ACTE 1, SCÈNE XV
pareille inquiétude? depuis plus de huit jours... et sous quel costume te retrouve-je?
VINCENT, à part.
Je ne comprends pas un mot à ce que dit cette dame âge'e. ( Haut. ) Je suis sous le costume d'un herboriste sans place.
MADAME RIGADLT, à part.
Herboriste !... Est-ce que le colonel aurait dit vrai? (Haut.) Mon ami, reviens à toi ! je t'en conjure... comment n'as-tu pas préféré rentrer sous le toit paternel, où je t'attendais, où je t'attends encore pour te presser dans mes bras, pour te couvrir de mes baisers et de mes caresses ?
(Elle s'avance pour embrasser Vincent, qui la repousse par les épaules, la fait reculer jusqu'au milieu du théâtre, et se recule ensuite lui-même d'un air surpris.)
VINCENT
Tiens ! tiens ! tiens ! tiens ! tiens !
MADAME RIGACLT.
Tu ne me réponds pas?... tu me regardes d'un air!
VINCENT, après une pause, pendant laquelle il regarde avec inquiétude madame Rigault.
Ah çà, voyons ! vous me parlez d'entrer chez vous; ça peut m'aller... ça peut très bien m'aller, sur-tout dans ce moment ici; je puis être employé à bien des petites choses ; d'abord... je connais les herbes comme si je les
avais inventées et puis je suis plein de
moyens... il n'y a pas à dire; plein de moyens.
MADAME RIGAULT, avec douleur.
'**^îiî"->£r"?ux enfant! tu ne reconnais pas ta mère?
VI^■CENT, au comble de l'étonncment.
Vous ? (A part, en s'éloignant, gaîment.) Ah! mais, elle est très bonne! allons, allons, la l^irce est très bonne !
MADAME RIGAULT, désespérée.
Est-il possible?... Malheureuse mère !
VINCENT, à part.
Ah ! bien ! ça va m'amuser !... (Se rapprochant d'elle.) Voyons... voyons... en supposant que j'aille chez vous, dites-moi, aurai-je tout ce qui m'est nécessaire?... la nourriture, le logement, le blansissage , et tout généralement?
MADAME RIGAfLT.
T'avons-nous jamais rien refusé?
VINCENT, vivement.
Jamais ! oh ! ça , jamais !
MADAME RIGACLT.
Mais je te comprends ! tu crains les reproches de ton père.
VINCENT, à part.
Il parait que j'ai un père aussi... Bien !
MADAME RIGAULT
Va! qu'il l'embrasse! et il aura bientôt oublié sa mauvaise humeur... Cher enfant ! dismoi , que t'est-il donc arrivé , pour que tes idées soient... dérangées à ce point?...
VINCENT, à part.
Elle est bonne! ce sont mes idées qui sont dérangées... Bien! (Haut.) Il m'est arrivé que j'ai reçu mon congé.
MADAME RIGAULT
Je le sais : ton colonel te l'a accordé.
VINCENT
Mon colonel ! (A part.) Elle appelle les herboristes colonels, à présent! On ne devrait pas lâcher ces gens-là. (Haut.) Oui, j'ai reçu mon congé par suite du renversement d'un objet rempli de quelque chose qui est tombé dans un autre ustensile... mais ça ne vous intéresse pas... ainsi...
MADAME RIGAULT
Mais qu'est-ce que tu me contes là ?
VISCENT.
Dame ! je vous conte ce qui m'est arrivé.
MADAME RIGAULT
Voyons ! ne parlons pas du passé , puisque cela te donne de l'émotion... Occupons-nous du présent , de ton avenir...
VINCENT
Pour le présent, franchement, je suis dans un des plus larges pétrins qu'on ait jamais construits... Je me trouve sans asile et sans le sou, dans cette capitale où j'ai une passion pour une jeune personne... ( appuyant. ) criblée de qualités...
MADAME RIGAULT
Viens! mon Prosper! viens.
VINCENT, à part, en riant.
Comment est-ce qu'elle m'appelle? Prosper ! elle me donne une place et un nom... excellente femme, va! lu me fournis de tout, toi, alors... II paraît qu'elle me prend pour un autre... ne la chagrinons pas, au fait... (Haut.) Allons, je veux bien aller chez vous, c'est convenu ; mais, dites-moi, y aurait-il de l'indiscrétion à vous demander le nom de monsieur votre mari?
MADAME RIGAULT
Mais c'est ton père.
VINCENT
C'est convenu ; mais je vous demande comment il s'appelle ?
MADAME RIGAULT
Rigault...il est là chez notre ami Drouillet.
VINCENT, à part, s'éloignant rapidement.
Us connaissent les Drouillet?... Quelle histoire !
MADAME RIGAULT
Je ne veux pas lui annoncer ton arrivée avant que tu aies pris un costume plus convenable... Qu'il sera content de te revoir ! mais, je t'en conjure, ne me refuse pas le doux titre de mère.
VINCENT
Que je vous appelhî mère Rigault? volontiers... mèreRigault, (en riant. ) mère Rigault! le voilà! Allons, allons! venez! que je vous
PROSPER
embrasse à mon tour. (Il lui tend les bras.) Je vous adore , parole d'honneur!
MADAME RIGAULT, l'embrassant avec empressement.
Cher enfant !... Allons ! viens ! viens ! Air du Hussard de Felsbeim.
Cher ami ! ton retour présage A les parents un bonheur élernel.
Viens, des fatigues du voyage, Te reposer sous le toit paternel.
VliSCENT, à part.
L" ciel me protèg', ma foi je me hasarde.
Ah! voilà ce qni prouve hien Que l'éven'ment du bocal de moutarde
N' signifie absolument rien.
ENSEMBLE
VINCENT
Je n' comprends rien à son langage ; Eir veut me loger et c'est là l'essentiel ,
A la suivre puisqu'ell' m'engajje, Allons sous le toit qu'elle apjicll' paternel. Si l'h.erboriste est colonel, Le toit peut êlre paternel.
MADAME lUGAULT.
Cher ami ! ton retour présage A les parents un bonheur éternel.
Viens , des fatigues du voyage, Te reposer sous le toit paternel ;
Oui , viens, un bonheur éternel
T'attend sous le toit paternel.
( 11 prend le bras de madame Rigault et reniniénc du côté de la maison de Drouillet. )
MADAME RIGACLT, lui montrant le chemin par ou elle est vcnne
Mais c'est par-là.
.le ne sais pas, moi ; j'irai où vous vouflrez, mère Rigault, { appuyant. ) mère Rigault ! vous voyez, je vous appelle mère Rigault.
(Ils sortent pur la droite.)