‹ Prosper Mérimée; ses portraits, ses dessins, sa bibliothèque;Chapitre 6 sur 8 · CS · texte numérisé non relu

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rang dans sa bibliothèque. « Je nie suis donné mes étrennes à moi-même, il y a deux jours, chez Potier. J'ai acheté quelques très beaux livres et d'autres modernes très bien reliés, Avez-vous lu les Mémoires de Hollande attribués à M*"" de La Fayette? Cela m'a fort amusé. Je vous le prêterai sur dépôt à votre retour; cela est relié par Bauzonnet » (4 avril 1860). « J'ai acheté pour me consoler les vingt-sept volumes des Mémoires du XVIIP siècle que je vais faire relier » (24 juin 1866).

Mérimée habitait, depuis la mort de sa mère, un appartement situé au second étage du n^* 52 de la rue de Lille, formant un des angles de son point d'intersection avec la rue du Bac; la maison appartenait à M. Fresnel, inspecteur général des ponts et chaussées en retraite, mort avant la guerre et cousin de Mérimée. Cet appartement comprenait un petit vestibule s'ouvrant sur la salle à manger, très obscure, qui donnait accès à la bibliothèque, derrière laquelle était située la chambre à coucher. La bibliothèque

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était elle-même auparavant une première chambre dont Talcôve était garnie de sofas et ornée de tableaux, particulièrement d'études de Mérimée père d'après Rubens; deux fenêtres prises sur la rue de Lille éclairaient les livres entassés un peu partout; sur la cheminée située à droite se dressait une couple d'admirables cornets du Japon d'un mètre de hauteur; en face de la cheminée une très belle table de travail en bois de rose avec cuivres dorés et ciselés et deux vastes fauteuils, Tun très bas et recouvert de basane, où s'asse3'ait Mérimée le plus souvent drapé dans sa robe de chambre d'étoffe persane : tels étaient les principaux détails de l'ameublement de cette pièce. Aux murs de la salle à manger étaient suspendus quelques tableaux de l'école espagnole et des gravures anglaises. Dans la chambre à coucher une place d'honneur était réservée à l Innocence Jioun^issant un serpent; le seul tableau moderne dont le souvenir nous ait été conservé est une copie des Pileuses de Velasquez, offerte par M. Alexandre Colin.

©"^s^ 104 'x>é:> Quand la souffrance, les voyages, les relations épistolaires laissaient quelque loisir à Mérimée, il travaillait toujours et le plus souvent la nuit. Il achevait à peine sa grande étude sur Don Quichotte (i), dont il revoyait les épreuves avec une attention minutieuse; il révisait et annotait les premières pages d'une édition des Tragiques de d'Aubigné; le texte en avait été pour la première fois conféré sur le manuscrit autographe par M. Ch. Read; le colonel Tronchin, « le vieux huguenot » à qui Mérimée tenait à faire savoir, en i855, qu'il était « réformé et très réformé », était mort, et les archives de Bessinges s'entr'ouvraient enfin à des coreligionnaires érudits. Le poète délicat de Séinéia et de l'Elkovan, M. Edouard Grenier, qui habitait l'appartement situé au-dessus de celui de Mérimée et qui, chaque matin, venait prendre de ses nouvelles, le voyant embarrassé par les difficultés prosodiques des vers rugueux et

(i) Pour la traduction de M. Lucien Biart (Hetzel, 1878, 4 vol. in-i8).

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incorrects da compagnon d'Henri IV, lui proposait parfois des variantes fort plausibles, qu'il avait l'honneur de voir accepter avec reconnaissance. Au moment oià éclata la guerre, cinquante-six pages seulement des Tragiques étaient tirées; les notes que Mérimée réservait pour la fin n'avaient pas été remises à M. Jouaust, et quand, en 1872, M. Read acheva l'édition, les matériaux qu'il avait accumulés sur d'Aubignc dans son cabinet de l'avenue Victoria n'étaient plus, eux aussi, qu'une pincée de poussière noire.

Le 23 mai 1871, à trois reprises différentes, len**52 de la rue de Lille fut aspergé de pétrole; l'incendie, nourri encore par les marchandises d'un magasin d'épicerie, ne tarda pas à se confondre avec le brasier que formait au même moment la Caisse des dépôts et consignations. L'heure n'est pas venue de rechercher s'il ne faut accuser de cette dévastation que l'aveugle hasard et si la situation topographique de cette maison fut la véritable cause de sa ruine. Les

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pertes furent irréparables; quand on put fouiller les décombres encore chauds, M. Edmond du Sommerard, exécuteur testamentaire de Mérimée, retrouva seulement les fragments d'une pipe turque qu'il se souvenait de lui avoir vu fumer volontiers; c'était, avec les valeurs et l'argenterie déposées chez lui en septembre 1870, tout ce qui restait de la succession. Un bronze antique représentant un jeune faune jouant avec sa queue, tout exfolié par la chaleur delà fournaise, mais gardant encore sa grâce exquise, est conservé par M. Edouard Grenier, qui le tenait de Mérimée, à côté du buste de leur ami commun, Alexandre Bixio, et d'une coupe en bronze du Japon, seules épaves qu'il ait arrachées à son propre désastre. Les journaux d'alors et M. Read lui-même, dans la préface des Tragiques, ont déploré la perte des manuscrits de Stendhal et de Jacquemont qu'aurait possédés Mérimée : le fait est

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(3=^^ io8 •■=s>=^ heureusement plus que douteux : les premiers om été légués à la Bibliothèque de Grenoble par M. Crozet; les seconds ont été rendus à la famille du voyageur après l'impression de son Journal, dont Mérimée avait en partie revu les épreuves. « J'ai la mauvaise habitude de brûler les lettres pour ne pas compromettre les belles dames, » écrivait celui-ci à Sainte-Beuve (i), qui se plaignait sans doute de ne rencontrer dans la Correspondance inédite de Stendhal que deux lettres adressées â Mérimée \ il avait fait le même aveu à l'Inconnue (i" juin i852), et, sur ce point, il faut l'en croire; mais quoiqu'il affectât de n'attacher aucune valeur aux autographes qu'il expédiait parfois à Requien, bien peu ont un intérêt réel parmi ceux dont il enrichissait les portefeuilles du curieux Avignonnais; Requien dut faire plus d'une fois aussi quelques échanges, caries « chiiîons » annoncés par Mérimée ne se retrouvent pas tous au musée Calvet. Le catalogue de la vente Dubois-

( i) Lettre inédite, déjà citée, appartenant à M. de Spoélberch

!S<s.^ 109 '*e><s; Fresnel (26 février 1876) prouve du reste que ces générosités lui étaient familières. Quand même il se serait montré aussi libéral envers quelques autres amateurs, les cartons de la rue de Lille n'en devaient pas moins renfermer d'inappréciables curiosités. Ce qu'il faut encore à jamais regretter, ce ne sont pas seulement les notes, les fragments, les brouillons, que Mérimée, plus que tout autre écrivain, devait laisser et qui auraient peut-être révélé le secret de sa laborieuse perfection : c'est toute la première partie d'un livre auquel il avait travaillé avec passion et dont la seconde moitié existe seule, sans qu'il soit permis d'espérer encore sa prochaine publication; il avait depuis longtemps terminé et même recopié de sa main une Histoire de César, et il l'avait communiquée à Napoléon III. On retrouva aux Tuileries, après le 4 septembre, les chapitres qui embrassaient la vie du dictateur depuis le passage du Rubicon jusqu'à son assassinat. Déposé à la Bibliothèque nationale, oii il fut

permis à M. de Loménie de le parcourir, ce manuscrit a été depuis rendu au liquidateur de la liste civile (i), ainsi qu'une lettre à l'empereur (4 décembre 1861) sur diverses recherches relatives à César, une note sur la division du temps chez les Romains, et une autre note sur la forme des trirèmes, accompagnée d'un dessin de M. Viollet-le-Duc. Si soucieux qu'il fût de plaire au « bourgeois, » Mérimée dut éprouver quelque dépit secret à voir réduit ainsi à l'état de simple mémorandum un travail dont il avait songé pendant plusieurs années à faire son « maître livre » et qui, dans sa pensée, devait, avec Catilina et la Guerre sociale, lui ouvrir les portes de l'Institut. Il écrivait à Requien, le 2 5 octobre i838 : « Avez-vous entendu parler

(i) J'adopte ici, sans pouvoir les confirmer sur aucun point, les dires de M. de Loménie dans son discours de réception (p. 32 de l'édition in-8 et note). Ni le rapport de .M. Jules Soury chargé de dépouiller les papiers concernant l'histoire de César retrouvés aux Tuileries (V. Journal officiel, ii nov. 1870), ni le procès-verbal de remise de ces papiers par la Bibliothèque au liquidateur de la liste civile, ni les souvenirs personnels de ce fonctionnaire ne m'ont permis de retrouver la trace de ce manuscrit; il n'a pas été non plus déposé aux Archives nationales par MM. Lalanne, Bordier et Gagneur, avec les pièces publiées par la commission.

d'un nomme Jules César, lequel //// fait mouriî^ l'an de grâce 44 ? J'écris la vie de ce drôle-là qui, comme feu M. de Robespierre, n'est point encore jugé. Je vous vois ouvrir de grands yeux, si vous ne riez pas dans votre vénérable barbe. Que voulez- vous ? Je suis cuistre par profession et je commence à le devenir par goût : tant de gens qui m'ennuient se sont jetés à corps perdu sur le moyen âge qu'ils m'en ont dégoûté. C'est comme manger après les harpies qui, comme vous savez, faisaient caca sur la nappe... » Un voyage en Italie l'année suivante lui permit de recueillir sur place de nouveaux matériaux, « L'homme propose et Dieu dispose, » écrivait-il de Rome au même, le i5 octobre i83g. « Je ne comptais pas voir Rome, et je me suis laissé entraîner par M. Beyle. J'en suis on ne peut plus content (je dis de Rome). Mais il y a tant de choses à voir qu'on s'y extermine. La fatigue des jambes n'est rien auprès de celle qu'on éprouve . à voir quarante mille belles choses en une ma-

tinée. » Dès son retour, la révolte des esclaves et le rapport sur les monuments de la Corse absorbaient tous ses instants. « J'ai travaillé comme un âne rouge, » écrit-il à Requien, le 5 février 1840. « J'ai rédigé et copié mon Mémoire sur la Corse, et depuis quinze jours je suis de nouveau dans les fureurs de la guerre sociale jusqu'aux oreilles. Je crois que l'on imprimera le Mémoire, qui fera un petit volume avec quelques dessins de dolmens sur bois. Je pense que cela vaudra mieux que les lithographies (i). Il n'y a plus de Don Juan à part (2). Je vous enverrai la Mosaïque si j'en retrouve, chose douteuse, en vous envoyant le Mémoire sur la Corse.

» N'envoyez ni saucissons ni artichauts, à

(i) Mérimée renonça à son projet ou obtint des résultats peu satisfaisants, car les Notes d'un voyage en Corse sont ornées de lithographies anonymes ; quelques-unes portent l'adresse de Lemercier, Bénard et C'».

(2) Enigme bibliographique dont je n'ai pas la clé. Il est très probable qu'il désignait ainsi un tirage à part des Ames du purgatoire publiées d'abord dans la Revue des Deux Mondes du i5 août i834, puis dans le Dodecaton ou le Livre des Dou^e{iS3j, 2 vol. in-8). Mais ce tirage fut-il fait aux frais de M. Buloz ou de Victor Magen ? Toutes nies recherches ont été vaines.

moins que vous ne les portiez vous-même. Je me suis mis au régime anachorétique afin de mieux travailler. N'est-ce pas très édifiant ? Au reste, je me demande parfois le ciii bono, car, après tout, je suis à peu près sûr que le Raoul Rochette prendra sa revanche en me fermant avec fracas la porte au nez. Mais il y a des exemples consolants qui m'empêchent de me pendre. Il a maintenant des moustaches si terribles qu'il ferait peur à qui ne le connaîtrait pas. » Ce moment de découragement passait vite, et VEssai sur la guerre sociale était à peine imprimé avec un luxe sévère chez Firmin Didot, que Mérimée revenait à César. « Je suis très préoccupé, » écrivait-il à un de ses amis dans une lettre datée du i8 juillet 1841, et citée par M. de Loménie, « je suis très préoccupé d'un volume qui comprendrait les premières années politiques de César, période pendant laquelle sa vie ressemble beaucoup à celle du conspirateur que je vis l'autre jour au mont Saint-Michel (i).

(i) Barbes.

César évita le mont Saint-Michel parce qu'il avait beaucoup d'entregent; mais c'était une franche canaille à cette époque. Ce diable d'homme a toujours été en se perfectionnant. Il serait devenu honnête homme si on l'eut laissé vivre. Bref, je trouve que César n'est point encore jugé, et j'ai une terrible démangeaison. » M. Etienne lui-même, chargé de recevoir Mérimée à l'Académie française, s'écriait dans la péroraison de son discours : « Que ne devons-nous pas attendre de cette histoire du conquérant des Gaules que vous avez promise et avec laquelle vous venez de préluder avec tant de succès ! » Vain espoir, Mérimée se souvint trop du conseil que lui donnait Stendhal d'oublier pendant un an tout livre qu'on vient d'achever afin de le juger comme s'il était écrit par un autre (i). Il le laissa si bien dormir qu'il ne le publia jamais, et si les détenteurs actuels de la partie qui en subsiste se décident à la mettre en lumière, ce

(i) Correspondatice inédite, tome II, 79, (Paris, 26 décembre 1829).

fragment rendra plus sensible encore la perte de l'ensemble.

Pendant Tune de ses premières tournées archéologiques, Mérimée fut exposé à un désagrément très inattendu et dont son honorabilité aurait pu avoir fort à souffrir si elle n'avait été respectée de tout temps par ses adversaires politiques les plus décidés : voici ce qu'il dit à Requicn dans une lettre du i" janvier i836 dont j'ai déjà cité quelques lignes : '< ... Pardessus le marché ces sauvages (les Bretons) ne m'ont-ils pas persécuté dans leurs journaux, m'accusant d'avoir enlevé d'autorité à leur province un manuscrit d'un certain barde du v" siècle, Guin Clan, manuscrit que j'ai cherché partout inutilement et dont j'ai appris l'existenee à la plupart de leurs doctes. Un petit élève de l'École des chartes a prétendu avoir trouvé le manuscrit, mais quand il a fallu le montrer, il n'a pu le produire, et il avait disparu. Je n'ai pu d'ailleurs lui faire dire de quelle grandeur, de quelle couleur, de quels

caractères il était, et je suis convaincu qu'il ne l'avait pas vu plus que moi. Tout cela m'a donné un peu de tracas et je m'en venge dans mon rapport en traitant les cuistres bretons comme ils le méritent. »

Cette querelle, fort obscure, avait indisposé Mérimée contre l'École des chartes, et, quand il prit en mains la défense de Libri contre MM. Lalanne, Bordier et Bourquelot, ses griefs personnels envenimèrent encore, quoi qu'il en eût, l'amertume ironique de sa réponse. Aussi bien ce chapitre sur Mérimée bibliophile serait incomplet si le rôle qu'il joua dans ce procès extraordinaire n'était pas brièvement rappelé.

L'affaire elle-même, on la connaît: Guillaume-Brutus-Icilius-Timoléon de Libri-Garucci d'AUa-Sommaja, membre de l'Académie des sciences, professeur au Collège de France et à la Sorbonne, inspecteur général des bibliothèques, chevalier de la Légion d'honneur, avait été accusé plusieurs fois, sous le règne

de Louis-Philippe, de détournement dans les collections publiques où ses fonctions lui donnaient accès, et M. Boucly, alors procureur du roi, avait même adressé à M. Hébert, garde des sceaux, un rapport sur les indices recueillis par une instruction secrète : ce rapport, communiqué à M. Guizot qui protégeait tout particulièrement le savant italien, fut trouvé dans son cabinet après le 24 février 1848 et publié dans le Moniteur du 19 mars. Libri n'avait pas attendu l'éclat du scandale : dès le 28février, le rédacteur du bulletin scientifique du National, M. A. Terrien, lui avait glissé dans la main, à la séance hebdomadaire de l'Académie, un billet (dont Libri a plus tard dénaturé le sens), par lequel il le prévenait qu'un rapport le concernant avait été saisi aux Affaires étrangères et l'invitait « pour éviter à la société nouvelle des réactions qui lui répugnent » à ne plus reparaître à l'Institut. Libri quittait aussitôt ses collègues et, quelques heures après, il était à Londres. L'insertion du rapport de

iF^^^ 1 18 -"^^ M. Boucly au Moniteur fut suivie d'une procédure intentée par la Cour d'appel à l'accusé contumace. Cinq experts furent désignés pour examiner les livres et les papiers entassés dans l'appartement qu'il occupait à laSorbonne; mais bientôt M. Jules Quicherat, membre de cette commission, se retira. M. Chabaille, qui av^ait travaillé aux divers catalogues des ventes anonymes ou pseudonymes de Libri, fut remercié, et MM. Bordier, Bourquelot et Lalanne continuèrent seuls un examen minutieux, dont les conclusions irréfutables démontraient une culpabilité encore plus grave qu'on ne l'avait soupçonnée.

Libri n'était pas resté inactif : de Londres, il adressait à M. Boucly, à M. de Falloux, au président de l'Institut de France, à M. Barthélémy Saint-Hilaire des factums oii il entassait, dans un désordre habile, les arguments les plus captieux, ici faisant remonter jusqu'à François Arago (son premier protecteur dont il était devenu l'infatigable adversaire) l'origine

des poursuites exercées contre lui, là se représentant comme la victime de son attachement à la personne et aux principes de M. Guizot; tantôt rappelant à tout propos les dons qu'il avait faits ou voulu faire aux bibliothèques publiques, tantôt affirmant, sur la foi de complaisants témoins, que non seulement il n'avait jamais fait gratter une estampille, mais que les relieurs, chargés de restaurer ses livres, avaient ordre de mettre de côté tous ceux qui pourraient porter une marque quelconque. Toute une phalange d'amis politiques ou privés répondait à sa voix : M. Paul Lacroix, non content d'adresser à M. Hatton, juge d'instruction, les attestations les plus solennelles en faveur de l'innocence de Libri, criblait la Bibliothèque nationale et son administrateur, M. Naudet, de très spirituelles épigrammes sur les livres volés à cet établissement, ramasses sur les quais par le caustique bibliophile et renvoyés un à un, accompagnés d'une lettre qui amusait fort le lecteur, mais ne lavait pas Libri de soupçons

trop justifiés; M. Gustave Brunet, refusant de croire qu'un savant aussi illustre pîjt se dégrader à ce point, se livrait à d'intéressants rapprochements entre les catalogues des ventes Libri et ceux de ventes antérieures; M. Achille Jubinal, à qui la révolution venait d'enlever sa chaire à la Faculté des lettres de Montpellier, fournissait à son insu la plus forte présomption contre Libri dans une lettre à M. Lacroix sur les lacérations des manuscrits de Christine de Suède conservés à Montpellier, ou contait par le menu l'histoire de la découverte d'une lettre inédite de Montaigne ; quelques mois après, M. Feuillet de Conches soutenait contre la Bibliothèque nationale, au sujet d'une autre lettre de Montaigne, une vive polémique qui se terminait par un procès en restitution ; à l'étranger, divers savants prenaient parti pour Libri et, sans être à même d'apprécier le fond du débat, arguaient de la haute situation de l'accusé pour dénier toute autorité aux accusateurs. Les assaillants avaient beau jeu ; depuis soixante ans,

les bibliothèques publiquesde Paris et des départements, ouvertes pour la plupart au public par la Révolution, s'étaient enrichies des dépouilles des maisons religieuses et de nombreux legs, mais le chaos était né de cette abondance de biens ; les estampilles qu'on avait négligé de vérifier ou de frapper à nouveau, Tabsence de catalogues soigneusement rédigés et trop souvent le manque de tout inventaire, la facilité avec laquelle les visiteurs entraient et sortaient sans contrôle, étaient des armes que les adversaires de la Bibliothèque nationale, comme ceux du régime républicain, ne se firent pas faute d'employer, car ces discussions paléographiques et bibliographiques se ressentaient des troubles du moment, et de part et d'autre, la guerre était acharnée. Libri fut à coup sûr le plus grand coupable, le plus audacieux, le plus adroit aussi (car, pour beaucoup de gens, il était autant la victime des « hommes du National » que celle de la rue des Postes); mais il expia seul les crimes commis im-

cg^vâ^ 122 ^^>:g; punément longtemps avant son arrivée en France.

Mérimée le connaissait de longue date ; toutefois, pendant l'instruction, il se borna à remettre en mains propres au procureur de la République une lettre de M. Libri datée du 1 1 novembre 184g ; mais lorsque le jugement eut été rendu le 22 juin i85o, infligeant dix ans de réclusion à Libri et stipulant la perte de ses titres et dignités, une nouvelle croisade recommença dans le monde scientifique et dans la presse européenne en faveur de cette victime des partis. Mérimée, non sans hésitation et cédant à des mobiles plus forts que l'amitié, se décida enfin à tenter cette difficile défense. « J'ai entrepris une œuvre chevaleresque dans un premier mouvement, » écrit-il à l'Inconnue le 24 mars i852, « et vous savez qu'il faut se garder de cela. Je m'en repens parfois. Le fond de la question, c'est qu'à force de voir des pièces justificatives sur l'affaire de Libri, j'ai eu la démonstration la plus complète de son innocence,

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et je suis à faire une grande tartine dans la Revue au sujet de son procès et de toutes les petites infamies qui s'y rattachent. Plaignez-moi ; il n'y a que des coups à gagner à ce métier-là, mais quelquefois on se sent si révolté par Tinjustice qu'on devient bête. » L'article parut le i5 avril sous forme de lettre à M. Buloz : il lit beaucoup de bruit et le méritait à tous égards. M. de Loménie a pu dire, sans être taxé d'exagération académique, que telle de ces pages rappelait Beaumarchais ou Paul-Louis; depuis les mémoires contre Gœzmann et le Pamphlet des pamphlets, la magistrature n'avait pas été plus spirituellement bafouée, et si une mauvaise cause pouvait toujours être sauvée par un bon avocat , Libri n'aurait pas tardé à être réintégré dans ses titres et fonctions. Mais les experts, qui jusqu'alors avaient dédaigné de répondre aux calomnies intéressées dont ils étaient l'objet, jugèrent qu'il était temps d'en finir une fois pour toutes avec elles, et la Revue du T' mai contint leur défense, suivie de quelques obser-

valions de Mérimée. En même temps la justice, émue de ses railleries implacables, lui intentait un procès pour attaque à la chose jugée, et, le 26 mai, il s'entendit condamner par la sixième chambre, présidée par M. LepelletierdWulnay et sur le réquisitoire de M. Dupré- Lasalle, à i5 jours de prison et 1,000 francs d'amende, malgré la défense de M. Nogent- Saint-Laurens; une autre amende de 200 francs fut infligée à M. de Mars, gérant de la Revue des Deux Mondes, défendu par M. Paillard de Villeneuve. Mérimée, « qui n'avait pas été nerveux du tout » à l'audience, n'en appela pas, repoussa les offres de vendetta que lui fit un Corse admirateur de Colomba qui avait assisté aux débats, et. après avoir exhalé sa bile contre les juges, se constitua prisonnier à la Conciergerie dans les premiers jours de juillet.

Il avait pour compagnon M. Bocher, condamné à un moisdeprison, parce qu'on avait saisi dans sa voiture des exemplaires delà protestation des princes d'Orléans contre le décret de con-

fiscation du 22 janvier i852. M. de Loménie a cité ce curieux fragment d'une lettre adressée à un confrère de l'Institut, peut-être M. Charles Lenormant : « La justice me doit de la soupe et du pain de politique, mais je n'en profite pas. C'est le traiteur, le buvetier de Messieurs, qui me nourrit, et c'est un artiste pour le veau et les côtelettes.. Outre cela, des dames charitables nous apportent des ananas, des pâtés, des marrons glacés, etc. Nous faisons du thé excellent quand notre esclave, notre co-criminel, ne boit pas l'esprit-de-vin de nos lampes. Alors

c'est un jour de deuil J"ai vue sur le préau

des prisonniers, où je vois leurs ébats, et j'entends quelques conversations édifiantes comme celle-ci : Dema}ide. « Pourquoi que tu as tué ton onque? — Réponse. C'te bêtise! Pour avoir son argent. — D. Combien qu'y avait? — — R. 25o francs. — D. C'est pas gros. — R. Dame! je croyais qu'y avait davantage. » Ce modèle des neveux est un forçat qui vient ici comme témoin, je pense. » Mérimée sup-

porta vaillamment sa captivité, en profita pour reprendre ses études sur la langue russe, et quand il donna, quelques mois après, son essai dramatique : les Débuts d'un aventurier, il se contenta de rappeler dans la préface qu'il avait dû, au mois de juillet précédent, passer quinze jours dans un endroit « où il jouissait d'un profond loisir et n'était nullement incommodé du soleil. « Mais sous cette involontaire réminiscence d'une phrase de Voltaire, dont M. Taine a dit : « C'est le sourire fin et discret d'un galant homme », se cachait mal une blessure profonde : Mérimée ne pardonna jamais ni aux magistrats ni aux experts le châtiment qu'il s'était attiré. Par quel étrange entêtement, par quelle bravade d'amitié impénitente se prêta-t-il, neuf ans plus tard, à de nouvelles revendications ? D'abord dans un court et vif article, inséré au Moniteur du

i*"" août i85c), il annonça la vente de la dernière collection de livres réunis par Libri ; elle commençait à Londres ce jour-là même. Après avoir cité quelques-unes des merveilles énumérées par le catalogue, un exemplaire d'/i//k7//(? (1691) avec des corrections autographes de Racine, un volume d'airs notés offerts à Cromwell par son niaître de chapelle, John Hingston, un almanach astrologique de 1477 avec des gravures sur cuivre, Mérimée signalait aux bibliophiles les reliures, jusqu'alors très inconnues sur le continent, d'artistes anglais tels que John Reynes et Joshua Cundale ; en terminant, il félicitait Libri du tact et du flair qui lui avaient permis de rassembler tant de raretés, mais il ne devait pas s'en tenir là.

M""® Libri, qui avait fait remettre à l'empereur, le 14 novembre 1860, une pétition signée par M. Panizzi , alors directeur du British Muséum, et par vingt-huit membres du Parlement italien, en déposa une autre au Sénat. M. Bonjean, chargé de l'examiner, ne se con-

tenta pas d'une banale proposition d'ordre du jour : les griefs articulés dans ce factum avec une extrême virulence étaient tellement graves, la validité de l'arrêt de i85o si audacieusement niée, les signatures, recueillies surtout à l'étranger, émanaient de savants si considérés (dont bon nombre, il est vrai, étaient morts avant qu'on se fût servi de leurs noms), que le rapporteur crut devoir faire à son tour l'office de juge , et après avoir consulté à nouveau les experts, étudié tout ce qui avait été écrit pour et contre l'accusé et soumis à une critique sévère la procédure suivie, il lut au Sénat, le 4 juin 1861, un long rapport dont les conclusions étaient plus sévères pour Libri que les considérants du premier jugement. Mérimée répondit six jours après seulement, et ce discours très étudié ne tint pas devant les arguments de M. Bonjean et de M. Delangle. La cause était perdue, et sans retour. Mérimée alla demander aux ombrages de Fontainebleau Toubli de ses tribulations. Il ne s'avouait pas vaincu : « J'ai

fait tout ce que je devais faire et je recommencerais la séance à propos de la pétition de M"'° Libri,si la chose était possible (1). » Et peutêtre pensait-il à son propre dévouement quand il écrivait, à dix ans de là, dans sa seconde notice sur Cervantes : « Malheur à qui n'a pas eu quelques-unes des idées de Don Quichotte, à qui n'a pas risqué d'attraper des coups de bâton ou d'encourir le ridicule pour redresser des torts ! » Dans ces polémiques réitérées contre les experts nommés par la République de 1848 et, huit ans après, contre ses collègues du Sénat, Mérimée avait tiré plus d'un argument captieux de la similitude qui existait entre tel exemplaire d'un livre saisi chez Libri et tel autre appartenant à la Mazarine ou à TArsenal; mais il ne s'était pas joint à MM. Lacroix, Jubinal, etc., pour signaler le désordre inouï des bibliothèques publiques. Il ne se dissimulait pourtant point les vices profonds de cette organisation surannée, et, dans ses fréquents séjours à

('.) Lettres à l'Inconnue: i3 juin 1861.

Londres, il avait pu constater les progrès que le British Muséum devait chaque année autant au zèle de M. Panizzi qu'à la libéralité du Parlement : lors de l'inauguration du fameux f^eading-room de Sloane street, il adressa au Moniteur universel (n° du 26 août iSÔy) une longue lettre où il décrivait tous les progrès obtenus et signalait ceux qui nous étaient encore refusés; cette lettre ne fut certainement pas étrangère à la sollicitude que le gouvernement manifesta tout à coup pour la situation de notre grande Bibliothèque. La Commission présidée par Mérimée se composait, en outre, du général Allard, conseiller d'État, vice-président, et de MM. Lélut, membre de Plnstitut; Marchand, conseiller d'État; Chaix d'Est-Ange, procureur général; Lascoux, conseiller à la Cour de cassation; Pelletier, conseiller référendaire à la Cour des comptes; de Laborde, directeur des Archives, membre de l'Institut; Adrien de Longpérier, conservateur aux musées du Louvre, membre de l'Institut; de Saulcy,

(S''^ 1 3i •■^>^ membre de llnstitut; Gustave Rouland, directeur du personnel au ministère de rinstruction publique, secrétaire.

Constituée le 19 décembre 1867, cette Commission fonctionna assez rapidement pour que, trois mois après, le rapport rédigé par Mérimée pût être remis à M. Rouland. Daté du 27 mars i858 et imprime en mai à l'Imprimerie impériale (in-4, 34 pages, sans titre), il ne fut inséré que le 20 juillet au Moniteur, dont il remplit plus de dix colonnes. Il était accompagné du rapport du ministre à Tempereur et du décret conforme. La Commission avait tout d'abord proposé deux mesures auxquelles M. Rouland refusait sa sanction et à bon droit : l'adjonction du cabinet des estampes au musée du Louvre et du cabinet généalogique aux archives de rÉtat; le ministre faisait très judicieusement ressortir ce qu'il y aurait de fâcheux pour les études historiques dans ce double déplacement que ne légitimaient ni la valeur artistique de la plupart des documents déposés aux estampes.

ni la nature des attributions mêmes des archives. Le second chapitre fut mieux accueiUi : à l'avenir les quatre départements de la Bibliothèque (imprimés et cartes, manuscrits, estampes et médailles), étaient placés sous l'autorité unique d'un administrateur généralresponsable, auquel seraient soumises toutes les propositions faites par les conservateurs placés sous ses ordres : ce fonctionnaire devait être logé à la Bibliothèque et ne pouvait s'absenter de Paris sans Pautorisation du ministre ; son poste etceuxdont le décret fixait les titres (conservateurs sous-directeurs, conservateurs sous-directeurs adjoints, bibliothécaires, employés) étaient déclarés incompatibles avec toute autre fonction, mais cette décision ne devenait applicable qu'au fur et à mesure des extinctions. Sur la question des vacances qui, depuis tant d'années fermaient la Bibliothèque (comme elles ferment encore aujourd'hui les autres bibliothèques de Paris) pendant les seuls mois où beaucoup de travailleurs étaient libres de la fréquenter, l'avis de la

Commission et du ministre fut unanime : il fallait les supprimer et les remplacer par un roulement de congés réglés entre les employés : la quinzaine de Pâques était seule réservée au battage des livres et aux déplacements reconnus nécessaires.

Le rapport demandait ensuite la division en deux sections du département des imprimés : Tune appelée salle publique, ouverte à tout lecteur âgé de plus de seize ans; l'autre dite salle de travail, à laquelle étaient seules admises les personnes munies d'une carte d'entrée. Cette division, indiquée par la nécessité de créer une différence très légitime entre les oisifs et les gens studieux, a donné les plus heureux résultats, et dans un grand article du JJ^estminster Review, traduit par la Revue bvitanniqiie[\)^ l'auteur anonyme déclarait que« l'Angleterre ne possède rien qui puisse entrer en parallèle avec cette dernière, excellente et populaire création. »

(i) Août 1870. p. 2S9-324.

C'est encore sur le British JMuseum que la Commission demandait qu'on prit modèle pour la restriction du p}\'t et notamment du prêt au dedans, c^est-à-dire au personnel même de la Bibliothèque. Mérimée citait l'exemple de son ami Panizzi qui, logé au centre même des collections, n'a\ait pas le droit d'emporter un seul volume chez lui.

Désormais les heures de travail devaient être portées de cinq à six^ c'est encore ce qui a lieu actuellement.

Le chapitre VIII, consacré aux acquisitions, déplorait la faiblesse des ressources de la Bibliothèque, qui l'exposait trop souvent à laisser échapper d'inappréciables raretés et l'obligeait même à discontinuer les abonnements à certains périodiques étrangers; quant aux livres publiés à Londres, Leipzig, etc., la Commission pensait que le conservateur s'en rapportait un peu trop aux libraires pour les achats ; aujourd'hui encore le mal n'est qu'à demi réparé. Elle estimait qu'un crédit annuel

de i5o.ooo francs devrait être partagé entre les quatre départements. Cette somme, qui est loin de suffire à toutes les dépenses, n'a été votée qu'en i SyS par l'Assemblée nationale ; elle a été portée, en 1876, à 200,000 francs par la Chambre et le Sénat.

La reliure, « cet art français, » mérite tous les encouragements, en même temps qu'elle est une garantie de conservation; il importait donc que la Bibliothèque offrît aux ouvriers un travail régulier de quelque importance ; la Commission louait d'ailleurs l'exécution des cartonnages fabriqués par l'atelier spécial dont les produits étaient reconnus, à juste titre, très supérieurs à ceux du commerce.

Venait enfin la grosse question du catalogue des imprimés. Après avoir succinctement résumé les différentes tentatives faites pour arriver à débrouiller le chaos contre lequel ont lutté toutes les administrations, la Commission proposait Tajournement de Timpression du catalogue, sauf achèvement de la lettre L (His-

toire de France) et de la lettre T (Médecine), et l'inscription sur registres des cartes levées pour l'entrée de chaque volume. Mérimée préconisait dans un renvoi et dans les conclusions du rapport, le S3'stème d'autographie donnant quatre ou même six copies à la fois, tel qu'il est pratiqué au British Muséum^ il n'a pas été adopté à Paris. Ce chapitre se termine par quelques réflexions sur les vols dont la Bibliothèque avait été si longtemps victime ; le défenseur de Libri conseillait de frapper d'une estampille indiquant Tannée où a été classé tout livre dont la carte a été levée. C'est en effet ce qui a lieu.

Pour les catalogues des manuscrits, des cartes et plans et des médailles, la Commission réclamait soit des crédits supplémentaires, soit un personnel plus nombreux.

Depuis i858, les plaintes de Tadministration sur l'insuffisance ou la mauvaise interprétation du dépôt légal n'ont malheureusement pas cessé; tandis que dans les combles s'entassent

;S<^ 1 37 ^?>ê; des réimpressions multiples de la Joiiniéc du Chrétien ou du Secrétaire des amants, nos possessions d'outre-mer et bon nombre de préfectures ne font parvenir aucun des journaux, professions de foi, etc., "qu'elles devraient transmettre.

Le projet de créer pour la Bibliothèque un conseil de surveillance rappelant celui des trustées du British Muséum n'eut pas de suite.

Parmi les modifications matérielles proposées par M. Labrouste ou par la Commission, le projet que celle-ci recommandait consistait à remplacer la grande galerie donnant sur la rue Richelieu par un bâtiment qui s'élèverait en retraite et se relierait à la partie de l'édifice qui fait face à la rue Vivienne. Les salles de lecture se seraient trouvées ainsi à portée de toutes les collections; dès cette époque, on réclamait l'acquisition et la transformation des maisons adossées à la Bibliothèque rue Vivienne et rue de l'Arcade-Colbert. En 1877 et en 1878, le même vœu était formulé par M. Barthélémy

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Saint-Hilaire et par M. Edouard Lockroy, membres d'une Commission spéciale nommée par les Chambres, et les dangers d'un pareil voisinage ne sont pas encore conjurés.

Quant aux améliorations de détail, Mérimée et ses collègues s'en rapportaient à M. Labrouste, qui avait été étudier sur place l'organisation du British Muséum, et ils souhaitaient de voir introduire dans le vaste dépôt de la rue Richelieu les chariots et les grues pour transporter les livres, les tapis de liège et de gutta-percha (Camptulican) pour assourdir les pas des visiteurs, les tuyaux acoustiques pour communiquer aux salles les plus éloignées : « Il n'y a pas, » disait-il, << de perfectionnement, si minutieux qu'il soit, qui ne puisse produire des résultats considérables. Le savant M. Panizzi, en modifiant la forme des crémaillères, a réduit les vides entre les tablettes au point de donner de la place à 60,000 nouveaux volumes. »

Deux ans plus tard, c'est encore Mérimée que M. Rouland désignait comme président et

rapporteur de la Commission chargée de régler les échanges des bibliothèques. Les autres membres étaient MM. Empis, Lascoux, de Rougé, Sainte-Beuve, de Longpérier,Ravaisson, Littré, Chasles (de l'Académie des sciences), Taschercau, Silvestre de Sacy, J.-Ch. Brunet, Guessard, G. Rouland et Bellaguet, secrétaire. « Je viens de fabriquer un grand rapport sur les bibliothèques de Paris, )> écrit Mérimée à l'Inconnue (i). «> C'est, je crois, ce qui m'a rendu si malade. Je perds mon temps à me mêler de ce qui ne me regarde pas et on me met sur le dos toutes les affaires des autres. J'ai quelquefois bonne envie de faire un roman avant de mourir, mais tantôt le courage me manque, tantôt je suis en bonne disposition et on me donne des bêtises administratives à arranger. »

Ces bêtises avaient leur importance : par suite de l'arrêté ministériel du i5 novembre 1860,

(i) Lettre du 12 juillet 1S60. Le Rapport, daté du 10 juillet, ne fut inscré que dans le Moniteur du 3o décembre. 11 a été imprimé chez Paul Dupont, s. d., petit in-4, 12 pages.

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les dessins, médailles, manuscrits orientaux et livres chinois, existant à l'Arsenal, à Sainte- Geneviève, à la Mazarine et à la Sorbonne, revenaient à la Bibliothèque impe'riale (i); les deux premiers de ces établissements devaient également céder au cabinet des estampes les gravures dont les états présentaient des différences avec ceux qu'il possédait; en revanche, les doubles de ce cabinet devaient passer à l'Arsenal et à Sainte-Geneviève et contribuer à accroître les collections que ces deux bibliothèques étaient autorisées à garder. Le rapporteur faisait observer avec raison que la véritable place des documents chinois et orientaux était à la rue Richelieu, où de savants spécialistes s'occuperaient de les classer et de les communiquer; une semblable mesure ne pouvait s'appliquer aux manuscrits français, grecs et latins,

(i) Cet arrêté, curieux exemple de la centralisation à outrance qui fut un des vices administratifs du second empire, n'eut d'ailleurs que peu d'effet : la seule conquête notable du cabinet des estampes fut le recueil des crayons de Daniel et de Geoffroy Du Monstier, conservé à la bibliothèque Sainte-Genevicve ; encore ce département le reçut-il sans l'avoir demandé.

<s<^ 141 --ti^ qu'on avait un moment songé à distraire des autres bibliothèques de Paris pour les joindre au département des manuscrits; ils constituaient pour ces établissements une propriété indiscutable. Les érudits étaient accoutumés à venir les y consulter; au surplus, une telle perte n'eût été compensée par aucun avantage, puisque la Bibliothèque impériale n'avait rien à offrir en échange.

Après avoir exprimé le vœu, resté sans effet, de voir transférer rue Richelieu le cabinet des médailles de l'hôtel des Monnaies, le rapport signalait en terminant la mauvaise installation de la bibliothèque de l'École de droit, qui obligeait le plus souvent les étudiants à travailler à Sainte-Geneviève, et la nécessité de créer dans les arrondissements nouvellement annexés des bibliothèques de quartier^; il devait s'écouler encore près de vingt ans avant que ces deux progrès ne fussent obtenus.

Tels sont les services rendus par Mérimée aux heureux qui possèdent des livres et à ceux

qui ne peuvent disposer que des richesses publiques; j'ai voulu, en les rappelant, montrer qu'il n'a pas moins de droits à la reconnaissance des travailleurs qu'à l'admiration des délicats.

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