MÉMOIRES
Je fus un bouquet de deux sous A l'étal d'une bouquetière ; Et pendant la journée entière, J'exhalai mon soufile humble et doux.
La fraîche brise vagabonde Emportait mon âme de fleur ; Et j'avais presque la couleur Des yeux bleus d'une fille blonde,
Ou plutôt d'un pâle saphir La nuance particulière ; Et ma collerette de lierre M'allait, je vous jure, à ravir.
Dans les bois, où le hasard sème Les violettes au sentier, Un gamin, dont c'est le métier, M'avait cueilli, le matin même.
J'attendais, pur et délicat, Gardant sur mes feuilles posée Une étincelle de rosée, (Jue le passant me remarquât,
Et que, de l'odeur printanière Et du reflet d'azur charmé, Compagnon de route embaumé, 11 me mît à sa boutonnière.
En effet, un jeune élégant, Atteint par mon haleine douce, Parmi les autres, dans la mousse, Me choisit, du bout de son gant.
Lorsque m'effleurait sa moustache, Je sentais un petit frisson.
— C'était bien le joli garçon
Sur qui l'œil des femmes s'attache.
Paré de mes fleurs, il gravit Deux grands étages, quatre à quatre, Si vite, que j'entendais battre Son cœur sous son revers d'habit.
En peignoir rose, à sa toilette, Une brune, à l'œil provocant, Dit, joyeuse, en me remarquant :
— « Ah ! c'est pour moi, ta violette? »
30i FEUILLES VOLANTES.
L'homme heureux que je fleurissais Satisfit l'innocent caprice; Et j'eus le baiser d'une actrice, Tout comme un auteur à succès.
Mais, quand j'eus parfumé l'haleine, L'amant réclama le parfum, Et me jeta, moi, l'importun, Dans une coupe en porcelaine;
Et, tandis qu'ils riaient de voir
— Le beau jeune homme et sa maîtresse Leur double sourire d'ivresse
Se refléter dans le miroir,
Je m'étonnais de l'amalgame Des choses avec qui j'étais :
Un collier d'or, quelques protêts, Et des faux cheveux dans un drame.
— Le jeune homme, à la fin, partit, Avec mon odeur sur les lèvres.
Moi, dans ma coupe de vieux Sèvres^ Je languissais, pauvre petit,
Et je n'aurais pu longtemps vivre En ce lieu sentant le péché, Où j'étais comme un lys séché Dans les pages d'un mauvais livre.
ni
Survint un autre visiteur, Un baron, homme respectable, Ayant cet air insupportable Que prend si vite un bienfaiteur.
Le changement fut assez drôle.
— Madame, d'un ton attristé, Gémit soudain sur sa santé Et se plaignit d'un mauvais rôle.
Puis, quand le baron s'en alla, Un peu chassé par cette antienne, La subtile comédienne M'aperçut, qui traînais par là;
Et, tout en faisant la risette A son noble maître et seigneur, Elle me mit — insigne honneur !
Auprès de sa rouge rosette.
Je crois que le pauvre dupé Était tout fier de mes fleurettes ; Car il fuma dix cigarettes, Autour du lac, clans son coupé.
Enfin, — et c'est ce qui couronne Ce conte de décaméron, — Toujours à l'habit du baron, J'allai dîner chez la baronne.
Une blonde ; — imaginez-vous Une rose dans la dentelle !
— « Ah! des violettes, » dit-elle, En me prenant à son époux.
J'approchai de son frais visage; Un moment, on me respira.
Puis, pour aller à l'Opéra, Elle me mit à son corsage.
Celle par qui j'étais porté S'assit, radieuse, en sa loge, Tandis qu'un murmure d'éloge Saluait au loin sa beauté.
On donnait Don Juan, avec Faure, Et, tout à mon enivrement, Elle écoutait très vaguement Bavarder l'orchestre sonore.
Je ne voulais plus, désormais, Qu'exhaler ma vie et mon âme Sur cette jeune chair de femme, Sur ce sein que je parfumais;
Et l'espérance m'était née De finir là, près de son cœur, Dans les parfums et la langueur, Ma fugitive destinée.
— Mais la loge s'ouvrit soudain, Et je vis — surprise profonde ! — S'asseoir près de la noble blonde Mon bel élégant du matin.
Elle lui fit la bienvenue, Avec le bonheur dans les yeux, Et, dans mon nid délicieux, Je sentis qu'elle était émue.
L'imposteur, en lui parlant bas, M'aperçut, sous la mousseline, Et lui dit, d'une voix câline :
— « Ces fleurs sont pour moi, n'est-ce pas? »
Et, bien qu'à son désir docile, Elle rougit de ce détail, Lorsque, caché par l'éventail, Il m'osa prendre en mon asile.
Ainsi, j'ai vu — bouquet martyr Et témoin de tant d'infamies — Le parfum de mes fleurs blêmies, En un jour, si souvent mentir;
Et je meurs de la nostalgie Du ciel gris sous qui nous naissons, Au milieu des pâles gazons, Dans la feuille morte rougie.
Et vous, sœurs du taillis natal, Dont l'âme se perd dans les brises, Et qui vous réveillez, surprises Par le blanc soleil matinal,
Vivez votre vie éphémère Dans le triste bois sans oiseaux, Et de fleurir les damoiseaux Ne caressez pas la chimère ;
Et quand même les temps trop froids Vous flétriraient, ô fleurs débiles !
N'enviez pas vos sœurs des villes.
— Violettes, restez au bois !
Un mince rayon de soleil, Par la fente du rideau double, Pénètre dans la chambre et trouble La jeune femme en son sommeil.
Sur son coude, elle se soulève
Et sourit au rayon joyeux,
En ouvrant tout grands ses doux yeux
Dans lesquels flotte un dernier rêve,
Qui voltige, un instant encor, Parmi les ombres de l'alcôve, Où descend, sur le satin mauve, Le torrent des atomes d'or.
— Être veuve, blonde et marquise, Et, dans la plume et le satin, S'éveiller par un beau matin, Quelle minute plus exquise !
Or, se lever tard embellit, Et l'on voudrait bien rester coite Dans la bonne atmosphère moite Et dans les caresses du lit.
Alerte ! L'indulgent jésuite A qui votre salut est cher, Dit que, pour châtier la chair, Il faut se lever tout de suite.
Debout ! — Mais non ! le charme est tel Du lit où votre corps se moule, Qu'un nouveau quart d'heure s'écoule Et que c'est un péché mortel.
Pourtant, avec insouciance, Vous le commettez. — Mais demain, En tête de votre examen, Notez ce cas de conscience.
Contre votre Confiteor, Tout, d'ailleurs, aujourd'hui complote, Et j'ai bien peur, belle dévote, Que vous n'alliez pécher encor.
Quand la camériste est montée Pour vous dire quelle heure il est, Elle a laissé là votre lait, Sur la table, à votre portée.
Or, c'est aujourd'hui vendredi, Et, le nez dans la couverture, Vous songez que le jeune dure, En carême, jusqu'à midi.
:m FEUILLES VOLANTES.
Quel danger pour l'état de grâce, Car un gracieux petit bras Vient soudain de sortir des draps Et de saisir la blanche tasse.
En un clin d'œil, le lait est bu, Même avec un plaisir extrême ; Et ces deux moustaches de crème Attestent le jeûne rompu.
Mais voici venir votre chatte, Oui, témoin de votre péché, De sa langue rose a léché Le lait qui restait dans la jatte.
Vous lui faites mille mamours; Ce sont là voluptés de prude ; Lorsqu'une caresse un peu rude Arme la patte de velours.
Pitié ! car la chatte vous lèche; La griffe ne marquera pas.
— « Oh ! la vilaine bête ! A bas ! » Et deux soufflets, d'une main sèche.
Vous avez trois fois succombé :
La gourmandise, la paresse, Et la colère. 0 pécheresse, Prenez-en note pour l'abbé !
Cependant, encore indécise S'il faut quitter le lit ou non, Les doigts plongés dans son chignon La jeune femme s'est assise.
Elle a pris un petit miroir, Limpide dans sa ciselure, Et rajuste sa chevelure Tout en souriant de s'y voir ;
Car les plus fières seraient vaines
Devant la blanche nudité
De cette chair de rose-thé,
Où court le réseau bleu des veines.
Plus d'une envîrait ces cils longs, Et la rare bonne fortune D'avoir ces clairs regards de brune Sous la splendeur des cheveux blonds.
0 marquise, prenez bien garde !
Car, pour le gros péché d'orgueil, Je ne sais point de pire écueil Qu'un miroir où l'on se regarde.
Mais le crime est déjà commis.
Ah ! le faible cœur que le nôtre. Voilà, dans ce monde et dans l'autre, Un salut des plus compromis.
Car, lorsqu'on se trouve si belle, On souffre de ne pas avoir La parure que, l'autre soir, Portait la comtesse Isabelle ;
Et, songeant à son pauvre écrin, On s'abandonne à l'infamie De haïr sa meilleure amie Et d'avoir un très gros chagrin.
On garde bien cette pensée, Où l'on trouve quelque douceur, Qu'elle a des taches de rousseur Et la gorge assez mal placée ;
Mais on ne peut pas oublier Quels bijoux relèvent ses charmes, Et l'on en verse autant de larmes Qu'elle a de perles au collier.
Gomment! marquise, de l'envie?
A vingt ans! Je vous l'interdis.
— De risquer votre paradis Cette race est-elle assouvie ?
Non ! car, à présent, vous songez Aux cent louis d'un si beau jaune Dont vous deviez faire l'aumône Aux malheureux, vos protégés ;
Et puis encor qu'à la vitrine De Samper, vous avez surpris Un rubis balais de ce prix, Fait pour votre blanche poitrine.
Épargner sur la charité, Être avare ! Vous avez honte, Et la rougeur au front vous monte De ce désir vite écarté.
Brrr! que cette chambre est glacée!
Vous vous cachez sous l'oreiller, Voulant dormir, pour oublier Une aussi vilaine pensée.
.Mais le matin a des sommeils Où l'amour nous visite en songe; Et le lit où l'on se replonge Est peuplé de mauvais conseils.
Comment gouverner à sa guise Les sens trop longtemps alanguis?
Est-ce que le défunt marquis Vous manquerait, belle marquise?
Vous murmurez son nom tout bas, Dans une illusion trop brève ; Mais ce n'est, hélas! qu'un beau rêve, Et ce péché ne compte pas.
Pourtant, de cette fausse ivresse, Votre cœur bat, votre sang bout.
— Allons ! debout, debout, debout!
Et courez bien vite à confesse.