CONTE PARISIEN
Parfois, dans un coin triste et noir pousse une fleur.
Sa mère était concierge et son père, souffleur
D'un théâtre qui fit des faillites célèbres.
Semblables aux hiboux qui voient dans les ténèbres,
Ces époux vivaient là, venus on ne sait d'où,
La femme dans sa loge et l'homme dans son trou.
Une enfant leur naquit; elle vit la lumière
— Du gaz, bien entendu, — le soir d'une « première »,
A l'heure où justement la toile se levait.
L'homme était à son poste, éloigné du chevet
De sa femme; mais tous songeaient à l'accouchée.
Les actrices, leur scène une fois dépêchée,
De bruyants falbalas emplissant l'escalier,
Auprès de la malade allaient se relayer;
Et, lorsque lut passé l'instant le plus critique,
L'ingénue — elle avait un fils en rhétorique
Et venait de donner les soins les plus adroits —
Profita de son grand monologue du « trois »,
— ■ Alors que, d'une infâme action accusée,
Elle devait tomber sur le sol, écrasée
Sous un fardeau trop lourd d'angoisse et de douleur, -
Pour accomplir sa chute en face du soufileur,
Et calmer le souci du père de famille
En lui jetant, tout bas, ces mots : « C'est une fille ! »
D'ailleurs, ce fut un jour de chance et de succès,
Le drame — il était plein de fautes de français —
Fit louer deux cents fois la salle, dès la veille ;
Et la mère et l'enfant se portaient à merveille.
Le nouveau-né gênant fort ses humbles auteurs, Une souscription entre tous les acteurs Fournit aux pauvres gens des secours provisoires. Le berceau fut prêté par le chef d'accessoires, Et le comique — un fort buveur, de son aveu, — Donna le biberon, pour faire rire un peu.
Tous aimaient la petite et tous s'occupaient d'elle,
Et l'on tomba d'accord pour l'appeler Adèle,
A cause d,Anto)i\Jqu,en son meilleur destin
Son père avait joué, — très obscur cabotin,
Mais beau garçon, ayant l'œil noir, la taille mince, -
Avec Dorval, faisant sa tournée en province.
Puis le baptême eut lieu. La troupe, avec ferveur,
Vit donner à l'enfant ce billet de faveur
Que pour entrer au ciel on présente au contrôle ;
Et le parrain, — c'était Saint-Phar, le premier rôle,
Ayant lu Polyeucte et « pioché » son Credo,
Par son recueillement étonna le bedeau.
La fête fut très bien de toutes les manières.
On alla gentiment déjeuner près d'Asnières.
A l'heure du spectacle, on revint à Paris,
Au milieu des gamins, saluant à grands cris
Ces voitures, de gais comédiens chargées;
Et, le soir, le pompier, lui-même, eut des dragées.
Les artistes ont très bon cœur, le plus souvent. C'était à qui prendrait le mieux soin de l'enfant.
— La concierge en sa loge étant très occupée, —
A qui ferait sauter la gentille poupée,
A qui l'entourerait de mille attentions.
Les femmes l'apportaient aux répétitions,
Et la petite Adèle y faisait les délices
Des longs moments d'ennui perdus dans les coulisses.
La duègne, en attendant l'appel du régisseur,
Berçait sur ses deux bras l'enfant avec douceur,
Puis, quand venait son tour, à sa réplique prête,
Repassait le bébé, bien vite, à la soubrette.
Quand elle eut quinze mois, quand son corps se tint droit,
Ce fut madame Armand, l'étoile de l'endroit,
Oui la fit marcher seule, et qui, de ses mains blanches,
Guida les premiers' pas d'Adèle sur les planches.
Mais quel triomphe aussi, quand, un beau jour, soudain,
Elle alla du « côté cour » au « côté jardin! »
Puis, dès qu'elle se mit à babiller, ces dames
Lui firent répéter des mots de mélodrames,
Et l'enfant, — influence étrange du milieu! —
Avant : « Papa, maman » , vagit : « Merci, mon Dieu ! »
Pourtant, madame Armand, pieuse à sa manière,
Lui fit aussi, par cœur, apprendre sa prière;
Et lorsque les acteurs se taisaient un instant,
Un fragment de Pater de derrière un portant
S'envolait, murmuré par une voix plaintive,
L'ENFANT 1»K LA BALLE. 3i
Et quelquefois ces mots : Que votre règne arrive /... Ou quelque : Ainsi soit-il! ponctuaient, tour à tour, La tirade du traître ou la scène d'amour.
C'est ainsi que vivait, depuis sept ans, Adèle, Heureuse de sentir tant d'amis autour d'elle Et faite à ce milieu tout artificiel.
N'ayant presque jamais vu la couleur du ciel, Elle jouait dans l'ombre, et, la nuit, était brave Comme un frais papillon captif dans une cave.
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Vers ce temps, le théâtre où grandissait l'entant Allait très mal. L'été fut par trop étouffant, Et, trois mois, l'on joua devant la salle vide, Tandis que le public, de bocks mousseux avide, Dans les cafés-concerts allait prendre le frais ; Puis un drame à décors ne couvrit pas ses frais; Puis vint une féerie, autre chute complète. Le directeur avait si bien perdu la tête, Que devant son bureau, toujours plus encombré
De manuscrits poudreux et de papier timbré,
— Pauvre homme à moitié fou, fable de ses confrères ! —
Il songeait à monter des pièces littéraires.
Le malheureux parlait même d'un drame en vers,
Lorsque, le rappelant à des goûts moins pervers,
Son régisseur, avec sa voix la plus câline,
Lui dit :
— « Monsieur, si nous remontions V Orpheline? »
L'homme fut tellement ému qu'il suffoqua ; Il se frappa le front, en criant : « Eurêka ! » L 'Orpheline pouvait le tirer de l'abîme.
C'était un vieux mélo du boulevard du Grime, Qui toujours avait fait, pendant de nombreux soirs, Ruisseler tous les yeux, tirer tous les mouchoirs; Un titre qui d'avance assurait la recette. Le seul obstacle était le rôle de Suzette, De l'enfant de six ans prise par des voleurs, Dont la grâce touchante et les affreux malheurs Faisaient couler les pleurs comme une cataracte, Et qu'enfin retrouvait sa mère, au cinquième acte.
Le directeur disait :
— <( Qui me jouera cela?
La créatrice était la petite Stella...
Mais elle est mariée et mère de famille, A présent... Où trouver une petite fille, Sachant « dire », sachant « marcher »?...
Le régisseur Eut un sourire fin de profond connaisseur, Et conseilla :
— « Prenez donc la petite Adèle...
Une enfant de la balle, allez !... Je réponds d'elle. Elle réussira, j'en ferais le pari.
La petite est émue en voyant d'Ennery.
Son premier alphabet fut Lazare le Pâtre... Artiste dans le sang ! . . . C'est né pour le théâtre. Et ça vous portera joliment les haillons... »
Et l'imprésario, rêveur, dit :
— « Essavons î »
On mit donc V Orpheline à l'étude au plus vite,
Et l'on distribua le rôle à la petite
Après avoir, avec un cachet de dix francs,
Apaisé les légers scrupules des parents
Qui d'abord alléguaient sa faiblesse et son âge ;
Et l'aisance régna dans le pauvre ménage,
Et la loge lança, dès lors, aux environs.
Des parfums de civet et de dinde aux marrons.
Pour Adèle, elle était par la joie étourdie.
Un rôle ! elle allait donc jouer la comédie !
Un rôle ! elle pourrait enfin se maquiller !
Quand le vieux régisseur l'eut bien fait travailler,
On répéta. Chacun pressentit la victoire.
La petite « vibrait » comme au Conservatoire,
Disait juste, « écoutait » à merveille, et savait
Avec le moindre mot obtenir un « effet ».
Alors le directeur fit agir la réclame,
Assiégea les journaux ; car, bien que son vieux drame
Fût écrit en patois et fût bête à pleurer,
Il était maintenant sûr de tout réparer Et de combler le gouffre immense de sa dette. Adèle, sur l'affiche eut son nom en vedette, Au-dessus de Saint-Phar et de madame Armand, Ce qui fut un scandale ; et, depuis ce moment, L'actrice, qui naguère en faisait son idole, A l'enfant n'adressa même plus la parole, Et Saint-Phar, furieux, menaça d'un procès.
Cependant, on donna la pièce. Quel succès !
Dès qu'Adèle parut, la salle fut conquise ;
Et vraiment la mignonne actrice était exquise
Et ne ressemblait pas à ces pauvres enfants,
Bâtards de perroquets et de singes savants,
Dont parfois le théâtre exhibe la torture.
En argot de métier, c'était une « nature » ;
Elle vivait son rôle et ne le jouait point.
L'artiste, en elle, était habile au dernier point,
Et l'enfant conservait cependant tous ses charmes.
Adèle fit répandre une averse de larmes,
Quand, sans pain elle-même, aux pauvres du chemin
Elle donnait les fleurs qu'elle avait à la main.
Elle eut quatre rappels, vingt bouquets ; et la toile
S'abaissa lentement sur la petite étoile,
Au milieu des sanglots, des bravos et des cris.
Une altesse royale, en passage à Paris, Vint embrasser l'enfant et lui fit grand éloge Devant dix reporters accourus dans sa loge. Ce fut une folie, un gros succès d'argent ! Le directeur, traité de « très intelligent », Paya son personnel en retard d'un trimestre, Congédia la claque et supprima l'orchestre. Plein d'audace, il risqua des tarifs inouïs. Son théâtre, autrefois le dernier des bonis-bonis, Vit devant ses bureaux piaffer les équipages. Les journaux l'exaltaient à leurs troisièmes pages, Épuisant leurs clichés jusqu'aux ce mots » de gamins, Et parlant du caissier qui se frottait les mains.
Hélas! ne rions pas; car l'enfant phénomène Est au dernier degré de la misère humaine. Regardez seulement ses grands yeux moribonds !
Au milieu des bouquets et des sacs de bonbons,
Affolée et vivant comme dans une fête,
Adèle se plaignait pourtant de maux de tète;
Un frisson secouait parfois son corps nerveux.
Elle portait, d'instinct, la main à ses cheveux,
Et disait : « C'est passé! » Mais l'enfant de la balle,
Un soir, ayant joué sa scène principale,
Effraya les acteurs par son teint enflammé;
Et l'un deux, le fameux comique Bienaimé,
Qu'adorent les titis pour son grand nez qui bouge,
Lui dit :
— « Mais pourquoi donc as-tu mis tant de rouge ? »
Alors, touchant son front d'un geste machinal :
— « Non! je n'ai pas de fard, — fit Adèle. — J'ai mal! »
Elle joua pourtant, mais la pauvre petite Fut prise dans la nuit par une méningite.
Quel désastre! On doubla le rôle sans pitié;
Mais la location en baissa de moitié.
Le médecin craignait une crise mortelle,
Et l'on n'entendait plus qu'un mot : oc Comment va-t-elle ? »
Le directeur montra beaucoup de dévouement.
Il l'avait fait porter dans son appartement Et de ses père et mère il avait pris la place, Veillant la chère enfant, lui mettant de la glace Sur le front, l'entourant de ses soins amoureux. Une nuit, la malade eut un délire affreux. Elle croyait jouer avec ses camarades, Récitait des fragments de rôle, des tirades, Demandait si Nadar vendait sa carte-album, Et si l'on avait fait, le soir, le « maximum... » On crut qu'elle serait, à l'aurore, enlevée; Mais, quand le docteur vint, il dit :
— « Elle est sauvée !
Et, vraiment, quatre jours après, elle allait mieux.
Alors, tout le théâtre eut un air radieux ; On allait donc enfin revoir la chère absente, Reprendre V Orpheline! Et la convalescente, Devant tous les acteurs penchés sur ses rideaux, Soulevait doucement le verre de bordeaux Que le bon directeur avait versé lui-même, Et disait avec un sourire :
— « A la centième ! »
On était très pressé de jouer. Cependant, Avant qu'elle reprit son rôle, on crut prudent De l'envoyer passer huit jours à la campagne. Un riche fabricant de faux vin de Champagne, Sénateur influent, très fort sur le budget, Précisément, depuis quelques mois, protégeait Clorinde, la coquette, et, près de Courbevoie, Avait construit un nid de verdure et de soie Où ce législateur abritait ses amours.
Clorinde y mènerait l'enfant pour quelques jours, Afin qu'elle revint forte et prête à combattre; Et l'on encaisserait encor cinq mille quatre, Le « maximum! »
Ce fut arrangé; l'on partit.
Le cottage où logeait Clorinde était petit ; Mais un charmant jardin, plein de roses trémières, Que le soleil de juin criblait de ses lumières, S'étendait, enchanteur, devant la véranda.
On mit là le fauteuil d'Adèle, on l'accouda Dans les coussins, devant cette fraîche nature. Elle n'avait jamais vu de fleurs qu'en peinture, De clartés que le gaz reflété par du zinc, Et s'écria d'abord :
— « Tiens î le décor du « cinq ! »
Mais l'enfant tressaillit bientôt, toute surprise. Un enivrant parfum passait avec la brise, Et le soleil chauffait ses pieds sous son jupon. Elle ferma les yeux et dit :
— « Ah ! que c'est bon ! »
Et, dans ce doux état de langueur étonnée,
Elle voulut rester là, toute la journée.
Mon Dieu ! que c'était beau, que c'était bon, cela !
Mais Glorinde, observant ses regards, se troubla
D'y voir on ne sait quoi d'inquiétant éclore.
— « Rentrons, mignonne...
— Oh ! non, — dit l'enfant, — pas encore ! )
Elle rentra pourtant, quand le couchant pâlit ;
Mais elle frissonnait en se mettant au lit. L'air pur d'un ciel d'été, la chaleur naturelle D'un jour de juin, avaient été trop forts pour elle ; Et sans qu'une lueur de raison reparût, La nuit, elle eut encor le délire et mourut.
Car c'était une fleur à l'ombre habituée; Elle a vu le soleil un jour; il l'a tuée.
LES BOUCLES D'OREILLES
LES BOUCLES D'OREILLES
CONTE I' A i; I S 1 E N
Levée au point du jour, pour faire le chemin Vers un hôtel princier du faubourg Saint-Germain Dont le lierre envahit la porte blasonnée, Accourt de grand matin l'ouvrière en journée. Dans le brouillard, parmi les maçons au pied lourd, Qui, leur pain sous le bras, descendent le faubourg, La mignonne fdlette arrive de Plaisance Et traverse, gantée et mise avec décence, La cour au sable frais que son pas fait crier. Un groom, guêtre de cuir, suivi d'un chien terrier, Lui sourit au passage, une paille à la bouche ;
Mais l'enfant va plus vite, et dédaigne, farouche, L'hommage du bel homme en culottes chamois.
L'ouvrière travaille ici depuis un mois.
Malgré les yeux hardis des valets d'écurie,
Elle s'y plaît beaucoup... Trois francs, et bien nourrie ! ...
Dans le petit salon, d'où l'on voit le jardin,
Son ouvrage du jour est prêt, dès le matin,
Et son café servi par la femme de charge.
Tout lui parle, en ce lieu, de vie heureuse et large
La cheminée, où flambe un joyeux feu de bois,
A son marbre encombré de bibelots chinois.
Dans des panneaux bordés de dorures légères,
On a peint des bergers aux pieds de leurs bergères.
Les murs sont d'un blanc doux ; tout est riant et clair.
Dehors, le parc — on touche à la fin de l'hiver —
Est déjà printanier sur ses pelouses fraîches.
Les arbres dépouillés laissent voir les deux flèches
De l'église voisine, et des pigeons ramiers
Vont des clochers aux nids dans leurs vols familiers.
Tout ici semble faire accueil à la fillette,
Qui, pour accommoder quelque objet de toilette,
S'est mise à l'œuvre et tire allègrement son fil ;
— Tout, jusqu'au grand portrait équestre, de profil,
D'un aïeul en perruque, au nez de grande race,
LES BOUCLES D'OREILLES. '.7
Avec le cordon bleu traversant sa cuirasse, Oui gagne, en agitant un court bâton doré, La bataille qu'on voit sous son cheval cabré.
Dire que, l'autre mois, elle était sans ouvrage !
Oh ! comme elle a bien fait de prendre son courage
A deux mains, et d'aller au couvent voir la sœur !
Justement, on avait le même confesseur ;
On l'avait remarquée aux vêpres, les dimanches.
Sœur Agathe, cachant ses deux mains sous ses manches,
Écouta sa requête et fit un gros soupir.
Mais, dès le lendemain, on la faisait venir
Pour travailler, et tous les jours, chez la duchesse.
Gomme, dans ce milieu de luxe et de richesse,
On était bon pour elle, et comme on lui parlait !
Toujours : « Mademoiselle », et toujours : « S'il vous plaît. »
Très timide, elle s'est pourtant apprivoisée,
Dans cette belle chambre, auprès de la croisée,
Devant ce grand jardin par instants regardé.
Quand, toute à son travail, le doigt coiffé d'un dé,
Elle coud vivement, en cassant des aiguilles,
Surviennent quelquefois la duchesse et ses filles,
Les deux aimables sœurs qui se ressemblent tant.
Pour parler de toilette, on s'arrête un instant,
Et la fille du peuple en est toute charmée ;
Car ce sont des : — « Bonjour, mademoiselle Aimée. . .
— Et ce fameux peignoir? eh bien, avance-t-il? »
La grisette, piquant dans l'étoffe son fil,
Explique aux jeunes sœurs auprès d'elle penchées,
Comment elle fera des bordures ruchées ;
Et l'on s'oublie alors en ces discours profonds
Qu'ont les femmes toujours à propos de chiffons.
L'ouvrière aime à voir les nobles demoiselles ;
Et le parfum léger qui voltige autour d'elles,
Leur voix fraîche, leur teint pur sans vulgaire éclat,
Tout flatte et satisfait son instinct délicat.
Elles disent : — « Maman, vois donc ! c'est une fée...
Quelle adresse ! quel goût !... » Et, comme réchauffée
Par l'éclair bienveillant jailli de leurs beaux yeux,
Quand ces dames s'en vont, l'enfant travaille mieux.
Pour elle, on a d'ailleurs des égards sympathiques.
Elle ne mange pas avec les domestiques.
Un laquais en livrée et moulé dans ses bas
Apporte un guéridon à l'heure des repas,
Met la nappe, et lui sert un tas de bonnes choses
Dans de la porcelaine où sont peintes des roses,
Et des mets inconnus dont le goût la surprend,
Et des gros fruits comme on n'en voit qu'au restaurant.
LES BOUCLES D'OREILLES. 49
Ce bien-être lui fait plaisir; elle apprécie Tous ces riens d'élégance et d'aristocratie : Telle une fleur chétive et poussée en un coin, Qui n'a vu le soleil, au printemps, que de loin, Lorsqu'un rayon de juin un instant la visite, S'épanouit un peu dans l'ombre qu'elle habite.
Mais le soir vient. Il faut rentrer à la maison.
Franchissant de nouveau la porte au vieux blason, Elle part, à travers la foule qui circule. Le gaz est blême encor; la fin du crépuscule Met des tons saumonés dans le ciel d'un vert fin ; Et les passants nombreux se hâtent, ayant faim. Elle aussi se dépêche, ayant près d'une lieue À faire pour revoir le fond de sa banlieue, Et son triste logis et la soupe et le bœuf Que déjà doit servir le père, deux fois veuf, Vieil ouvrier courbé de tirer la bricole,
A ses deux petits gars revenant de l'école. Elle songe, à présent, à ce père. Pourvu Qu'il soit rentré déjà, pourvu qu'il n'ait pas bu, Pourvu qu'il n'ait pas fait aux enfants une scène ! Car, ce soir, il a dû recevoir sa quinzaine, Et, des ibis, il s'en va nocer pendant deux jours. Dans le fourmillement du peuple des faubourgs, Elle se hâte, en proie aux chagrins de famille, Sans s'entendre appeler : « Le joli brin de fille ! » Évitant, d'un détour brusque sur le trottoir, L'homme gris qui trébuche au seuil de l'assommoir, Ses charmants yeux baissés, un gros souci dans l'âme, Marchant vite, l'enfant a des façons de dame Oui la font respecter du rôdeur libertin.
Cependant, elle arrive à son quartier lointain, Où les passants ont l'air de fusilleurs d'otages. Elle atteint sa maison, monte ses cinq étages, Entre chez elle... Ainsi qu'elle l'a pressenti, Son père — vilain homme ! — a fait le samedi. Les deux gamins, auxquels elle tient lieu de mère, Rentrés depuis longtemps de l'école primaire Et tout seuls au logis, ont déjà peur un peu. Elle donne un coup d'œil, bien vite, au pot-au-feu, Rassure les enfants d'une bonne parole,
LES BOUCLES D'OREILLES
Met le couvert, allume une lampe à pétrole, Et, quand les deux petits, enfin rassasiés, Ayant dîné trop tard, dorment sur leurs cahiers, Elle rêve.
Mon Dieu ! que cette chambre est laide ! La lampe la remplit d'une odeur acre et tiède; Sur le fauteuil, qui perd son crin, un chat pelé Auprès du petit poêle en fonte est installé ; Au mur pend une image à moitié déchirée : — Gambetta, tête nue, en pelisse fourrée, D'un geste de tribun guidant les bataillons ; — Les enfants assoupis sont vêtus de haillons. C'est la misère ! . . . — Alors, l'humble enfant se rappelle L'hôtel vaste et pompeux, la chambre large et belle, Le joli déjeuner et toutes ses douceurs, Et la noble duchesse, et les deux jeunes sœurs Qui viennent auprès d'elle, alors qu'elle travaille, Si fraîches, se tenant gentiment par la taille, iVvec les calmes yeux et le teint pur et clair Des heureux d'aujourd'hui, de demain et d'hier. Ah ! si l'on comparait leur vie avec sa vie !... Qu'éprouve-t-elle donc? Serait-ce de l'envie? Ce mauvais sentiment la fait pourtant frémir... Très lasse, elle s'accoude et voudrait bien dormir.
Dans la maison il règne un si profond silence Qu'elle se laisse aller à cette somnolence; Mais un fracas connu vient soudain l'éveiller...
C'est son père ivre-mort, tombant dans l'escalier ï
ni
Huit jours après, Aimée était à son ouvrage, Et rien n'avait changé du superbe entourage. Ratissant les massifs, un garçon jardinier Travaillait dans le parc un peu plus printanier. Les bergers des panneaux, gardant la même pose. Offraient leurs agnelets ornés d'un collier rose, Et l'ancêtre, campé sur son fougueux cheval, Livrait plus que jamais son combat triomphal.
L'ouvrière cousait, quand les deux demoiselles Arrivèrent gaîment, en toilettes nouvelles, Se ressemblant toujours comme deux gouttes d'eau. «Mademoiselle, on vient pour vous faire un cadeau,
LES BOUCLES U'OItEILLES. 53
— Dit l'aînée. — Il s'agit de ces boucles d'oreilles. Nous les portons, ma sœur et moi, toujours pareilles, Et nous distribuons parfois nos vieux bijoux... Nous avons donc gardé cette paire pour vous, Et nous avons donné la seconde à Julie. »
Une confusion qui la rend plus jolie A fait rougir Aimée ; elle ne sait comment Exprimer sa surprise et son remercîment. Mais, avant qu'elle puisse assembler ses paroles :
« Laissez-nous taire ! » ont dit les deux charmantes folles ;
Car elles sauteraient volontiers au plafond,
Tant leur cœur est joyeux du plaisir qu'elles font.
Et chacune aussitôt s'empare d'une oreille
Oui, sous l'émotion, devient chaude et vermeille,
Fait en un rien de temps le travail compliqué
D'enlever de son trou le pendant de plaqué
Acheté par Aimée à la «boutique à treize»,
Et d'y substituer, tout en souriant d'aise,
La frêle tige d'or où frissonne un saphir.
« Elle est blonde ! Cela lui convient à ravir!...
Quel bonheur!... Un miroir! Vite ! Qu'elle s'y voie ! »
Et voici que l'enfant du peuple, ivre de joie,
5i CONTES EN VERS.
Regarde étinceler — spectacle fabuleux ! —
Deux diamants d'azur auprès de ses yeux bleus.
Quoi! ces oreilles-là, vraiment, ce sont les siennes?...
Elle en tremble... Et pourtant les deux patriciennes,
Ne sachant même pas ce que vaut leur présent,
Ont donné ce bijou de luxe en s'amusant,
Gomme, au verger, quand juin souffle ses chaudes brises,
Les gamines se font des boucles de cerises.
La nuit tombe. Huit jours encor se sont passés.
L'ouvrière revient chez elle à pas pressés. Les deux sœurs, si souvent sur son travail penchées, L'ont comblée aujourd'hui de cornets de dragées; Car la plus jeune, espiègle au sourire taquin, La veille était marraine à Saint-Thomas d'Aquin. Aimée a le cœur gros pourtant et n'est pas gaie. Son père, absent trois jours, a bu toute sa paie. Hélas ! elle a quitté le logis sans savoir
LES BOUCLES D'OREILLES
Si les enfants auraient de quoi souper, ce soir. L'ivrogne — elle le gronde, à présent, quelle honte! — Devait à son patron demander un acompte. Elle rentre en songeant :
« L'aura-t-il obtenu ? »
L'incorrigible ! Il n'est pas même revenu.
Dans la chambre glacée, elle trouve les mioches
Seuls et sans pain. — Elle a des bonbons plein ses poches!
Elle ouvre le buffet. Pas de pain! pas de pain!
Déjà son frère aîné lui dit : ce Nous avons faim ! y>
Et le cadet — il a cinq ans — a l'air tout sombre.
Alors, dans un miroir cassé, pendu dans l'ombre,
L'ouvrière, tournant au hasard ses yeux fous,
A ses oreilles voit briller les deux bijoux...
Et les petits sont là, dont le regard implore!
Le mont-de-piété doit être ouvert encore ;
Elle sort brusquement en se touchant le front...
N'ayez pas peur! Ce soir, les enfants souperont.
Cette nuit-là, ce fut la pire de ses veilles. Comment faire, à présent, sans les boucles d'oreilles? Chez ces dames, demain, comment se présenter? Et leurs regards surpris, comment les supporter?... Tout dire?... Mais dùt-on croire son témoignage,
Il faudrait avouer les bijoux mis en gage,
Son salaire mesquin qui ne peut tout payer,
Et le vice du père, et l'horreur du foyer!...
Dieu ! si l'on supposait qu'elle invente une histoire !
Puis ce serait bien pis si l'on devait la croire ;
On lui voudrait donner la charité... Jamais !
Non ! non ! Elle oubliera le chemin, désormais,
De la noble maison qui pourtant lui fut bonne;
Elle craint d'inspirer, en acceptant l'aumône,
A ces cœurs qui pour elle eurent quelque amitié,
Un peu de ce mépris que contient la pitié.
Elle travaillera n'importe où, l'ouvrière.
— Gens heureux, jugez-la trop honteuse ou trop fière:
Blâmez-la, gens heureux ! Je l'aime et je la plains. —
Et, pour le méchant père et les deux orphelins,
Elle ira, s'il le faut, demain, la désolée,
Ainsi que dans l'hiver de la grande gelée
Où l'on avait vendu la paillasse et les draps,
Coudre, à vingt sous par jour, le linge des soldats !
LES BOUCLES D'OliEIU.ES. 57
Or, hier, accompagnant ses filles, la duchesse Contait à sœur Agathe, au sortir de la messe, Comment sa protégée — « une perle, ma foi ! » — N'était plus revenue, et sans dire pourquoi, Malgré tous leurs efforts de bonté délicate.
La sœur fut très confuse et dit
« C'est une ingrate ! »