Prose
Le jeune duc de Hardimont se trouvait à Aix en Savoie, où il faisait prendre les eaux à sa fameuse jument Périchole, devenue poussive depuis le « chaud et froid » qu'elle avait attrapé au Derby, et il finissait de déjeuner, lorsqu'ayant jeté un regard distrait sur le journal, il y lut la nouvelle du désastre de ReichshofFen.
Il vida son verre de chartreuse, posa sa serviette sur la table du restaurant, fit donner à son valet de chambre l'ordre de boucler les malles, prit, deux heures après, l'express de Paris, et courut au
bureau de recrutement s'engager dans un régiment de ligne.
On a beau avoir mené, de dix-neuf à vingt-cinq ans, l'existence énervante du petit crevé, — c'était le mot d'alors, — on a beau s'être abruti dans les écuries de courses et dans les boudoirs de chanteuses d'opérettes, il est des circonstances où l'on ne peut oublier qu'Enguerrand de Hardimont est mort de la peste à Tunis le même jour que saint Louis, que Jean de Hardimont a commandé les Grandes Compagnies sous Du Guesclin, et que François-Henri de Hardimont a été tué en chargeant à Fontenoi avec la Maison-Rouge. Si épuisé qu'il fût par ses scandaleuses et imbéciles amours avec Lucy Violette, laprima-donna du théâtre des Nudités-Parisiennes, le jeune duc, en apprenant qu'une bataille avait été perdue par des Français sur le territoire français, sentit le sang lui monter au visage et eut l'horrible impression d'un soufflet.
C'est pourquoi, dans les premiers jours de novembre 1870, rentré dans Paris avec son régiment qui faisait partie du corps de Vinoy, Henri de Hardimont, fusilier à « la troisième » du « second » et membre du Jockey, était de grand'garde, avec sa compagnie, devant la redoute des Hautes-Bruyères,
position fortifiée à la hâte que protégeait le canon du fort de Bicêtre.
L'endroit était sinistre : une route plantée de manches à balais et toute défoncée de boueuses ornières traversant les champs lépreux de la banlieue, et, sur le bord de cette route, un cabaret abandonné, un cabaret à tonnelles, où les soldats avaient établi leur poste. On s'était battu là peu de jours auparavant; la mitraille avait cassé en deux quelques-uns des baliveaux de la route, et tous portaient sur leur écorce les blanches cicatrices des coups de feu. Quant à la maison, son aspect faisait frémir; le toit avait été crevé par un obus, et les murs lie de vin semblaient badigeonnés avec du sang. Les tonnelles éventrées sous leurs réseaux de brindilles noires, le jeu de tonneau renversé, la balançoire dont le vent humide faisait grincer les cordes mouillées, et les inscriptions auprès de la porte, égratignées par les balles : Cabinets de société
— Absinthe — Vermouth — Vin à 60 cent, le litre
— qui encadraient un lapin mort, peint au-dessus de deux queues de billard liées en croix par un ruban, tout rappelait, avec une ironie cruelle, la joie populaire des dimanches d'autrefois. Et, sur tout cela, un vilain ciel d'hiver où roulaient de
gros nuages couleur de mine de plomb, un ciel bas, colère, haineux.
A la porte du cabaret, le jeune duc se tenait immobile, son chassepot en bandoulière, son képi sur les yeux, ses mains gourdes dans les poches de son pantalon rouge et grelottant sous sa peau de mouton. Il s'abandonnait à sa sombre rêverie, ce soldat de la défaite, et il regardait d'un œil navré la ligne des coteaux perdus dans la brume, d'où s'échappait h chaque instant, avec une détonation, le flocon blanc de la fumée d'un canon Krupp.
Tout à coup, il sentit qu'il avait faim.
Il mit un genou en terre et tira de son sac, posé près de lui contre le mur, un gros morceau de pain de munition ; puis, comme il avait perdu son couteau, il mordit à même et mangea lentement.
Mais après quelques bouchées, il en eut assez; le pain était dur et avait un goût amer. Dire qu'on n'en aurait de frais qu'à la distribution du lendemain — si l'intendance le voulait bien, encore. Allons, c'était quelquefois bien rude, le métier; et ne voilà-t-il pas qu'il se souvenait à présent de ce qu'il appelait jadis ses déjeuners hygiéniques, lorsque, le lendemain d'un souper un peu trop échauffant, il s'asseyait contre une fenêtre du rez-
de-chaussée au Café-Anglais, qu'il se faisait servir — mon Dieu, la moindre des choses! — une côtelette, des œufs brouillés aux pointes d'asperges, et que le sommelier, connaissant ses habitudes, posait sur la nappe et débouchait avec précaution une fine bouteille de vieux léoville, doucement couchée dans un panier. Fichtre de fichtre ! C'était le bon temps tout de même, et il ne s'habituerait jamais à ce pain de misère.
Et, dans un moment d'impatience, le jeune homme jeta le reste de son pain dans la boue.
Au même instant, un lignard sortait du cabaret; il se baissa, ramassa le morceau, s'éloigna de quelques pas, essuya le pain avec sa manche et se mit à le dévorer avidement.
Henri de Hardimont avait déjà honte de son action et considérait avec pitié le pauvre diable qui faisait preuve d'un si bon appétit. C'était un long et grand garçon, assez mal bâti, avec des yeux de fiévreux et une barbe d'hôpital, et d'une maigreur
telle que ses omoplates faisaient saillie sous le drap de sa capote usée.
— Tu as donc bien faim, camarade ? — dit-il en s'approchant du soldat.
— Gomme tu vois, — répondit celui-ci, la bouche pleine.
— Excuse-moi donc. Si j'avais su qu'il pût te faire plaisir, je n'aurais pas jeté mon pain.
— Il n'y a pas de mal, va ! — reprit le soldat. — Je ne suis pas si dégoûté.
— N'importe, — dit le gentilhomme, — ce que j'ai fait est mal et je me le reproche. Mais je ne veux pas que tu emportes une mauvaise opinion de moi, et comme j'ai du vieux cognac dans mon bidon... parbleu! nous allons boire la goutte ensemble.
L'homme avait fini de manger. Le duc et lui burent une gorgée d'eau-de-vie ; la connaissance était faite.
— Et tu t'appelles? — demanda le lignard.
— Hardimont, — répondit le duc, en supprimant son titre et sa particule. — Et toi?
— Jean-Victor... On vient seulement de me verser dans la compagnie... Je sors de l'ambulance... J'ai été blessé à Châtillon... Ah ! l'on était bien, à l'ambulance, et l'infirmier vous y donnait
de bon bouillon de cheval... Mais je n'avais qu'une égratignure; le major m'a signé ma sortie, et, tant pis î on va recommencer h crever de faim... Car, tu me croiras si tu veux, camarade, mais, tel que tu me vois, j'ai eu faim toute ma vie.
Le mot était effrayant, dit h un voluptueux qui s'était surpris tout à l'heure h regretter la cuisine du Café-Anglais, et le duc de Hardimont regarda son compagnon avec un étonnement presque épouvanté. Le soldat eut un sourire douloureux qui laissa voir ses dents de loup, ses dents d'affamé, si blanches dans sa face terreuse, et comme s'il eût compris qu'on attendait de lui une confidence :
— Tenez, — dit-il, en cessant brusquement de tutoyer son camarade, devinant sans doute en lui un heureux et un riche, — tenez, promenons-nous un peu de long en large sur la route pour nous réchauffer les pieds, et je vous dirai des choses que vous n'avez sans doute jamais entendues... Je m'appelle Jean-Victor, Jean-Victor tout court, parce que je suis un enfant trouvé, et mon seul bon souvenir, c'est le temps de ma première enfance, h l'hospice. Les draps étaient blancs, à nos petits lits, dans le dortoir; on jouait dans un jardin, sous de grands arbres, et il y avait une bonne sœur, toute
jeune, pâle comme un cierge, — elle s'en allait de la poitrine, — dont j'étais le préféré et auprès de qui j'aimais mieux me promener que de jouer avec les autres enfants, parce qu'elle m'attirait contre sa jupe en posant sur mon front sa main maigre et chaude... Mais à douze ans, après la première communion, plus rien que de la misère î L'administration m'avait mis en apprentissage chez un rempailleur de chaises du faubourg Saint-Jacques. Ce n'est pas un métier, vous savez; impossible d'y gagner sa vie, à preuve que, la plupart du temps, le patron ne pouvait embaucher comme apprentis que les pauvres petits qui sortent des Jeunes- Aveugles. Aussi, c'est là que j'ai commencé à souffrir de la faim. Le patron et la patronne — deux vieux Limousins qui sont morts assassinés — étaient des avares terribles, et le pain, dont on vous coupait un petit morceau à chaque repas, restait sous clef le reste du temps. Et, le soir donc, au souper, il fallait voir la patronne, avec son bonnet noir, quand elle nous servait la soupe en poussant un soupir à chaque coup de louche dans la soupière... Les deux autres apprentis, les « Jeunes Aveugles » , étaient les moins malheureux ; on no leur en donnait pas plus qu'à moi, mais ils
ne voyaient pas du moins le regard de reproche de cette méchante femme quand elle me tendait mon assiette... Et voilà le malheur, j'avais déjà un gros appétit. Est-ce de ma faute, voyons?... J'ai fait là trois ans d'apprentissage, avec une fringale continuelle... Trois ans! On connaît le métier en un mois; mais l'administration ne peut pas tout savoir et ne se doute pas qu'on exploite les enfants... Ah ! vous vous étonniez de me voir prendre du pain dans laboue? Allez, j'ai l'habitude; j'en ai assez ramassé des croûtes, dans les ordures, et quand elles étaient trop sèches, je les laissais tremper toute la nuit dans ma cuvette... Il y avait quelquefois des aubaines aussi, — il faut tout dire, — les morceaux de pain, grignotés d'un bout, que les gamins tirent de leurs paniers et jettent sur le trottoir en sortant de l'école. Je tâchais de rôder par là, en faisant les courses... Et puis, quand l'apprentissage a été fini, €e fut le métier, comme je vous le disais, qui ne nourrissait pas son homme. Oh! j'en ai fait d'autres; j'avais du cœur à l'ouvrage, allez! J'ai servi les maçons, j'ai été garçon de magasin, frotteur, est-ce que je sais? Bah! aujourd'hui, l'ouvrage manquait; une autre fois, je perdais ma place... Bref, je ne mangeais jamais à ma suffi-
sance... Ah! tonnerre! j'en ai eu de ces rages en passant devant les boulangeries ! Heureusement pour moi, dans ces moments-là, je me suis toujours souvenu de ma bonne sœur de l'hospice qui me recommandait si souvent d'être honnête, et j'ai cru sentir sur mon front la chaleur de sa petite main... Enfin, à dix-huit ans, je me suis engagé... Vous. le savez aussi bien que moi, le troupier en a tout juste assez... Maintenant — ce serait presque pour en rire — voilà le siège et la famine !... Vous voyez que je ne vous ai pas menti, tout à l'heure, quand je vous disais que j'avais toujours, toujours eu faim !
Le jeune duc avait bon cœur, et en écoutant cette plainte terrible, dite par un homme comme lui, par un soldat que l'uniforme faisait son égal, il se sentit profondément ému. Ce fut même heureux pour son flegme de dandy que le vent du soir séchât dans ses yeux deux larmes qui venaient de les obscurcir.
— Jean-Victor, — dit-il, en cessant à son tour,
par un instinct délicat, de tutoyer l'enfant trouvé,
— si nous survivons tous deux à cette affreuse guerre, nous nous reverrons et j'espère vous être utile. Mais pour le moment, comme il n'y a pas d'autre boulanger aux avant-postes que le caporal d'ordinaire et comme ma ration de pain est deux fois trop grosse pour mon mince appétit, c'est dit,
— n'est-ce pas? — nous partagerons en bons camarades.
Elle fut solide et chaude, la poignée de main que se donnèrent les deux hommes; puis, comme la nuit tombait et qu'ils étaient harassés par les veilles et les alertes, ils rentrèrent dans la salle du cabaret où une douzaine de soldats étaient couchés sur de la paille et, s'y jetant à côté l'un de l'autre, ils s'endormirent d'un profond sommeil.
Vers minuit, Jean-Victor s'éveilla seul, ayant faim probablement. Le vent avait balayé les nuages et un rayon de lune, pénétrant dans le cabaret par le trou du toit, éclairait la blonde et charmante tète du jeune duc, endormi comme un Endymion. Encore tout attendri de la bonté de son camarade, Jean-Victor le regardait avec une admiration naïve, quand le sergent du peloton ouvrit la porte et appela les cinq hommes qui devaient aller relever
les sentinelles avancées. Le duc était du nombre, mais il ne s'éveilla point à l'appel de son nom.
— Hardimont, debout! — répéta le sous-officier.
— Si vous le voulez bien, mon sergent, — dit Jean-Victor en se levant, — je monterai sa faction... il dort si bien... et c'est mon camarade.
— Gomme tu voudras.
Et, les cinq hommes partis, les ronflements recommencèrent.
Mais une demi-heure après, des coups de feu, pressés et tout proches, éclatèrent dans la nuit. En un instant tout le monde fut sur pied; les soldats sortirent du cabaret, marchant avec précaution, la main au tonnerre du fusil et regardant au loin sur la route, toute blanchie par la lune.
— Mais quelle heure est-il donc? — dit le duc. — J'étais de faction cette nuit.
Quelqu'un lui répondit :
— Jean-Victor y est allé à votre place.
En ce moment, on vit un soldat qui arrivait en courant sur la route.
— Eh bien? — lui demanda-t-on, quand il s'arrêta, tout essoufflé.
— Les Prussiens attaquent. . . Replions-nous sur la redoute.
— Et les camarades?
— Ils viennent... Il n'y a que ce pauvre Jean- Victor...
— Comment? — s'écria le duc.
— Tué raide d'une balle dans la tête... Il n'a pas dit : ouf!
Une nuit de l'hiver dernier, vers deux heures du matin, le duc de Hardimont sortait du cercle avec son voisin, le comte de Saulnes; il venait de perdre quelques centaines de louis et sentait un peu de
migraine.
— Si vous le voulez bien, André, — dit-il à son compagnon, — nous reviendrons à pied... J'ai besoin de prendre l'air.
— Comme il vous plaira, cher ami, quoique le pavé soit bien mauvais.
Ils renvoyèrent donc leurs coupés, relevèrent le collet de leurs pelisses et descendirent vers la Madeleine. Tout à coup, le duc fit rouler un objet qu'il avait frappé du bout de sa bottine ; c'était un gros croûton de pain tout souillé de boue.
J(i VINGT CONTES NOUVEAUX.
Alors, à sa stupéfaction, M. de Saulnes vit le duc de Hardimont ramasser le morceau de pain, l'essuyer soigneusement avec son mouchoir armorié et le poser sur un banc du boulevard, dans la lumière d'un bec de gaz, bien en évidence.
— Qu'est-ce que vous faites donc là? — dit le comte en éclatant de rire. — Êtes-vous fou?
— - C'est en souvenir d'un pauvre homme qui est mort pour moi, — répondit le duc, dont la voix tremblait légèrement... — Ne riez pas, mon cher, vous me désobligeriez !
Sa Majesté la Reine de Bohême — il y aura toujours un royaume de Bohême pour les conteurs — voyage dans l'incognito le plus strict et le plus modeste, sous le nom de comtesse des Sept- Châteaux et seulement accompagnée de la vieille haronne de Georgenthal, sa dame lectrice, et du général Horschowitz, son chevalier d'honneur.
Malgré les bouillottes et les fourrures, il a fait continuellementfroid dans le compartimentréservé, et quand la Reine, lasse de so^n roman anglais ou impatientée par le tricot du général — car le général tricote — voulait jeter un regard sur la campagne, blanche de neige, elle étaitforcée de frotter un moment avec son mouchoir la vitre du wagon, que la gelée couvrait d'étincelants micas et de déli-
cates fougères de glace. En vérité, c'est un caprice singulier et bien diçne d'une tête de vingt ans qu'a eu Sa Majesté de partir pour Paris en plein hiver et d'aller y retrouver sa mère, la Reine de Moravie, qui devait la venir voir à Prague au printemps prochain. N'importe, il a fallu se mettre en route par dix degrés au-dessous de zéro. La baronne a dû secouer ses vieux rhumatismes; le général, au désespoir, a laissé là un magnifique couvre-pieds qu'il était en train de tricoter pour sa belle-fille, n'emportant, pour tromper les ennuis du chemin, que de quoi confectionner une modeste paire de bas de laine. Le voyage a été rude; toute l'Europe est couverte de neige et l'on vient d'en traverser la moitié, avec beaucoup de retard et de difficultés, sur des chemins de fer dont le service est désorganisé par la rigueur de la saison. Enfin, le but se rapproche; ce soir, à neuf heures, on a dîné au buffet de Mâcon, et bien que, cette nuit encore, les bouillottes soient à peine tièdes et qu'au dehors de gros flocons blancs voltigent dans les ténèbres, la baronne et le général, sommeillant sous les manteaux fourrés et les couvertures, rêvent, chacun dans leur coin, de l'arrivée et du séjour à Paris, où la bonne dame pourra satisfaire une petite dévotion
spéciale, et où le vieux brave se rendra sans retard dans un certain magasin de lainages de la rue Sainl- Honoré, le seul où il puisse rassortir convenablement ses écheveaux verts.
Quant à la Reine, elle ne dort pas.
Fiévreuse et frissonnante dans sa grande pelisse de renard bleu, le coude dans le capiton et la main crispée parmi le désordre des magnifiques cheveux couleur de paille qui s'échappent de son coquet talpack de voyage, elle songe, les yeux grands ouverts dans la pénombre, écoutant machinalement les vagues et lointaines musiques que les oreilles fatiguées des voyageurs croient entendre (Tans le galop de fer des express. Elle revit toute son existence par le souvenir, la pauvre jeune Reine, et elle songe qu'elle est bien malheureuse.
Elle se revoit d'abord, petite princesse à mains rouges et à taille plate, auprès de sa sœur jumelle, celle qu'on a mariée tout là-bas, dans le Nord, de sa sœur qu'elle aimait tant et qui lui ressemblait à
tel point que, lorsqu'elles avaient le même costume, il fallait leur mettre dans les cheveux des nœuds de rubans de couleurs différentes pour ne pas les confondre. C'était avant que l'émeute eût renversé le trône de ses parents, et elle aimait l'atmosphère calme et assoupissante de la petite cour d'Olmutz, où l'étiquette était tempérée parlabonhomie; c'était le temps où son père, le bon roi Louis V, qui depuis lors est mort de chagrin en exil, remmenait à pied, à travers le parc, sans quitter son habit de cour et ses plaques, prendre avec sa sœur le café au lait, à quatre heures de l'après-midi, dans un pavillon chinois envahi par les liserons et la vigne vierge, d'où l'on voyait le cours de la rivière et le lointain amphithéâtre des collines rougies par l'automne. Puis c'était son mariage et le grand bal de la présentation, en cette belle nuit de juillet où l'on entendait monter, par les fenêtres ouvertes, le murmure de la foule qui se pressait dans les jardins illuminés. Gomme elle tremblait, quand on l'avait laissée seule un instant dans la serre avec le jeune Roi! Elle l'aimait pourtant déjà, elle l'avait aimé dès le premier regard quand il s'était avancé, l'aigrette blanche au bonnet, si élégant et si souple dans son uniforme bleu tout endiamanté, et faisant
sonner à chaque pas les éperons d'or recourbés de ses petites bottes grises à mille plis. Après la première valse, Ottokar lui avait pris le bras et, tout en caressant sa longue moustache noire, l'avait conduite dans la serre, l'avait fait asseoir sous un grand palmier, puis, se plaçant à côté d'elle et lui prenant la main avec la plus noble aisance, lui avait diten laregardantdans lesyeux : ce Princesse, voulezvous me faire l'honneur de devenir ma femme? » Alors elle avait rougi, baissé le front et répondu en comprimant d'une main les battements fous de son cœur : « Oui, sire! » tandis que les violons enragés des Tziganes attaquaient tous ensemble la première note de la marche tchèque, ce chant sublime d'enthousiasme et de triomphe.
Hélas ! comme ce bonheur s'était vite envolé ! Six mois d'erreur et d'illusion, six mois à peine, et puis un jour, en pleine grossesse, un hasard brutal lui apprenait qu'elle était trompée, que le Roi ne l'aimait pas, ne l'avait jamais aimée, et que le lendemain même de son mariage, il avait soupe chez la Gazella, la première danseuse du théâtre de Prague, une fille. Et ce n'était pas tout! Elle avait sualorscequ'elleétaitseule à ignorer, la vieille liaison d'Ottokar avec la comtesse de Pzibrann dont
'l'I VINGT CONTES NOUVEAUX.
il avait trois enfants, qu'il n'avait jamais quittée au milieu de cent fantaisies, et dont il avait eu l'audace de faire la première clame d'honneur de sa femme. L'amour de la Reine fut tué du coup, ce frêle et timide amour qu'elle n'avait jamais osé avouera son mari, et qu'elle comparait maintenant à cet oiseau privé qu'étant petite fille, elle avait étouffé dans sa main, fermée brusquement en tressaillant au bruit d'une potiche, cassée par une fille de chambre.
Son fils! Sans doute, elle avait un fils, et elle l'aimait; mais, chose affreuse ! bien souvent, assise auprès du berceau doré et timbré de la couronne royale où dormait son petit Wladislas, la Reine avait senti passer dans son cœur comme un courant de glace en regardant cet enfant, engendré par un homme qui l'avait atrocement, cyniquement outragée. D'ailleurs, elle ne l'avait jamais à elle, à elle toute seule du moins. Ce n'était plus comme chez ses bons parents — que, nouvelle douleur, une révolution venait de chasser au loin — et tout s'accomplissait, dans cette antique et orgueilleuse Cour de Bohême, d'après les lois du plus étroit cérémonial. Tout un essaim de duègnes et de nourrices sèches, vieilles dames à grands airs et à bonnets
montés, s'agitaient autour du berceau royal, et, lorsque la Reine venait s'informer de son fils et l'embrasser, on lui disait avec solennité : « Son Altesse a un peu toussé cette nuit... Son Altesse souffre des dents... » Et il lui semblait que les haleines glacées de ces femmes soufflaient sur son cœur de mère pour le glacer et pour l'éteindre.
Ah ! vraiment, elle n'en pouvait plus, la pauvre Reine, et la vie était trop mauvaise. Aussi, parfois, succombant de chagrin et d'ennui, elle obtenait du Roi licence d'aller voir la Reine de Moravie, réfugiée en France ; elle se sauvait, elle s'évadait comme d'une prison — seule, car la tradition s'opposait à ce que le prince héritier voyageât sans son père — et elle courait pleurer toutes ses larmes, les deux bras jetés au cou de sa m ère en cheveux gris.
Cette fois-ci, elle était partie subitement, sans demander la permission, et après un rapide baiser sur le front de Wladislas endormi; car elle était comme folle de dégoût et de honte. La débauche du Roi devenait chaque jour plus publique; il avait maintenant des ménages et des familles dans toutes les villes de la Rohême, dans tous ses rendez-vous de chasse. C'était partout une risée, et l'on chantait dans les rues de Prague des couplets satiriques
où l'on se demandait ce que deviendrait cette race illégitime et si, comme jadis Auguste le Fort, Ottokar ne ferait pas de tous ses bâtards un escadron de gardes d'honneur. Pour subvenir aux frais d'un tel pullulement, le roi faisait argent de tout, épuisait et endettait l'État. Le commerce des décorations était particulièrement scandaleux, et l'on citait un tailleur de Vienne qui avait fait fortune, en vendant, pour cinq cents florins, aux amateurs de croix étrangères, des habits noirs dans la poche et à la boutonnière desquels on trouvait le brevet et le ruban de l'ordre le plus illustre de la Bohême, d'un ordre militaire qui date delà guerre de Trente ans.
Mais quoi donc? Depuis un moment, le train ralentit sa marche; il s'arrête. Que signifie cette halte en rase campagne, en pleine nuit ? Le général et la baronne se sont éveillés, très inquiets, et le chevalier d'honneur, ayantbaissé la glace, se penche dans le noir hors delà portière; et voilà que la lanterne du chef de train, qui courait dans la neige
le long des voitures, s'arrête, s'élève et éclaire tout à coup les moustaches blanches de chat en colère et le bonnet de loutre du général.
— Qu'y a-t-il? Pourquoi cet arrêt? — demande le vieil Horschowitz.
— Il y a, monsieur, que nous voilà en'détresse pour une heure au moins... Deux pieds de neige ! Plus moyen d'avancer!... Les Parisiens se passeront demain de café au lait.
— Comment? Une heure à rester ici, par ce temps!... Vous savez, les bouillottes sont froides...
— Que voulez-vous, monsieur?... On vient de télégraphier à Tonnerre pour avoir une équipe de balayeurs... Mais, je vous le répète, il y en a au moins pour une heure.
Et l'homme s'éloigne, avec sa lanterne, du côté de la locomotive.
— Mais c'est abominable ! mais Votre Majesté va prendre un rhume ! — glapit la baronne.
— En effet, j'ai froid ! — dit la Reine en frissonnant.
Le général comprend que c'est le moment d'être héroïque; il saute sur la voie, enfonce dans la neige jusqu'aux genoux et rattrape l'homme à la lanterne. Il lui parle à mi-voix.
— Mais, quand ce serait le Grand-Mogol, je n'y pourrais rien ! — répond l'employé. — Cependant, nous sommes devant une maison de cantonnier; il doit avoir du feu chez lui... et si cette dame veut descendre?... Eh! Sabatier?...
Une seconde lanterne s'approche.
— Allez donc voir si le cantonnier a du feu dans sa maison.
Fort heureusement, il en a. Le général est plus heureux que s'il avait gagné une bataille ou terminé la dernière bande de tricot de son fameux couvre-pieds. Il revient au compartiment de la Reine, fait part du résultat de ses démarches et, un instant après, les trois voyageurs, tapant des pieds pour faire tomber la neige accumulée sous leurs chaussures, sont dans lasallebassede la maisonnette où le cantonnier, qui vient de les introduire et qui a gardé sa peau de bique, s'agenouille devant la cheminée et jette du bois mort sur les landiers.
La Reine, assise devant la flamme joyeuse, a rejeté sa pelisse sur le dossier de sa chaise de paille;
elle a ôté ses longs gants de Suède pour se chauffer les mains, et elle regarde autour d'elle.
C'est une chambre de paysan. On marche sur l'aire sèche et raboteuse; des bottes d'oignons pendent aux poutres enfumées ; il y a un vieux fusil de braconnier sur deux clous au-dessus de la cheminée, et quelques assiettes à fleurs sur le buffet. Le général a fait la grimace tout à l'heure en apercevant, piquées au mur par des épingles, deux images d'Épinal : le portrait de M. Thiers orné du grand cordon de la Légion d'honneur, et celui de Garibaldi en chemise rouge. Mais ce qui attire l'attention de la jeune Reine, c'est, auprès du grand lit et demi caché par les rideaux de cotonnade ravée, un berceau d'osier d'où vient de sortir le geignement d'un enfant qui s'éveille.
Bien vite, le cantonnier a laissé son feu et est allé vers le berceau, et voilà qu'il le balance doucement.
— Fais dodo, ma cocotte, fais dodo ! c'est rien, c'est des amis à papa.
Il a l'air d'un bon père, l'homme à la peau de bique, avec son crâne chauve de saint Pierre, sa moustache rude d'ancien soldat et ses deux grandes rides tristes dans les joues.
— C'est votre petite fille? — lui demande la Reine avec intérêt.
— Oui, madame, c'est ma Cécile... Elle aura trois ans le mois prochain.
— Mais... sa mère?... — interroge Sa Majesté avec hésitation, et, comme l'homme secoue la tête : — Vous êtes veuf?
Mais il fait un nouveau signe de dénégation. Alors la Reine, tout émue, se lève, s'approche du berceau et regarde Cécile, qui s'est rendormie en serrant tendrement sur son cœur un petit caniche de carton.
— Pauvre enfant! — murmure-t-elle.
— N'est-ce pas, madame, — dit alors le cantonnier d'une voix sourde, — n'est-ce pas qu'il faut qu'une mère ait bien peu de cœur pour abandonner sa fille à cet âge-là? Qu'elle m'ait quitté, moi, après tout, c'est de ma faute... J'avais eu tort d'épouser une femme trop jeune pour moi, tort de la laisser aller à la ville, où elle a fait de mauvaises connaissances... Mais abandonner cet amour î... N'est-ce pas que c'est une infamie?... Enfin, il faudra bien que je l'élève à moi tout seul, le pauvre chiffon ! . . . C'est difficile, allez, à cause du service. . . Le soir, je suis souvent forcé de la laisser là, criant
et pleurant, quand j'entends siffler le train... Mais dans la journée, par exemple, je l'emporte avec moi, et elle est déjà bien aguerrie, la mignonne, elle n'a plus peur du chemin de fer... Tenez, hier, je la tenais sur mon bras gauche tandis que de la main droite je présentais mon fanion. Eh bien, elle n'a pas seulement tressailli au passage du rapide... Ce qui m'embarrasse le plus, voyez-vous, c'est de lui coudre ses robes et ses bonnets... Heureusement qu'on a été caporal aux zouaves, dans le temps, et qu'on connaît un peu le fil et les aiguilles.
— Mais, mon pauvre homme, — reprend la Reine, — c'est une tâche bien difficile... Écoutez, je désire vous aider... Il doit y avoir un village aux environs, et, dans ce village, des braves gens qui se chargeront de garder votre petite fille... Si ce n'est qu'une question d'argent ?...
Mais le cantonnier hoehe encore la tête.
— Non, ma bonne dame, non. Je ne suis pas fier et j'accepterai de bon cœur tout ce qu'on voudra bien faire pour Cécile... mais je ne m'en séparerai jamais... non, pas môme une heure !
— Mais pourquoi?
— Pourquoi? — répond l'homme d'une voix sombre. — Parce que je ne me fie qu'à moi pour
faire de cette enfant ce que n'a pas été sa mère... une honnête femme ! Mais, pardon, auriez-vous l'obligeance de bercer un peu Cécile?. . . On a besoin de moi sur la voie.
Saura-t-on jamais à quoi pensait la jeune Reine de Bohême, dans cette nuit d'hiver où elle a bercé pendant une heure l'enfant d'un pauvre cantonnier, tandis que le général et la baronne, dont elle avait refusé l'assistance, faisaient le gros dos devant le feu? Quand le chef de train a ouvert la porte et a crié : « Allons, messieurs et dames, l'express va repartir... en voiture ! » la Reine a déposé sur le berceau de la petite Cécile son porte-monnaie gonflé d'or et le bouquet de violettes de sa ceinture, et elle est remontée en wagon.
Mais Sa Majesté n'a passé que deux jours à Paris ; elle est tout de suite revenue à Prague, d'où elle ne s'absente presque plus, et où elle se consacre tout entière à l'éducation de son fils. Les gouvernantes à trente quartiers qui jetaient sur l'enfance du
prince-héritier l'ombre de leurs bonnets funèbres, n'ont plus que des sinécures. S'il y a encore des rois en Europe quand le petit Wladislas aura grandi, il sera ce que n'a pas été son père, un bon roi. A cinq ans, il est déjà très populaire, et lorsqu'il voyage avec sa mère sur ces bons chemins de fer de Bohême qui vont comme des fiacres, et qu'il aperçoit par la portière du wagon-salon un cantonnier portant un bambin sur son bras et présentant de l'autre son petit drapeau, le royal enfant, à qui sa mère fait un signe, lui envoie toujours un baiser.
J'avais beaucoup connu le poète Louis Miraz, autrefois, au quartier Latin, où tous deux nous prenions nos repas dans une crémerie de la rue de Seine, tenue par une vieille Polonaise que nous avions surnommée la princesse Chocolawska, à cause de rénorme terrine de crème au chocolat qu'elle exposait quotidiennement dans la montre de sa boutique. A la rigueur, on pouvait dîner là pour dix sous, avec « deux de pain », un « ordinaire à trente centimes » et un « petit noir ».
Les délicats dépensaient un sou de plus pour avoir une serviette.
Outre quelques jeunes gens qui se destinaient à avoir du génie, les hôtes ordinaires de la crémerie étaient de pauvres compatriotes de la patronne, qui
PKOSE. — II.
tous avaient plus ou moins commandé des armées. Il y avait surtout un imposant et mélancolique vieillard à barbiche blanche, dont l'antique caban à olives, les bottes juteuses et le chapeau sur lequel semblaient avoir passé des limaces, offraient un poème de misère, et que les autres Polonais traitaient avec une déférence marquée; car il avait été dictateur pendant trois jours.
Ce fut encore chez la princesse Chocolawska que je connus un fou singulier, qui gagnait son pain à donner des leçons d'allemand et qui déclarait s'être converti à la religion bouddhiste. Sur la cheminée de la misérable chambre où il vivait concubinairement avec une modiste du marché Saint- Germain, trônait un assez beau Bouddha de jade, fixant ses yeux hypnotisés sur son nombril et tenant ses orteils dans ses mains. Le professeur d'allemand marquait à l'idole la plus profonde vénération; mais, à l'époque du terme, il était quelquefois forcé de la mettre au Mont-de-Piété. Alors il tombait dans un sombre chagrin et ne recouvrait sa sérénité que lorsqu'il avait pu réparer son acte impie. Il ne manquait jamais d'ailleurs de renouveler sa reconnaissance en temps utile, et finalement de dégager son Dieu.
Quant ii Louis Miraz, il avait les yeux cernés, le teint pâle et les longs cheveux en broussailles de tous les jeunes gens qui arrivent par les wagons de ce troisièmes » pour conquérir la gloire, qui dépensent plus en huile à brûler qu'en biftecks, et qui, riches déjà de plusieurs manuscrits, ont lancé au grand Paris, du haut de quelque colline de la banlieue, le classique défi de Rastignac. Dans ce tempslà, ma chevelure suffisamment mérovingienne graissait le collet de ma redingote. Nous étions donc faits pour nous comprendre, et bientôt Louis Miraz me conduisit dans sa chambre haute de la rue des Quatre-Vents, où il me passa deux mille alexandrins au travers du corps.
Sérieusement, c'étaient de jeunes et charmants vers, d'une inspiration printanière, ayant le parfum des premiers lilas, et les Oiseaux libres — titre de ce recueil de poésies que Louis Miraz publia peu de temps après me l'avoir lu — garderont une place, parmi les volumes de chevet des fins lettrés, à côté des poètes d'un seul livre, du Daudet des Amoureuses, par exemple.
Car Miraz ne fit pas d'autres vers. Jeune aiglon épris des hauteurs, il alla poser son aire sur la butte Montmartre et, pendant assez longtemps,
nous nous perdîmes de vue. Puis je retrouvai sa signature dans les journaux et dans les revues, où il commençait à donner les brèves et exquises nouvelles qui ont fondé sa réputation. Cinq ans se passèrent; enfin je le rencontrai un jour, dans le bureau de rédaction d'un journal auquel je collaborais.
Nous eûmes autant de plaisir l'un que l'autre à nous revoir, et après les premiers : « Gomment, c'est vous?... C'est toi?» nous restâmes face à face, nous secouant les mains et nous montrant, dans un rire de joie cordiale, nos dents qui avaient mordu jadis au même morceau de vache enragée. Il n'était pas changé; il n'avait même pas sacrifié ses longs cheveux, qu'il rejetait toujours en arrière avec le joli mouvement de tête d'un cheval qui s'ébroue. Seulement, il avait le teint pur et les yeux calmes d'un homme heureux, et sa taille mince était serrée dans le veston le plus fashionable.
— On ne se quitte plus, n'est-ce pas? — me dit-il, en passant son bras sous le mien avec un
bon geste de camarade; et il m'entraîna sur le boulevard, où le soleil d'avril dorait les jeunes feuilles des platanes.
Ah î l'heureuse journée ! Nous épuisâmes les : T'en souviens-tu?... T'en souviens-tu, des œufs sur le plat qui sentaient la paille et des affreux riz au lait de la princesse Chocolawska ? et de la mélancolie du vieux dictateur? et de l'Allemand qui mettait son bon Dieu au clou tous les trois mois? Enfin, c'était fini, les mauvais jours. Il avait applaudi de loin à mes succès ; je connaissais les siens. Mais ce que je ne savais pas, c'était qu'il fût marié à une femme qu'il adorait et qu'il eût une petite fille, un amour ! ...
— Viens les voir, tu dîneras à la maison.
Je me laissai faire et il m'entraîna là-bas, à l'Enclos des Ternes, où il habitait un pavillon dans les arbres. Tout vous y faisait accueil, et l'on n'avait pas poussé plus tôt la porte du jardinet qu'un jeune chien vous sautait auxjambes.
— A bas, Gavroche !... Il va te salir.
Mais, au bruit de la sonnette, madame Miraz avait paru sur le perron, avec sa petite fille dans ses bras. Une grande et belle blonde, au riche corsage, moulée dans son peignoir bleu.
— Fais mettre un couvert de plus... c'est un vieux camarade.
Et l'heureux père, gardant son chapeau sur la tête mais ayant pris sa petite fille, me faisait voir tout de suite son installation, la salle à manger égayée de claires faïences, le cabinet bondé de livres avec sa fenêtre ouverte sur la verdure, si bien qu'un coup de vent avait couvert de fleurs de marronnier rose les épreuves d'imprimerie éparses sur la table.
— Dame, tu sais, ce n'est qu'un commencement... Il n'y a pas si longtemps qu'on faisait delà copie à trois sous la ligne.
Et, tandis que je m'extasiais sur un arbre de Judée tout fleuri que je voyais dans le jardin, Miraz s'était mis à son aise, avait enfilé sa veste de travail, chaussé ses babouches, et, plongé dans son grand fauteuil, il enlevait sa petite Hélène à deux bras pour la faire sauter ! « Houp là ! Houp là ! »
Je ne crois pas avoir eu jamais une plus parfaite sensation du bonheur. On dîna gaiement, — deux bons plats, voilà tout, — un dîner sans façon où l'on se servait soi-même du moulin à poivre. La belle madame Miraz le présidait avec son sourire lumineux, ayant auprès d'elle son enfant sur une chaise
haute. Elle parlait peu, mais son regard intelligent et doux suivait notre folle et paradoxale causerie de gens de lettres en bonne humeur; et, au dessert, elle prit une rose au bouquet qui ornait la table et la piqua dans ses cheveux, près de l'oreille, avec une grâce suprême. C'était bien la belle et silencieuse amie qu'il faut au rêveur.
On prit le café dans le cabinet — on devait bientôt meubler le salon avec le prix du roman qui ■allait paraître chez Lévy; — puis, comme la soirée était fraîche, on alluma une flambée de brindilles et de copeaux, et tandis que nous fumions, Miraz et moi, en ressassant les vieux souvenirs, la maitresse de la maison, tenant sur ses genoux sa petite Hélène en chemise, lui faisait répéter un « Notre Père » et un « Je vous salue, Marie » que l'enfant ânonnait en frottant voluptueusement ses petits pieds devant la flamme.
On se revit, — assez souvent d'abord, puis moins ; la vie, la vie difficile et compliquée du littérateur,
nous tirait chacun de notre côté. Des années s'écoulèrent encore. On se rencontrait, on se serrait la main : « Tout va bien ?» — «A merveille. » Et c'était tout. Puis, dans les derniers temps, je ne trouvai plus que rarement le nom de Louis Miraz dans les journaux et dans les périodiques. « L'heureux homme! il se repose », me disais-je, en me souvenant qu'il passait pour avoir fait une petite fortune. Enfin, l'automne dernier, j'appris qu'il était gravement malade.
Je courus le voir. Il demeurait toujours dans l'Enclos des Ternes; mais, par ce jour navré de la fin de novembre, la petite maison semblait avoir froid et était comme nue parmi des arbres dépouillés; elle me parut rapetissée, ratatinée, ainsi que tout ce que nous n'avons pas vu depuis longtemps. Le chien était mort, sans doute, car son aboiement ne répondit pas au bruit de la sonnette lorsque je poussai la petite barrière et que je pénétrai dans le jardin, tout jonché de feuilles mortes, où la gelée de la nuit avait brûlé les derniers chrysanthèmes.
Cène futpas madame Miraz, — elle était absente, — ce fut Hélène, qui me reçut, Hélène, qui était devenue une grande fille de quatorze ans, à l'air sauvage. Elle m'ouvrit le cabinet de son père, en
levant brusquement le voile de ses grands cils noirs et en me jetant un regard inquiet et timide. Je trouvai Miraz accroupi sur une chaise basse au coin de son feu, en robe de chambre de vieillard, avec des coulées de mèches grises dans sa longue chevelure; et, à la main moite et froide qu'il me tendit, au regard blanc qu'il tourna vers moi, je devinai qu'il était perdu. Chose horrible ! je trouvais à mon malheureux camarade cet aspect de ruine foudroyée qui nous frappait autrefois chez les pauvres Polonais de la crémerie.
— Eh bien, mon vieux, ça ne va donc pas?
— Fichu ! mon cher, — me répondit-il avec un affreux sourire. — Je m'en vais bêtement de la poitrine, comme dans un cinquième acte... Tu sais, quand le vénérable docteur, avec une tête à la Béranger, tâte le pouls de la jeune première et lève les yeux au ciel en disant : « l'agonie approche ! » . . . Seulement, la différence, chez moi, c'est qu'elle se prolonge, c'est qu'elle n'en finit plus, l'agonie !... Fume donc, ça ne me gêne pas, — ajouta-t-il en me voyant jeter mon cigare, et il eut une toux qui ressemblait à un râle.
J'essayai de trouver des paroles encourageantes. Je lui parlais en lui tenant la main, en lui frappant
doucement sur l'épaule; mais j'entendais sonner ma voix dans le vide comme lorsqu'on ment, et Miraz, en me regardant, semblait avoir pitié de mes efforts.
Je me tus.
— Tiens, — fît-il en montrant sa table, — vois mon établi... Voilà six mois que je ne peux plus écrire.
C'était vrai. Rien n'était sinistre comme cet encombrement de paperasses couvertes de poussière; et, dans un plat de vieux Rouen, il y avait un tas de plumes d'oie, encrassées d'encre et pareilles à ces trophées de fleurets rouilles qui pendent à la muraille des anciens bretteurs.
Je fis une nouvelle tentative pour le ranimer. Mourir! A son âge! Allons donc! Bien sûr, il ne se soignait pas. Il devrait passer l'hiver dans le Midi, boire un bon coup de soleil. Il le pouvait... N'avait-il pas de l'aisance?
Mais il m'arrêta, en posant la main sur mon bras.
— Écoute, — me dit-il avec gravité, — nous ne nous voyons guère, mais tu es mon plus ancien, peut-être mon meilleur camarade... Tu me l'as prouvé, la plume à la main... Eh bien ! je veux te
faire une confidence que tu garderas pourtoi, sauf à t'en servir, à l'occasion, pour décourager les jeunes galopins de lettres qui te soumettent des manuscrits, ce qui est toujours une louable action... Oui, j'ai eu du succès. Oui, l'on m'a payé un franc la ligne. Oui, j'ai gagné de l'argent, et il y a là, dans ce tiroir, un certain nombre de papiers jaunes, verts et rouges, dont on coupe un petit morceau tous les six mois et qui représentent trois ou quatre mille francs de rentes... C'est très rare, dans la profession; et pour faire cette pauvre épargne, il m'a fallu, moi, poète, imiter les plus farouches vertus d'un bourgeois, savoir refuser un bijou à ma femme, une robe à ma fille... Enfin, j'ai cet argent... Et je me disais souvent: Si je meurs, c'est leur pain assuré, c'est une petite dot pour Hélène!... Et j'étais content, et j'étais fier! Car je les connais, les histoires de nos veuves et de nos orphelines... Les secours de quatre sous du ministère, les bureaux de tabac de six cents francs en province... et, si la fille est intelligente et jolie, comme la mienne, l'auteur dramatique, ancien ami du papa, qui lui conseille d'entrer au Conservatoire et qui en fait une... — Tonnerre de Dieu! voilà ce qui ne sera pas!... Mais, pour cela, mon
vieux, il ne faut pas que je traîne. Ça coûte cher, la maladie, et l'on a déjà dû vendre deux ou trois des papiers à coupons qui sont dans le tiroir... Pour aller au soleil, comme tu dis, pour faire le lézard à Cannes ou à Menton, il faudrait encore en lâcher un... et il n'y en aurait plus à la fin, si je m'attardais encore sept ou huit ans, maintenant que je ne peux plus faire de copie... Heureusement ce n'est pas à craindre... Mais, ce que j'ai souffert depuis que je suis incapable d'écrire et que je sens cette poignée d'or fondre et diminuer dans ma main comme la Peau de chagrin de Balzac, c'est épouvantable ! . . . Maintenant tu m'as compris, n'estce pas? et tu ne me conseilleras plus de me soigner. . . Va, si tu sais encore prier le bon Dieu, dislui de m'envoyer promptement les croque-morts.
Quinze jours après, nous étions une trentaine derrière le corbillard qui emmenait Louis Miraz au cimetière Montmartre. Il avait neigé la veille, et le docteur Àrnould, le vieux rouleur d'ateliers de peintres, l'ami et le médecin du défunt, m'avait
dit de sa voix de rapin, en marchant auprès de moi :
— Bien banal, mais toujours terrible, le contraste... Un enterrement par un temps de neige... Noir sur blanc... C'est à ne plus oser blaguer le Convoi du pauvre, de feu Vigneron... Brrr!...
Enfin, on était arrivé au bord de la fosse. Le lieu et le moment étaient lugubres. Sous un ciel sale, les petits ifs secouaient au vent leurs grumelots de neiçe fondue. Les assistants avaient formé le cercle et regardaient les fossoyeurs qui faisaient glisser le cercueil sur des cordes. Auprès d'un porte-croix dont le surplis trop court laissait voir le bas du pantalon, le prêtre attendait, un doigt dans son livre; et, ayant assujetti le bord de son chapeau dans son bras gauche replié, l'orateur de la Société des Gens de Lettres tenait déjà dans sa main gantée de noir les feuillets de l'éloge funèbre, bâclé tout à l'heure, avec l'aide d'un camarade, devant deux petits verres, sur un coin de table de café.
Tout à coup, comme le prêtre commençait les prières latines, le docteur Arnould me saisit le bras et approcha sa bouche de mon oreille :
— Vous savez qu'il s'est tué ? — me dit-il à voix basse.
Je le regardai, stupéfait. Mais il me montra du doigt le groupe noir formé par madame Miraz et sa fille, qui suffoquaient sous leurs longs voiles et s'embrassaient d'une étreinte tragique; et il ajouta :
— Pour elles !... Oui, depuis six mois, il jetait au feu tous les médicaments, commettait h dessein toutes les imprudences... Il me l'a avoué avant de mourir... Je n'y comprenais rien, moi, qui m'étais promis de le traîner au moins trois ans, avec la créosote... Enfin, l'autre nuit où il a gelé si fort, il a laissé sa fenêtre ouverte, comme par oubli, et il a pris une fluxion de poitrine... Oui, pour laisser du pain à ces deux femmes !. . . Le curé ne se doute pas qu'il bénit un suicidé. Mais, va, mon bonhomme, Miraz est dans le paradis des braves... Cette mort en détail, hein? C'est plus raide que de passer le pont d'Arcole!
Les Vieux de la Vieille ! les soldats du grand Empereur ! . . . Ils sont si superbes, ces Diomèdes et ces Idoménées de l'Iliade moderne, que tous ceux qui en ont parlé, qui les ont peints d'après nature, en ont reçu comme un coup de génie, comme un souffle d'épopée. Voyez plutôt, dans le seul Balzac, toutes ces belles figures militaires : Hulot, devenu sourd à force d'entendre le canon ; Ghabert le spectre, montrant la cicatrice de son crâne; et ce formidable truand de Philippe Bridau, avec son regard bleu d'acier « qui plombe les imbéciles ».
Eh bien, si jeune que je sois encore — mes quarante ans seraient l'adolescence pour un jeunepremier ou pour un musicien prix de Rome — j'ai pu voir et connaître un de ces magnifiques sabreurs,
et c'est ce souvenir d'enfance que je voudrais fixer aujourd'hui.
Oh! cela remonte loin, très loin, et voici que j'évoque une des premières impressions de ma mémoire. Je me revois bambin de cinq ans, ma main dans celle de mon père, devant le palais des Tuileries, un 1er mai, jour de la Saint-Philippe. Il y a foule autour de la musique delà garde nationale qui joue la Parisienne. On chante :
Soldat du drapeau tricolore, D'Orléans, toi qui l'as porté !
et l'enthousiasme est au comble, et les voltigeurs mettent leurs shakos à pompon jaune au bout de leurs baïonnettes lorsque la famille royale parait au balcon : le Roi, en pantalon blanc, le grand cordon de la Légion d'honneur sous son habit bleubarbeau à boutons d'or, agitant son chapeau gris; la Reine avec ses vénérables « anglaises )) ; et les Princes dans leurs uniformes de généraux d'Afrique . Mais mon père hausse les épaules en entendant crier: Vive le roi! et entraîne vivement son gamin. Quel dommage! je trouvais cela magnifique. Car il est légitimiste, le pauvre cher homme! légitimiste bien désintéressé, lui, petit employé sans
fortune, humble de mœurs et de cœur. Son Roi, à lui, c'est le duc de Bordeaux, dont nous avons à la maison un portrait gravé, dans un cadre d'acajou, un portrait à l'âge de dix-huit ans, avec une jolie figure poupine, les cheveux en coup de vent et, au bas, le fac-similé de la signature du Prince. Sois tranquille, cher et vénéré père, si sceptique en ces matières que soit devenu ton fils, ce portrait est toujours à sa place, dans la salle à manger, ce portrait sur lequel je t'ai vu lever tant de fois, pendant le repas, ton fidèle regard d'honnête homme!
Ce jour-là, le jour où l'on avait crié : Vive le Roi! devant Louis-Philippe, — dire que cela se passait en 1847! — ce jour-là, comme assez souvent d'ailleurs, mon père m'emmenait chez son vieil ami, le capitaine Blot. Car le capitaine était aussi henriquinquiste que mon père, bien qu'il eût été décoré de la main de l'Empereur à l'affaire du pont de Montereau.
Gomment s'était opérée cette conversion? C'est tout une histoire.
Aux journées de juillet 1830, Blot était capitaine dans les dragons de la garde. Entre nous, il ne s'était guère soucié de politique jusqu'alors. Conscrit de la grande levée de 1813, maréchal des logis pendant la campagne de France, sous-lieutenant à Waterloo, il avait obéi à ses chefs, rondement et simplement comme une bonne pâte de héros qu'il était, et je ne voudrais pas jurer qu'il n'eût pas eu beaucoup de chagrin quand on lui avait deux fois changé sa cocarde tricolore en cocarde blanche. Mais, enfin, il était resté au service par goût autant que par esprit de discipline, parce qu'il aimait son régiment, ses camarades, son uniforme et son cheval. Aux « trois glorieuses », il commandait son escadron ; quand son tour était venu de charger, il avait chargé, et une mauvaise balle mâchée lui avait brisé le genou. On l'avait transporté au Valde-Grâce ; Larrey — le vieux Larrey de Napoléon — lui avait coupé la jambe à moitié cuisse, et l'un des plus beaux officiers de l'armée, l'hercule qui faisait gémir sa jument en serrant les genoux, était sorti de l'hôpital, décrivant à chaque pas un demicercle avec sa jambe de bois et s'appuyant sur une canne à béquille.
Blessé dans une émeute ! Amputé pour un mé-
chant coup de fusil tiré par un voyou! C'était rude, pour te vieux dragon qui avait traversé sans une égratignure les paquets de mitraille et les feux de bataillon de Champaubert, de Montmirail et des Quatre-Bras. Mais quoi! il fallait se résigner. Le capitaine était un stoïque; il pouvait vivre à Taise avec sa pension de retraite et quelque bien qu'il avait; et quand il eut installé dans un petit appartement, rue du Bac, au fond d'une cour, son mobilier style empire, sa croix de Montereau sous un verre et ses panoplies de sabres et de pistolets, il songea qu'après tout l'âge du repos était venu et, bien vite, il n'eut même plus de mélancolie lorsque, se jetant dans un de ses fauteuils en velours d'Utrecht jaune, à tête de sphinx, il voyait s'étendre, toute droite devant lui, sa jambe de bois dans son pantalon dont le gros drap bleu était serré près du bout, par une coulisse, comme une bourse.
Mais il reçut des visites d'anciens camarades, .d'officiers de la garde démissionnaires, gens de qualité qui boudaient le nouveau régime. Tous témoignaient une sympathie attendrie, presque respectueuse, à la victime de la Révolution, à l'invalide de Juillet ; ils le plaignaient, exaltaient sa belle conduite, son dévouement à la bonne cause, au
Roi légitime. Si modeste que fût l'excellent homme, ces compliments ne lui déplaisaient pas. Il se disait bien, quand il était tout seul, qu'il n'avait fait que son devoir de soldat. Son colonel avait commandé : « Par pelotons, rompez les escadrons. » Alors il avait enroulé deux fois autour de son poignet la dragonne de son sabre, pour taper plus fort, et il avait chargé d'aussi bon cœur qu'à Mont- Saint-Jean, sous Lefèvre-Desnouettes, mais sans se demander si Charles X était oui ou non de droit divin. Néanmoins, quand un de ses anciens compagnons d'armes — un noble, un « monsieur de », ainsi que le capitaine disait à la façon des gens du peuple — venait lui parler de sa fidélité, de sa loyauté, de ses principes, l'honnête Blot finissait par prendre au sérieux ces petites flatteries et par croire, comme on dit, que c'était arrivé.
Puis les femmes s'en mêlèrent, car plusieurs de ses camarades étaient mariés; et, passant par leurs bouches, les éloges touchaient bien plus vivement le vieux brave. Elles vinrent d'abord avec leurs maris, puis seules, liberté qu'autorisaient l'âge déjà très respectable et l'infirmité du capitaine, et ce fut bientôt une mode, dans le faubourg Saint-Germain, d'aller chez celui qu'on appelait
maintenant « le pauvre martyr », de l'entourer de petits soins, de câlineries, de lui faire de gracieux présents. On voit la confusion du bon capitaine lorsqu'une marquise, s'il vous plaît, lui apportait un tabouret dont elle avait fait la tapisserie de ses nobles mains, et il commençait à trouver que c'était de la part de la marquise une attention très délicate d'y avoir brodé quelques fleurs de lys.
Pardieu ! le capitaine ne reniait point son passé, et malgré la grimace un peu dégoûtée qu'il surprenait parfois sur le visage de ses aristocratiques visiteuses, il n'avait pas décroché des murs de son salon les gravures qui représentaient le Petit Caporal buvant à la gourde d'un grenadier, ou couché sur deux chaises et chauffant sa botte au bivouac d'Austerlitz. Mais, lejouroùlafemmede son ancien chef d'escadron — une petite vicomtesse blonde qui parfumait d'une odeur de verveine, en agitant son mouchoir, le logis du capitaine — lui fit hommage du portrait de Charles X, gravé d'après Lawrence, le dragon ne put pas moins faire que de donner au Bourbon une place entre deux Bonapartes; si bien qu'au bout de quelque temps, les opinions et les meubles du capitaine présentèrent les mêmes inconséquences et les mêmes contradictions. Dans sa
petite bibliothèque, que surmontaient, en se faisant pendant, les bustes du Premier Consul et de Marie- Antoinette, un Bonald — non coupé, j'en ai bien peur — était surpris d'avoisiner le Mémorial de Sainte-Hélène, et les Victoires et Conquêtes des Français s'étonnaient d'être auprès des Mémoires de Cléry ; de même que sur la muraille, au-dessous d'un trophée de vieux sabres d'ordonnance qui avaient jadis travaillé les côtes des Coalisés, un singulier tableau, encadré de velours noir, offrait l'image d'un saule pleureur dans le feuillage duquel se découpaient, par des blancs adroitement ménagés, les profils des augustes prisonniers du Temple.
En 1847, c'est-à-dire après avoir été traité de martyr pendant dix-sept ans, le capitaine Blot était donc devenu plus légitimiste qu'un voltigeur de Gand; et c'est pourquoi mon excellent père, ce jour de Saint-Philippe où il était tellement irrité d'avoir entendu saluer par le cri de : Vive le Roi! l'apparition, au balcon des Tuileries, du toupet et des favoris gris de l'usurpateur, m'emmenait chez son
vieil ami afin de s'y soulager par une conversation séditieuse.
Moi, j'aimais beaucoup à aller chez le capitaine, car il adorait les enfants ; et dès que son ancien brosseur, devenu son valet de chambre, nous avait introduits, mon père et moi, le brave homme — un Kléber en cheveux blancs — me faisait asseoir sur sa moitié de cuisse, me couvrait de caresses et envoyait chercher une assiette de gâteaux. Puis, se levant et marchant agilement par la chambre, malgré sa jambe de bois, il m'installait, près de la fenêtre d'où l'on voyait des jardins, devant une petite table, ouvrait sous mes yeux son « Norvins illustré )) et me disait :
— Tiens, conscrit... regarde les images.
Et tandis que, tout en mangeant des pâtisseries et en écoutant chanter les fauvettes dans le feuillage vert, je voyais défiler devant mes regards enfantins les gloires de la République et de l'Empire, ressuscitées par le crayon de RafTet, les deux amis tenaient les discours les plus factieux contre le gouvernement du pauvre Louis-Philippe, et leurs deux colères retombaient toujours sur M. Guizot, comme les marteaux alternés de deux forgerons battant le fer rouge sur l'enclume.
Parfois cependant, dans le feu de la conversation, le capitaine se levait et se promenait de long en large, en faisant craquer son pilon. Machinalement il regardait par-dessus mon épaule l'estampe du « Norvins » ouvert devant moi, et si, par hasard, elle représentait un de ses vieux combats, il plantait là sa diatribe sur les mariages espagnols ou sur l'indemnité Pritchard, et, tout de suite, en avant les grands souvenirs !
— Oui, oui, c'est bien cela ! — disait-il en posant son doigt sur le livre à la page de la bataille de Montereau. — Il était là, en haut du coteau de Surville, braquant sa lunette sur le pont où les grenadiers de Mortier attaquaient les Wurtembergeois à la baïonnette, et le vent, un vent très aigre de février, éparpillait la crinière de son cheval et soulevait les pans de sa capote grise ; etnous autres, les dragons, nous étions là, sous sa main... C'est alors qu'il s'est passé une chose terrible... Un général, l'uniforme tout noirci, sans chapeau, arrive devant notre colonel et lui crie, avec un geste impérieux : « A votre tour! » Mais le colonel, un vieux malin, regarde le pont, voit que les bonnets à poils ne l'ont pas encore forcé, que nous allons charger les camarades, et répond carrément : « Non, mon général...
Pas encore... » L'autre devient cramoisi, cherche d'instinct un pistolet dans ses fontes... et, de fait, notre chef jouait un jeu à se faire brûler la cervelle en face de ses escadrons... Mais l'Empereur — il était à quinze pas de là — avait tout vu, tout entendu. Il étendit la main, sa petite main de femme, et fitun geste qui voulait dire: «La paix!... » Hein ! quel homme ! donner raison à un subalterne ! compromettre d'un coup la discipline ! . . . Mais il ne pensait plus qu'à une chose, gagner sa bataille, et notre colonel avait raison : il n'était pas encore temps de charger... Un instant après, le pont était libre; et, cette fois, Napoléon ne fit pas même un geste, mais il lança au colonel un regard qui lui traversa le cœur... Alors, le vieux se tourna vers nous, tout debout sur ses étriers, le bras et le sabre en l'air, effrayant avoir; il nous lâcha un « N... de D..., dragons! » que nous connaissions bien, et tout le régiment partit au galop, en criant comme un seul homme : Vive l'Empereur !
Mais, soudain, le narrateur s'arrêta court, et, en me retournant, surpris, je voyais mon père qui souriait et qui montrait du doigt au capitaine le portrait de Charles X.
— Que voulez-vous ! que voulez-vous ! — disait
alors le brave homme, rougissant et balbutiant c'est le jour où il m'a décoré.
J'avais oublié le capitaine Blot, qui fut si bon pour moi dans mon enfance; mais son souvenir m'est revenu un jour de l'été dernier, dans un petit port de la Manche où je me promenais sur un quai brûlé de soleil. Je regardais un canon hors d'usage, qu'on avait planté en terre par la culasse pour amarrer les navires, et qui devait être à cette place depuis bien longtemps, car le vent l'avait rempli de terre et de sable jusqu'à la gueule, si bien qu'une touffe de chardons de mer avait poussé là.
Cette petite fleur bleue dans la vieille pièce de bronze m'a rappelé la bonté du vieux soldat.
Je poussai la porte rembourrée et j'entrai dans l'église, à l'heure de la grand'messe.
Une bouffée d'air chaud, où se combinaient les odeurs des cierges allumés, de l'encens et du calorifère, me frappa le visage, et — en même temps que le bruit des gros sous, secoués dans la vieille bourse de velours par la dame quêteuse, — m'arriva, plein, gras, corsé, l'unisson des chantres, venant de là-bas, tout au fond, dans le chœur :
— Et cum Spiritu tuo.
Mais je fis demi-tour à gauche, je passai sous une petite porte ogivale et, brusquement, je n'entendis plus rien, je respirai l'atmosphère moisie des caves et je reçus une douche glacée sur les épaules. Je me trouvais au bas de l'escalier en tire-bouchon qui conduit dans l'intérieur de l'orgue,
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où j'allais voir, ce dimanche-là, mon ami Hermann. Avez-vous remarqué la ressemblance qu'il y a entre les escaliers qui mènent aux logettes d'organistes et ceux des entresols de marchands de vin? C'est sans doute pour cela que mon ami Hermann aime tant les déjeuners au chablis et aux escargots, et qu'il a toujours des taches de gloria sur son inamovible cravate blanche; ce qui ne l'empêche pas d'être un contre-pointiste profond et un merveilleux improvisateur. Je n'oublierai jamais les variations qu'un certain jour de Pâques, au canon de la messe, il improvisa devant moi sur ce motif mélancolique, si populaire dans les rues de Paris :
Chiffons à vendre !
Voilà la marchande de chiffons!
C'était aussi beau que du Bach, et je suis persuadé qu'au sein du Paradis, les Anges, Archanges, Séraphins, Chérubins, Puissances, Vertus, Trônes et Dominations en ont pleuré de joie mystique.
Dans mon état normal, je supporte la musique; quand je suis triste, je l'aime — surtout la musique d'église. Voilà pourquoi j'allais voir Hermann.
Car j'étais triste, ce jour-là, oh ! triste comme
un mois de pluie dans un « bain de mer » . Pourquoi? Je ne m'en souviens plus. Peut-être à cause du brouillard qui sentait la suie comme le « fog » anglais; peut-être tout simplement par spleen, parce que la vie est courte et que les journées sont longues. Était-ce une lâcheté d'ami, une trahison de femme qui m'avait fait au cœur ce pli douloureux? Qu'importe. Mais j'avais l'esprit crispé; des papillons noirs voltigeaient dans mon cerveau et j'accusais la destinée qui ne nous donne du bonheur qu'à dose homéopathique.
L'orgue d'IJermann — Noël et Ghapsal nous obligent à écrire cette phrase barbare — est un des plus grandes de Paris. Vu de la nef, il a une très magnifique tournure, cet édifice du style ro'coco, avec ses hautes tourelles, ses énormes tuyaux de montre, qui font songer aux cartouchières d'un Gircassien géant, et ses grands diables d'anges en chêne sculpté, drapés avec pompe et se gonflant hideusement les joues pour souffler dans leurs trompettes d'or. Aussi vaut-elle un bon troisième, la vis aux marches raides et usées, mal éclairée par des meurtrières, qui mène dans le buffet d'Hermann, et je la gravissais en soupirant, moins de fatigue pourtant que de vague chagrin.
Je trouvai mon ami assis sur son tabouret, les bras croisés, devant ses claviers; et, juste à cette minute, dominant le bruit des piétinements qui montaient jusqu'à nous des bas-côtés de l'église, la voix du diacre nasilla, lointaine :
— Séquentiel sancti Evangelii secundum Mattheeum.
Aussitôt, les deux crabes à cinq pattes qui servent de mains à Hermann — de vraies mains de pianiste — s'abattirent sur les touches, et un harmonieux roulement de tonnerre, qui me fit passer un frisson dans le cœur, éclata, si puissant, si nourri, si sonore, que j'entendis à peine le chœur des fidèles, qui se mêlait au chant de l'orgue pour répondre au diacre :
— Gloria tibi, Domine.
C'était cette griserie musicale que j'étais venu chercher.
Mais l'instrument devait rester muet jusqu'à la fin de l'Évangile, et, en attendant, après avoir serré le crabe qu'IIermann me tendit cordialement, j'allai
m'accouder au balcon de l'orgue, à côté d'un des anges sonneurs de trompettes, qui était vraiment monstrueux à voir de près, avec ses grosses joues de triton des eaux de Versailles.
Mais, de là, le coup d'œil est admirable. Le regard enfile toute l'église jusqu'au fond de l'abside; et, pour mon compte, je ne les dédaigne pas, ces églises jésuites du dix-huitième siècle où les fumées bleues de l'encens montent dans de larges bandes de soleil, que laissent pénétrer les grandes fenêtres sans vitraux. Ces colonnades corinthiennes, ces statues mouvementées et emphatiques dans le goût du Bernin, ces chaires à colonnes torses, ces baldaquins à panaches, ces autels étincelants, avec leurs nuages de marbre et leurs rayons de soleil en bois doré, tout cela est d'un mauvais goût très noble et très somptueux; c'est de l'art déclamatoire, soit; cela donne l'idée d'une pièce écrite par un rhéteur, d'accord; c'est de la décadence toute pure, tant que vous voudrez; — mais j'aime encore mieux Saint- Roch ou Saint-Sulpice que nos églises modernes, copies de basiliques byzantines ou de cathédrales du quinzième siècle, ratées par des prix de Rome.
Cependant, ce jour-là, je vous le répète, j'étais
(ii VINGT CONTES NOUVEAUX.
triste à pleurer; rien ne pouvait me distraire; et tandis que le nez du diacre chantait, sur une monotone mélopée, le mauvais latin dans lequel on a traduit le Synoptique, je restais accoudé dans une pose pleine d'abandon auprès du colosse joufflu, et je laissaistomber mon regardjuste au-dessous de moi, comme un fil à plomb.
Très grotesque, l'humanité, vue dans un pareil raccourci. A chaque instant, des fidèles entraient et sortaient, et les coups sourds de la porte rembourrée qui retombait derrière eux scandaient irrégulièrement la lointaine psalmodie du diacre. Et je voyais un gros homme dont le ventre cachait les pieds et qui semblait rouler sur sa bedaine ; un fantassin, son shako sous le bras, qui ne montrait que la rondeur blonde de sa tête rasée, l'ourlet supérieur de ses oreilles et sa paire d'épaulettes rouges; un couple de cornettes blanches dissimulant deux sœurs de charité, et battant des ailes avec l'air de deux grands papillons maladroits. Les calvities surtout étaient curieuses à observer de là-haut; leur nudité, parfois creusée d'un sillon, étincelait, et je m'expliquais Terreur de l'aigle qui, ayant enlevé une tortue dans l'espace, prit le crâne d'Eschyle pour une pierre sur laquelle il pourrait
briser la carapace de sa tortue et tua raide le tragique grec.
Tous ces passants ne reprenaient figure humaine qu'après avoir fait une cinquantaine de pas dans la nef ou dans les bas-côtés, et ils me rappelaient un ancien dessin du Magasin pittoresque, un dessin du bizarre et compliqué Granville, où se trouve fixé ce singulier effet de perspective. Et tous mes bonheurs de petit garçon me revenaient dans un effluve de souvenirs. Oh! les heures délicieuses où Ton ouvre sa boite d'aquarelles et où l'on mouille son pinceau avec sa langue pour enluminer les gravures sur bois d'un vieux bouquin ! Quiconque n'a pas ainsi gâté un exemplaire des premières années du Magasin pittoresque, avant sa première communion, n'a pas eu d'enfance. Comme c'étaitloin, ce bon tempslà! Et je me sentais plus triste, plus malheureux que jamais.
Cependant, l'Évangile était fini, les Dominus vobiscnm recommençaient; on avait dit le Credo et l'on arrivait à l'Offertoire.
A ce moment de la messe, l'orgue joue seul, comme on sait. Ayant vivement tiré et repoussé quelques registres, Hermann, ses doigts osseux griffés sur le clavier, ses jambes écartées sur les
pédales, faisait jaillir du magnifique instrument un sublime chant de prière, et là-bas, dans le sanctuaire où se balançaient les encensoirs rythmiques, on venait d'apporter le pain bénit.
Le splendide gâteau! la triomphante brioche! Elle trônait, sur une nappe immaculée, et Ton devinait, même à l'admirer de si loin, qu'elle devait sentir bien bon et être toute chaude.
Après les oraisons, deux grandes corbeilles circulèrent, pleines de morceaux de pain bénit, petits et grands ; elles étaient portées par quatre enfants de chœur que précédait, en faisant sonner sa hallebarde, un superbe suisse à graines d'épinards, doué d'une paire de mollets qui aurait rendu Catherine II rêveuse, si elle en avait vu de pareils à un grenadier de sa garde. Quant h la royale brioche, elle avait bienvite disparu, étant sans doute réservée à Monsieur le Curé.
Le pain bénit fut d'abord présenté aux marguilliers, assis au banc d'œuvre.
C'étaient de lourds bourgeois chaudement vêtus
pour l'hiver, coiffés de bonnets de velours, assis dans leurs stalles de chêne avec l'attitude assurée et confortable des riches. Ils prirent sans scrupule les plus grosses parts entre leurs doigts couverts de gants fourrés, puis, ayant ébauché un signe de croix, ils mangèrent avec lenteur. Quelques-uns même — de vieux fabriciens qui ne se gênaient pas, des amis de la maison, — choisissaient un second morceau, quelquefois un troisième, et, tirant un journal de leur poche, enveloppaient le gâteau avec soin pour le rapporter dans leur famille.
Quand les corbeilles arrivèrent devant les premiers rangs des fidèles, près de la table de communion, elles étaient déjà fort entamées ; mais ceux à qui on les présentait étaient encore des gens privilégiés : dévots connus, dames pieuses et aumùnières, pénitentes de M. l'abbé tel ou tel, tous paroissiens notables, ayant leurs noms ou leurs initiales gravés sur une plaque de cuivre au dossier de leur prie-Dieu.
Ceux-là encore prirent largement du pain bénit et firent aussi leur petite provision. A la dixième ou douzième rangée, il n'y avait plus que de très médiocres morceaux ; puis, malgré la présence de la sœur, les petites orphelines à béguin noir et à
pèlerine bleue ne furent point discrètes, de sorte que les gens du bas de la nef fouillèrent en vain au fond des corbeilles; ils n'eurent que des miettes insignifiantes.
Quant au groupe de pauvres que j'avais aperçus, en entrant, sous le buffet de l'orgue : bonnes femmes à chapelet, vieux hommes debout ou à genoux sur leur casquette, servantes en bonnet de paysanne, — ma foi ! tant pis pour ceux qui ne peuvent pas donner un sou à la loueuse de chaises, — ils virent passer devant leur nez les corbeilles vides, que les enfants de chœur remportaient à la sacristie en les balançant avec des gestes de gamins.
Dans la fâcheuse humeur où j'étais, cette injustice m'offensa. Hermann avait beau ouvrir et fermer les registres, choisir ses flûtes les plus douces, ses hautbois les plus suaves, lâcher les ce voix célestes y> et emplir la vaste église d'une hymne d'apaisement et de sérénité, j'avais le cœur plein de révolte ; et c'est alors que je pris cette note que j e viens de retrouver sur un vieux carnet :
« Le bonheur est pareil au pain bénit de la ce grand'messe; onn'ena qu'un tout petitmorceau, « le dimanche seulement, et tous les fidèles n'en ce ont pas. »
Dessin de François Flaniei
i,' Honneur est sauf
nie heure devolup' môoisse, de baisers ôlacés
l terreur, de caresse. s par le moindre bruit,