pour deviner à présent ce que cela signifiait. Cousine, obligez-moi, ne contez pas cette histoire. D'abord, comme vous voyez, je n'y joue pas un beau rôle, et puis, vous me la gâteriez. Tenez, je ne vous flatte point; c'est votre figure qui nuirait à l'effet de ce récit. Moi, sans me vanter, j*ai la mine qu'il faut pour les contes à faire peur. Mais vous, voulez-vous conter? prenez des sujets qui aillent à votre air. Psyché, par exemple.