‹ Prose (volume 3)Chapitre 5 sur 11 · LES SABOTS DU PETIT AVOLFF · texte numérisé non relu

LES SABOTS DU PETIT AVOLFF

sabots pour un va-nu-pieds !... Voilà du nouveau, par exemple !... Eh bien, puisqu'il en est ainsi, je vais laisser dans la cheminée le sabot qui te reste, et le petit Noël y mettra cette nuit, je t'en réponds, de quoi te fouetter à ton réveil... Et tu passeras la journée de demain à l'eau et au pain sec... Et nous verrons bien si, la prochaine fois, tu donnes encore tes chaussures au premier vagabond venu ! »

Et la méchante femme, après avoir donné au pauvre petit une paire de soufflets, le fit grimper dans la soupente où se trouvait son galetas. Désespéré, l'enfant se coucha dans l'obscurité et s'endormit bientôt sur son oreiller trempé de larmes.

Mais, le lendemain matin, quand la vieille, réveillée par le froid et secouée par son catarrhe, descendit dans sa salle basse, — ô merveille! — elle vit la grande cheminée pleine de jouets étincelants, de sacs de bonbons magnifiques, de richesses de toutes sortes ; et, devant ce trésor, le sabot droit, que son neveu avait donné au petit vagabond, se trouvait à côté du sabot gauche, qu'elle avait mis là, cette nuit même, et où elle se disposait à planter une poignée de verges.

Et, comme le petit Wolff, accouru aux cris de

sa tante, s'extasiait ingénument devant les splendides présents de Noël, voilà que de grands rires éclatèrent au dehors. La femme et l'enfant sortirent pour savoir ce que cela signifiait, et virent toutes les commères réunies autour de la fontaine publique. Que se passait-il donc? Oh î une chose bien plaisante et bien extraordinaire ! Les enfants de tous les richards de la ville, ceux que leurs parents voulaient surprendre par les plus beaux cadeaux, n'avaient trouvé que des verges dans leurs souliers.

Alors, l'orphelin et la vieille femme, songeant à toutes les richesses qui étaient dans leur cheminée, se sentirent pleins d'épouvante. Mais, tout à coup, on vit arriver M. le curé, la figure bouleversée. Au-dessus du banc placé près la porte de l'église, à l'endroit même où, la veille, un enfant, vêtu d'une robe blanche et pieds nus, malgré le grand froid, avait posé sa tête ensommeillée, le prêtre venait de voir un cercle d'or, incrusté dans les vieilles pierres.

Et tous se signèrent dévotement, comprenant que ce bel enfant endormi, qui avait auprès de lui des outils de charpentier, était Jésus de Nazareth en personne redevenu pour une heure tel

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qu'il était quand il travaillait dans la maison de ses parents, et ils s'inclinèrent devant ce miracle <iue le bon Dieu avait voulu faire pour récompenser la confiance et la charité d'un enfant.

11 y a quelques années, j'ai passé plusieurs semaines dans un village marin de la côte bretonne. Quel trou, mais si pittoresque ! Un mauvais échouage pour dix bateaux tout au plus; une seule rue, très escarpée, pareille au lit d'un torrent, et, là haut, sur le premier plateau de la falaise, l'église, bijou gothique, au milieu du cimetière plein de folle avoine, d'où l'on dominait l'Océan. Me trouvant bien pour travailler, je m'étais attardé dans ce coin jusqu'à la fin du mois de Septembre, qui, par une chance assez rare dans le pluvieux Finistère, fut, cette année-là, exceptionnellement doux et pur.

J'occupais, dans l'unique auberge du lieu, une grande chambre blanchie à la chaux, sommaire-

ment mais proprement meublée, dont la fenêtre s'ouvrait sur le large. Assis sur une chaise de paille devant une table de bois blanc, j'ai composé alors tout un poème au bruit solennel et berceur des grandes lames qui semblaient me redire sans cesse que le rythme est une loi de la nature.

Mais on ne peut toujours faire des vers et écrire, et la promenade à pied était mon hygiène et ma distraction. Le plus souvent, je m'en allais le long de la grève, ayant à ma droite la falaise aride et monumentale, et, à ma gauche, les espaces découverts par la marée basse, immense désert de sable, taché seulement de quelques groupes noirs de rochers. La solitude était complète. A peine ai-je échangé là deux ou trois fois un salut avec quelque douanier faisant sa ronde, le fusil en bandoulière. J'étais un promeneur si régulier, si paisible, que les hirondelles de mer n'avaient plus peur de ma vareuse rouge et sautillaient à quelques pas de moi, en imprimant leurs pas étoiles sur le sable humide. Je faisais ainsi, chaque jour, six ou huit kilomètres et je rentrais, la poche pleine de ces délicats coquillages qu'on trouve en fouillant de la main les petits galets toujours mouillés.

C'était mon excursion favorite. Pourtant, par

les jours de forte brise et de grosse houle, j'abandonnais le bord de la mer, et, remontant la rue du village, j'allais flâner dans la lande; — ou bien, je m'établissais avec un livre, sur un vieux banc, dans le cimetière, où l'on était abrité du vent d'ouest par la masse de l'église.

Le bel endroit de tristesse et de rêverie ! Vers le ciel d'automne où couraient les nuées, le clocher à jour s'élançait, pieux et svelte. Des corbeaux, qui s'y étaient nichés, s'en échappaient et y revenaient en croassant, et l'ombre de leurs grandes ailes sans cesse glissait sur les tombes éparses dans l'herbe haute. Entre deux des contreforts de l'église, à demi ruinés et dont la pierre grise et rongée par le vent marin se parait cà et là d'un frissonnant bouquet de petites fleurs jaunes, une chèvre noire au piquet, presque efl'rayante avec ses yeux de flamme et sa barbiche satanique, bêlait et tirait sur sa corde. Le soir surtout, quand, à travers le squelette d'un vieux pommier mort aux branches rageuses, on voyait là-bas, à l'horizon, le soleil couchant saigner sur la mer, ce sauvage cimetière emplissait l'âme d'une poignante mélancolie.

Ce fut par un de ces soirs-là qu'en errant parmi

les tombeaux, — plusieurs, au-dessous d'un nom de marin, portaient la mention sinistre, « mort en mer », — je lus, sur une croix encore neuve, ces mots qui m'étonnèrent et m'émurent : Ici repose :

NÛNA LE MAGUET

Morte en mer, le "26 octobre 1878, à l'âge de dix-neuf ans.

Morte en mer! Une jeune fille! Les femmes n'embarquent pourtant jamais, sur les bateaux de pêche. Comment ce malheur était-il arrivé?

— (( Eh bien, monsieur, — dit tout à coup derrière moi une voix rude, — vous regardez donc le tombeau de la pauvre Nona? »

Je me retournai et je reconnus un vieux marin à jambe de bois, dont quelques verres d'eau-devie, offerts par moi dans la salle basse de l'auberge, m'avaient acquis les bonnes grâces.

— « Oui, — lui répondis-je. — Mais je croyais que, vous autres pêcheurs, vous n'admettiez pas de femme à bord. Je m'étais même laissé dire que cela portait malheur.

— Et c'est la vérité, — reprit le bonhomme. — Aussi Nona n'est jamais montée dans un bateau... Vous voulez savoir comment elle est morte, la pauvre chérie ! Eh bien, je vas vous conter ça.

« Faut VOUS dire d'abord que son père, Pierre Le Maguet, était un ancien gabier comme moi, un vieux camarade. Au Bourget, quand l'amiral La Roncière a mis sa casquette dorée au bout de son sabre et nous a lancés, la hache au poing, sur les maisons crénelées, nous marchions coude à coude, Pierre et moi, et c'est lui qui m'a reçu dans ses bras, quand ces sacrés Prussiens m'ont envoyé un pruneau de plomb dans la cuisse. Le soir même, à l'ambulance du fort, Pierre me tenait la main pour me donner courage, pendant que le major me charcutait; et il était là encore, mon brave Pierre, le jour où l'amiral m'a apporté ma médaille dans mon lit... Mais, à la fin, ces gueux de Prussiens ont le dessus. On signe la paix, bon! et on nous renvoie chez nous. Moi, avec ma jambe de bois, je n'avais plus qu'à manger ma retraite, comme, une vieille bête. Mais Pierre, qui avait tous ses membres au complet, lui, s'engage dans un équipage de pêche. Là-dessus, sa femme meurt d'un chaud et froid et le laisse tout seul avec cette petite Nona, qui allait sur ses dix ans. Naturellement, pendant que le veuf était à la mer, c'était moi, son matelot, moi, vieux garçon, qui m'occupais de la petite. Une bonne et gentille

enfant, monsieur, bien courageuse et bien douce ! Sommes-nous allés assez souvent, tous les deux, sur les bancs de rochers, à la mer basse, pour ramasser des tourteaux, des crevettes, quelquefois un homard. Ah ! nous faisions une paire d'amis! « Ça va bien comme ça pendant deux ans. Nona avait fait sa première communion, grandissait, poussait comme un chardon de sable. Mais voilà qu'un jour de gros temps, où V Amélie, le bateau que montait Le Maguet, avait du mal à revenir ù l'échouage, voilà que le patron n'amène pas à temps son foc et son tape-cul et qu'il va se perdre, corps et bien, sur cet écueil que vous voyez d'ici..., tenez, un peu plus à tribord. Il y avait quatre hommes d'équipage : le patron, deux matelots dont mon pauvre Pierre, et le mousse. Mais la mer n'a jamais voulu ramener que trois noyés à la côte et a gardé mon camarade. Nona devenue orpheline, j'ai fait de mon mieux pour remplacer son père, ça va sans dire. Mais l'enfant, même après le gros coup de douleur passé, ne se consolait pas. Et savez-vous surtout pourquoi, monsieur? A cause d'une idée qu'ont toutes les femmes d'ici. Elles s'imaginent, voyez-vous, que, })our ne pas rester une âme en peine jusqu'au jour du

Grand Jugement, il faut reposer en terre consacrée. Nous ne croyons pas à toutes ces bêtiseslà, nous autres, qui savons comment les choses se passent, quand il y a un décès à bord. Je la connais, la cérémonie : le cadavre dans un sac goudronné, boulet au pied, sur une planche, près du bordage, et le commandant tête nue, le livre à la main, qui lit tout haut l'office des morts. Mais les femmes de chez nous sont tout au bon Dieu, vous savez bien, et Nona se mit à brûler des cierges dans tous les Pardons du voisinage pour le repos de l'àme de son père.

« Cependant, malgré tout, le temps est un fameux marchand d'oubli, et Nona, au bout de quelques années, me faisait l'effet de se consoler un peu. Du reste, ça ne l'avait pas empêchée de (( forcir » et d'embellir ; et ce n'est pas parce que je l'aimais comme un père, mais, parole d'honneur, elle était la plus fraîche et la plus jolie jeunesse de la paroisse. Nous vivions si heureux ensemble ! On n'était pas riche, bien sûr, mais, bah! on s'en tirait tout de même. J'ai ma pension, ma médaille, et puis, nous allions toujours, Nona et moi, chercher du homard dans les roches. Le métier n'est pas mauvais et il

n'y a qu'un danger, celui de ne pas se laisser surprendre par la marée montante... Ah ! misère ! C'est comme ça qu'elle a péri, la pauvre petite!...

« Un jour que mon rhumatisme me clouait au logis et qu'elle était allée seule à la pêche, — un jour comme aujourd'hui, tenez, ciel clair et grand vent, — voilà que les fouilleurs de roches, en revenant avec leurs paniers pleins, s'aperçoivent que Nona manque à l'appel. Pas de doute possible, bon Dieu! Elle s'était attardée, elle avait été cernée par le flot, elle était morte en mer!... Ah! quelle nuit j'ai passée, monsieur! A mon âge, oui, un vieux dur-à-cuire comme moi, eh bien, j'ai sangloté comme une femme! Et le souvenir me revenait alors de la croyance de la pauvre fille, que, pour aller au ciel, il fallait qu'on vous enterrât dans le cimetière. Aussi, dès que la mer se mit à baisser, je me tramai sur la plage et je partis avec les autres à la recherche du corps.

« Et nous l'avons retrouvée, ma Nona, — poursuivit le vieux marin dont la voix s'altérait. — Nous l'avons retrouvée sur un rocher couvert de varech, où, se voyant perdue, la brave mignonne, elle s'était arrangée pour mourir. Oui, monsieur, elle

avait noué ses jupes avec son fichu, au-dessous (le ses genoux, par décence, et, conservant toujours son ancienne idée, elle s'était attachée aux goémons par ses cheveux, par ses beaux cheveux noirs, certaine ainsi qu'on la retrouverait et qu'on la mettrait en terre sainte... Et, je peux le dire, moi qui m'y connais en bravoure, il n'y a peut-être pas d'homme assez crâne pour en faire autant ! »

Le vieillard se tut. A la dernière lueur du crépuscule, je vis deux grosses larmes qui coulaient sur ses joues tannées. Nous descendîmes ensemble vers le village, côte à côte, sans nous rien dire. J'étais profondément ému par le courage de cette simple fille qui, jusque dans l'angoisse de la mort, avait conservé la pudeur de son sexe et la piété de sa race; — et, devant moi, dans l'immensité lointaine, dans les sombres solitudes du ciel et de la mer, s'allumaient les phares et les étoiles.

Oh ! braves gens de mer ! oh ! noble Bretagne !

Ce matin, dimanche 30 Avril, l'Odéon donne une matinée classique à une heure, c'est-à-dire à une heure « pour le quart ». N'oubliez pas que tout est faux, au théâtre, môme l'heure qu'il est.

La grande coquette, Fanny Ferez, s'est réveillée fort tard et elle est d'une humeur massacrante. Hier soir, elle n'avait qu'une « panne » dans la nouvelle pièce, dont la première représentation a été d'ailleurs assez houleuse. Son amant, Salomon Cerf, le coulissier, qui l'entretient sans prodigalité, a voulu absolument l'emmener souper avec trois confrères, qui ont parlé tout le temps d'un bon coup à faire sur le Rio Tinto. On s'est ennuyé ferme devant les viandes froides et la salade russe, et la pauvre fille, qui n'est plus toute jeune, —

elle a trente ans, lisez trente-cinq, trente ans « pour le quart », — s'est couchée à une heure indue. Or, cette après-midi, on doit commencer par /es Fausses Confidences, où elle joue Araminte. Mariette, la femme de chambre, a bien deviné,^ à la violence du coup de sonnette, que ce madame » était dans ses mauvais jours, et s'est hâtée d'apporter le chocolat et les journaux. Tout en déjeunant au lit, Fanny a parcouru les comptes rendus bâclés par les journahstes nocturnes. Elle y est à peine nommée deux ou trois fois, en même temps que ceux de ses camarades qui jouent les rôles secondaires, sans un éloge spécial, dans le tas, quoi ! Et la pièce est éreintée sur toute la ligne. C'est bien agréable !

Ding! La pendule a sonné! Onze heures et demie! Déjà! Il faut que Fanny soit au théâtre à midi au plus tard, pour avoir le temps de « faire sa figure ». Mariette ! Mariette !... Et « madame » s'habille à la six-quatre-deux, en rabrouant la camériste.

— (( Mais non... Pas ces bottines-là, maladroite !... Et une voiture tout de suite, hein? »

Elle est prête à partir, enfin!... Toujours jolie, mais si pâle ! d'une pâleur jaune, les traits tirés^

avec le frisson fiévreux de la mauvaise nuit, Fannv, sans s'apercevoir du radieux soleil et du ciel pur, se jette dans le fiacre, se pelotonne sous sa fourrure, et, au bout de quelques minutes, — parfait ! il n'est que midi cinq ! — elle arrive au théâtre, monte lestement l'escalier et entre dans sa loge, où l'attend déjà le posticheur, tenant sur son poing la perruque poudrée des coquettes de Marivaux.

— (( Bonjour, marne Fanny.

— Bonjour, Auguste... Dépêchons-nous. »

L'actrice disparait un instant derrière un paravent, ôte son costume de ville, met un peignoir par-dessus son corset, et s'installe enfin devant le miroir, entre les deux becs de gaz qui flambent avec un faible sifflement.

Dieu ! qu'elle a mauvaise mine, ce matin ! Heureusement, voici les onguents et cosmétiques, épars sur la table de toilette. Cold-cream, poudre de riz, blanc gras, rouge végétal, veloutine, rien n'y manque. Il est là, au grand complet, l'arsenal de la beauté provisoire. Tout de suite, avec une adresse machinale, l'actrice entreprend son maquillage. Agile, elle ouvre les pots, les boîtes, les flacons, emplit quelques godets, mouille la petite

éponge, enduit et badigeonne son visage, son cou, sa gorge, manœuvre la patte de lièvre, nettoie ses sourcils avec une brosse minuscule, et, toc ! toc ! deux coups de crayon bleu sous les yeux, et « mes bras que j'oubliais ! y> et encore un peu de noir sur les cils, et une pointe de rouge sur les ongles et au croquant des oreilles. Elle embellit, elle se transfigure à vue d'œil, la comédienne ! Le regard est humide et lumnieux, à présent. Le sourire a des rougeurs de grenade entr'ouverte.

— « Vite, Léontine... Ma robe!... »

L'habilleuse s'approche, l'air pénétré, tenant à bout de bras la belle robe de théâtre, la robe de satin rose à grands falbalas. Fanny se lève alors, dépouille vivement son peignoir, montre un instant au coiffeur — toujours là, sa perruque au poing, — oh ! des choses charmantes, une nuque, un dos, des épaules!... Elleenhle enfin la robe tendue, comme une écuyère passe à travers le cerceau, et la voilà, en moins d'une demi-heure, parée, coilfée, poudrée à frimas, étincelante dans la grâce pompeuse et maniérée de sa toilette du temps jadis.

Sa gaité est revenue. Cette matinée, cette représentation devant des bourgeois, des étrangers qui lisent la brochure, des familles empilées dans

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les loges, ne lui apparaît plus comme une corvée, ainsi que tout à l'heure. Au contraire, Fanny est enchantée de jouer une fois de plus ce rôle d'Araminte, où elle sait qu'elle est bonne, où elle a toujours du succès. Oh! les Saint-Gyriens des fauteuils d'orchestre, qui tiennent sur leurs genoux leur shako à plume blanche et rouge, vont l'applaudir à se peler la paume des mains, elle en est bien sûre, et l'on rêvera d'elle, cette nuit, dans bien des dortoirs de collège. Et, tout en essayant son regard coulé de la grande scène du (( trois », l'actrice, fière de sa beauté d'une heure, sourit au délicieux pastel encadré devant elle dans le miroir.

C'est fini. L'habilleuse agenouillée a posé la dernière épingle. Le coiffeur a piqué une rose dans la poudre de la perruque. Fanny est prête, et, triomphante comme un sous-lieutenant en grande tenue, un jour de parade, elle descend en scène, sa traîne sous le bras, l'éventail en main, à travers le dédale des escaliers obscurs.

Mais la voix traînarde de l'avertisseur a beau gémir dans les ténèbres : ce On va... a... a... commencer... )) Fanny a encore été trop exacte, comme toujours.

— « Tu sais, ma belle. Personne n'est encore descendu, » lui ditle vieux comique Bonamy, avec qui elle se croise dans un corridor.

Et la comédienne, pour attendre le lever du rideau, entre au foyer des artistes. Mais, sur le seuil de la porte, elle s'arrête, éblouie.

Par les fenêtres ouvertes, le soleil pénètre largement en inondant de lumière le salon vaste et vide ; et dehors, c'est le printemps, — le printemps tout frais, splendide, arrivé de ce matin. Que le ciel est bleu ! qu'il est léger ! Et combien doux, le premier souftle de la jeune saison, à peine tiède, pur comme l'haleine d'un enfant ! Hier, le temps était gris et humide, les passants à parapluie pataugeaient dans la boue. Mais, cette nuit, cela s'est décidé tout d'un coup. C'est l'Avril. Aussi tout le monde est dehors, en habits des dimanches, et l'on prend d'assaut l'omnibus, et la foule se presse à la porte du Luxembourg. Car il est adorable, le vieux jardin, avec ses lilas en fleurs, ses oiseaux fous de joie, et ses vieux arbres au feuillage éclos d'hier, d'un vert si tendre, si délicat, que les larmes en viennent aux yeux. 0 divine matinée! Fin du méchant hiver! Clémence du bon Dieu !

Devant cette apparition, l'actrice, dont l'ùme n'est point bucolique, n'a tout d'abord qu'une réflexion maussade :

— (( Allons bon ! Avec ce temps-là, nous allons jouer devant les banquettes... Je parierais qu'on ne fera pas « douze cents )).

Puis, voulant s'assurer encore que sa toilette lui va bien, elle se regarde dans une des hautes glaces du foyer, s'y voit des pieds à la tète, et, soudain, recule avec un geste de stupéfaction, presque d'épouvante. Car le soleil est vainqueur de tous les fards et de tous les postiches, et, dans ce plein jour, dans cette clarté sereine, elle se trouve hideuse, la comédienne. Comment ! c'est elle, cette poupée de coiffeur peinte comme un tableau, cette tête de cire emplàtrée de graisse et de pommade? Comment! C'est son costume, cette robe fanée et pisseuse, ce paquet de farine sur la tête, cette rose de gâteau de pâtissier, ces verroteries de roi nègre et de saltimbanque? Non, c'est à en crier de douleur!

Encore une fois, elle n'est pas très impressionnable, cette bonne Fanny ! Quand on roule depuis quinze ans dans les théâtres et qu'on en est réduite à supporter les hommages d'un Salomon Cerf, qui

devrait être à Mazas, on est bronzée contre bien des sensations, n'est-ce pas? Mais, en vérité, il est trop cruel, le contraste entre ce délicieux matin d'Avril et le fantôme fardé et chargé d'oripeaux que Fanny voit reflété dans la glace. Pour la première fois de sa vie, elle éprouve comme une honte confuse de sa personne et de sa profession. C'est donc possible! elle s'est usée, flétrie à ce point dans l'ombre et dans la poussière des coulisses ! Et, tout à l'heure, malgré cette radieuse journée, malgré ce joyeux soleil, il va falloir qu'elle descende sur la scène, dans cette cave illuminée, qu'elle recommence ses grimaces, qu'elle feigne des sentiments compliqués en parlant un langage littéraire, à peu près incompréhensible pour elle, qu'elle fasse, en un mot, son métier de singe et de perroquet. Le printemps? Ah! bien, oui! Ça n'existe plus pour elle. Dans une rêverie très amère, voilà qu'elle est emportée vers le passé lointain. Elle se revoit chez papa — un relieur en chambre — quand maman la conduisait au Conservatoire. Il y avait leur voisin de palier, le petit blond, qui ne lui déplaisait pas et dont elle se sentait aimée. Il était employé dans un ministère et, si elle avait voulu renoncer au

LA TÊTE DE LA Sl'LTANE.

Comme un noble étalon irrité par un taon

Ayant toujours au cœur ce désir, le sultan

Savait que les soldats lui seraient nécessaires,

Et souvent il jetait de l'or aux janissaires.

Mais ceux-ci, par la paix trop longue corrompus.

N'étaient jamais assez abreuvés ni repus,

Et réclamaient de lui toujours plus de largesse,

Si bien que Mahomet, dans sa haute sagesse,

De leur plainte vénale un jour se fatigua.

Furieux, il avait souffleté leur aa^a,

Et s'était enfermé dans son harem de Brousse.

Comme la soldatesque aisément se courrouce. Bientôt l'émeute, avec ses cris et ses sifflets. S'agita sourdement autour du vieux palais Oui demeurait toujours clos, muet et terrible. Devant le mur roussi que l'ardent soleil crible, La foule des soldats mutins, qu'on reconnaît A la cuiller de bois pendue à leur bonnet, Se rassemble et s'indigne en tumultueux groupes. Car on a répandu ce bruit parmi les troupes Que celui qui les traite avec tant de dédain, Dans un kiosk enfoui sous l'ombre d'un jardin Où, même en plein midi, le jour à peine fdtre, Accablé de langueur et charmé par un philtre,

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