‹ Prose (volume 2)Chapitre 63 sur 87 · PRINTEMPS PERDUS · texte numérisé non relu

PRINTEMPS PERDUS

Hélas ! pourquoi si tard t'ai-je donc rencontrée, Rose de mon automne, ù mignonne adorée? Pourquoi, pourquoi si tard ?... Je songe bien souvent Que jadis, moi, jeune homme, et toi, petite enfant, Nous étions des voisins, et que, sans nous connaître, Moi mûr trop tôt, et toi venant presque de naître, Nous habitions tous deux dans ce coin de Paris Où, maintenant, ayant déjà des cheveux gris, Vieux garçon tout surpris de ma bonne fortune, Le long des boulevards déserts, les soirs de lune, Je vais en te serrant le bras, silencieux, Et m'arrête parfois pour te baiser les yeux.

C'est ainsi, cependant, ô ma chère petite !

Le logis où, depuis plus de quinze ans, j'habite,

Est près de la maison dans laquelle, jadis,

Pauvre et naïve enfant du peuple, tu grandis.

Toi, qui, par la chaleur de tes lèvres si douces,

As t'ait sur mon vieux cœur fleurir de jeunes pousses,

— Tel au soleil d'Octobre un arbre faubourien, —

Près de moi, tu vivais; — et je n'en savais rien!...

Dire que j'ai souvent mené ma flânerie,

Par les soirs de printemps bons pour la rêverie,

Dans la paisible rue aux jardins odorants

( >ù tu m'as confié que logeaient tes parents ;

El que cette gamine aux pieds fins, droite et maigre,

Qui sautait à la corde, en criant : « Du vinaigre ! »

Et qui s'interrompait avec un peu d'humeur

Pour laisser le passage au distrait promeneur,

C'était peut-être toi vers ta dixième année,

Toi que j'ai cent fois vue et jamais devinée !...

La cruelle pensée!... Et dire que plus tard,

Dans ce même quartier, sur ce long boulevard,

Où, par les nuits de Juin, par les nuits étoilées,

Le petit monde prend le frais sous les allées,

Nous nous sommes croisés, sans doute, plus d'un soir,

Moi, rêveur absorbé qui regardais sans voir,

Toi, fille de seize ans, mise en apprentissage,

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