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ET DE CAFÉS-CONCERTS

Chanteuses de salons et de cafés-concerts.

Ne prêtons pas aux riches : ils ne rendent iamais. Le beau vers qui sert de titre au présent chapitre — je raffirme hautement — m'appartient en toute propriété et on ne réussira pas à le trouver dans les œuvres complètes de VI, François Goppée.

Etudions, sans autre préambule, quelques- .ms de ceux que les contemporains prennent pour des poètes. Pour être sûr de rencontrer Lin vivant, je commence par Paul Verlaine.

Naïvement les Parnassiens, ces âpres for- ^eurs de stances rigides, avaient d'abord pris V^erlaine pour l'un des leurs. Plus tard, ils le dédaignèrent un peu, et leur clientèle ne se soucia guère de lui. Mais, la génération sui-

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vanlc s'en aperçut: au milieu de ces bibliolliécaires qui bannissaient du vers souplesse et spontanéité, qui chassaient de la strophe tout ce qui est vie et poésie, qui s'imaginaient que l'expression nuit à la beauté et qui parlaient, sans même A'ouloir une alliance de mots hardie, de poésie savante ! — un enfant s'était égaré, doux, pas malin et harmonieux. Le quartier latin aima et salua le Poète.

Des mandarins de lettres le trouvèrent à la fois trop simple et trop compliqué. Les bourgeois comprirent peu ses écritures, mais ils causèrent de sa vie qui, paraît-il, n'était point régulière. Ils furent heureux, suivant leur tempérament, de s'indigner contre un poète ou de rire de lui : ça fait toujours plaisir de se sentir supérieur. Par l'infamie, Verlaine entra dans la renommée, puis dans la gloire.

Lui, continua, indifférent, à chanter son âme.

Car il avait le signe qui, chez le poète comme chez le savant ou le philosophe, est la première marque du génie: l'égale absence d'esprit d'imitation et d'esprit de contradiction, la non attention à la galerie, l'incurie du public, la superbe et souriante et presque inconsciente insouciance de plaire ou déplaire :

Il disait à lui-même et à son amie :

Quant au monde, qu'il soil envers nous irascible Ou doux, que nous feront ses gestes ?

Descartes ne voulait pas savoir s'il y avait eu des hommes avant lui. Celui-ci, le plus souvent, ignore même qu'il y a des hommes autour de lui. Il oublie leur présence curieuse et dangereuse, non seulement quand il écrit, mais encore quand il vit.

Il lui arriva quelquefois, sans doute, d'avoir l'originalité moindre et forcée, celle qui sait comment les autres font et qui veut faire autrement. Alors, il protesta contre les habitudes prosodiques, pour la joie de protester; il inventa des rythmes bizarres et boiteux qui lui plurent pour leur bizarrerie boiteuse. Son âme, simple et profonde, ne put s'enfermer en ces formes créées par son esprit compliqué et puéril : il écrivit des Romances snns paroles.

Mais, presque toujours, il est lui-même, franchement, candidement.

Dans la plus grande partie des Poèmes Saturniens, il échappe à l'influence parnassienne et nous chante, en toute simplicité, son âme mélancolique et charmante de ce temps-là. Il

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consent à vivre sa vie comme un inéluctable cauchemar. Ce rêve noir, il le dit en des vers qui ne s'irritent jamais, qui sourient souvent, qui parfois s'amusent. D'autres jours, il se plaint d'une voix enfantine, ou se réfugie en quelque amour qu'il voudrait plus tendre que passionné, qu'il désirerait pensif, câlin et maternel.

Pourtant, ses plus pénétrants chefs-d'œuvre sont des chants de joie douce et de lumière attendrie :

A't brume, ni soleil ! le soleil deviné, Pressenti

Il n'est pas de sourire plus charmant que la Bonne Chanson, Sac/esse, Amour, Bonheur.

La Bien-Aimée lui donna une heure de joie; la Foi lui dohna des heures de joie. Le bonheur le plus largement tranquille, c'est dans les murs étroits d'une prison qu'il le trouva. Il le dut surtout au calme du séjour qui dilatait son âme ; à la vie assurée et défendue contre les hostilités et les curiosités du dehors. Il se félicitait encore d'être protégé contre ses propres faiblesses de malheureux à qui il faut des joies quelles qu'elles soient; contre les faiblesses de son cœur affamé qui cherchait

partout, même dans le ruisseau, l'indispensable pain d'amour. Comme il la chante merveilleusement, la paix de la tour proleclriee,

La paix où l'on aspire alors qu'on esl bien soi!

Comme il les aime.

Ce lit dur, celle chaise unique el cette table.'...

A ce moment, le jDauvre être qui avait péché, sans y prendre garde, par» fureur d'aimer », eutlavolupteduremordschretien.il se convertit en pleurant :

Oh.' qu'il fut heureux, mais, là, promptemenl, tout de suite ! Que de larmes ! Quelle joie .'

On a osé comparer à Villon notre A'erlaine sans malice et sans âpreté, notre Verlaine dont l'érotisme même n'est que rire et bonhomie. On a voulu faire de lui un poète triste, sans doute pour que notre abandon eût cette excuse d'avoir rendu plus douce et plus profonde sa poésie.

Eh bien I non, il faut l'avouer, notre crime est double :contre l'homme et contre l'artiste. Le rossignol chanta moins bien, les yeux crevés. A'erlaine ne fut pas harmonieux à cause de ses douleurs ; il fut harmonieux malgré ses douleurs,

Nous n'avons pu l'empêcher d'èlre un poêle. Nous avons Lue cel être que Dieu n'avait pas encore créé et qu'il ne créera probablement plus : le grand Poète de la Joie que ^'^erlaine serait devenu à si bon marché.

Combien « les hommes des grandes villes d , qui « n'ont pas trouvé malin » le pauvre Lélian, doivent admirer l'habileté de M. de Hérédia. Je ne parle pas seulement de l'habileté prosodique,la moins populaire de toutes; je parle aussi, je parle surtout de ce merveilleux esprit pratique grâce à quoi le versificateur,

Ruminant un sonnet^ rumine un évêché.

Celui-ci rumine et digère tous les évêchés et tous lesbénéfices modernes. Il dort, moyennant fmance.H,à l'Arsenal et à l'Académie. Il loue fort cher son nom bruyant et ses bégaiements de faux bonhomme, utiles à la devanture du Journal comme sur une maison de passe l'enseigne honorable d'une marchande de gants. Et, si l'administration des Beaux-Arts avait des crédits pour empêcher de mourir de faim les écrivains pauvres, soyez certains que ce riche

îivide y volerait chaque année une somme suffisante revivre deux Verlaine.

Puissant par sa situation personnelle, puissant par ses gendres, il est assuré, quoi c[u*il fasse, de tous les respects. Qui s'attaquerait à cette force d'aujourd'hui et de demain ? Qui hraverait tout ensemble le pouvoir actuel que vaut à cette famille un demi-siècle d'intrigue et la rancune durable de trois aventuriers c{ui ont le temps devant eux ?

Sur ce vieillard honoré et méprisable il est donc courageux de cracher la vérité, môme la simple vérité littéraire. Il faut une bravoure inconnue des contemporains pour dire que le vide des Trophées crie le vide de cet esprit et de cette âme. Nul n'ose proclamer celte vérité sentie de tous: José-Maria de Hérédiaest la plus belle illustration de l'affirmation de Banville — encore un grand poète pager dont les vers furent enterrés en même temps que son cadavre, — que la discipline parnassienne peut faire du premier imbécile venu un versificateur correct et sonore.

Ce parnassien se croit le premier des sonnettistes français. Un Soulary récent et si complètement oublié nous apprend combien ça

dure en France un prince du sonnel. D'ailleurs Ilérédia se trompe sur la place qu'il mérite dans le peLil genre artificiel. Après comme avant les Trophées, le premier des sonne ttistes français, — et ce n'est pas un bien ijjrand homme — s'appelle Maynard. Ce Maynard fut le meilleur élève de Malherbe. 11 mit en sonnets les lieux communs philosophiques de Malherbe, et son époque le proclama poète. Noire José-Mariamit en sonnets les lieux communs historiques de Leconte de Liste et obtint le même résultat immédiat. Les contemporains aiment récompenser les bons élèves qui abaissent les maîtres à la portée de toutes les sympathies. On leur accorde beaucoup plus qu'aux maîtres qu'ils vulgarisent et familiarisent. Je n'ai pas besoin de vérifier les dates pour avancer que José-Maria de Ilérédia, ce Leconte de Liste de poche, est entré à l'Académie plus jeune que Leconte de Lisle.

Mais est-il utile de dire le cas que la postérité fait des élèves? Maynard fut oublié aussitôt après sa mort. l\L de Hérédia a des chances de se survivre davantage : ses gendres trouveront peut-être intérêt à lui faire de la réclame.

Ce travailleur âpre et lent mérite d'ailleurs un salaire et je ne songe pas au ramasseur

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de mégols antiques sans me rappeler une anecdole lue, je crois, dans Quinie-Gurce :

On vanla à Alexandre un homme Irèshabile : à une dislance considérable, cet homme faisait passer par un trou minuscule une lentille. Il ne ratait jamais son coup. Le roi consentit à le voir travailler. Quand, au milieu des admirations, l'adroit spécialisle s'arrêta avec aux lèvres un sourire aimable et triomphant, Alexandre dit tout haut à quelqu'un de sa suite : « Il convient de récompenser cet homme selon ses mérites : vous lui donnerez un boisseau de lentille s

Qui refusera à Fauteur des Trophées le boisseau de lentilles ?

Même les indulgents — oubliant les basses (laiteries, les intrigues servîtes, les lâchetés rampantes que représentent tant de succès : ^rade dans la Légion d'honneur, Académie, sinécure de TElat, sinécure chez Letellier, pensions de toutes sortes — diront aimablement :

— Le lanceur de lentilles est peut-être un naïf lionorable. Il a admiré Leconte de Liste, puissant discobole, et il a voulu l'imiter. Seulement il a bien été forcé de choisir' des disques à sa [aille.

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Encore un habile sans âme: François Coppée.

Un jour quelques jeunes gens, émus des souffrances hypocritement imposées à Oscar Wilde, essayèrent de ployer telles marionnettes puissantes à Tattitude qui pardonne et qui demande grâce. Goppée fut pressenti des premiers. Il était déjà trop jésuite pour dire « non » proprement. D'ailleurs on ne se refuse pas la joie de railler un vaincu défmitivement brisé. M. Goppée signerait donc la pétition qu'on lui présentait. Seulement il ferai suivre son nom d'un de ses nombreux titres et serait pour la circonstance « François Goppée, de la société protectrice des animaux. » Dans un salon je l'entendis rire de sa plaisanterie de tortionnaire. Il était heureux du succès obtenu : ceux, en effet, qui auraient consenti le geste de miséricorde avaient reculé devant le ridicule et Goppée, auprès de quelques-uns de ces lâches hésitants, se félicitait de leur avoir « arraché une fameuse épine du pied. » Qu'est devenu depuis cet allié des juges et des bourreaux anglais, ce pharisien qui osa jeter la première

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pierre?... Je ne le dirai pas. Ma générosité dédaigneuse oubliera le Coppée actuel, le malade dont» la bonne souffrance » voit rouge, le prédicateur de militarisme et de sang. Je néglige la bave du gaga et le délire du fiévreux. Je juge le Coppée bien portant^ celui qui, physiquement, vivait.

Il écrivit beaucoup de prose et beaucoup de vers. Sa familiarité fut toujours voulue et soignée, comme les grimaces d'un pitre bien rasé. Je viens de relire son œuvre, considérable parle temps qu'elle m'a pris. Je m'appliquais, désespéré de mes continuelles déceptions, à découvrir quelque beauté. Ah ! ce devoir, que d'anciens souvenirs et des souvenirs récents m'annonçaient si pénible, de quel effort inutile et irrité je m'efforçais de le transformer en plaisir...

Cet écrivain est mort et même, Lazare que Jésus ne visitera point, il sent déjà mauvais. Je note donc d'un geste rapide et dégoûté quelques-unes seulement des réflexions qui ont interrompu ou accompagné ma lecture.

La prose de M. Coppée est celle d'un écolier, qui s'applique consciencieusement, mais qui, à chaque ligne de son pensum, bâille. Toute-

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fois, ces romans quelconques, ces nouvelles d'une douceur fade, ces chroniques d'un socialisme naïf eL incertain, onUine incontestable utilité : quand les vers de M. Goppée nous paraîtront faibles, nous ne serons plus tentés de formuler ce vœu :

Il se tue à rimer : que n'écrit-il en prose ?

D'ailleurs, M. Goppée ne se tue pas à rimer. La rime semble se présenter à lui, d'elle-même. Et c'est peut-être ici que je vais trouver le plaisir cherché avec une ardeur sincère et une méritoire persévérance. Ma bonne volonté est récompensée : je lis trois cents vers en jouissant de la richesse constante de la rime. Mais M. Goppée a un mérite encore plus grand, c'est la souplesse variée du rythme. J'aime l'habileté sans effort de sa versification. Pendant trois cents vers encore, je m'étonne et m'amuse de l'ingéniosité des coupes, de ce que j'oserai appeler la ligne svelte et sinueuse du vers. Le vers de^L Goppée ressemble quelquefois aux femmes de Ghéret et vous donne une sorte de joie presque physique. Il marche, élégant, léger, envolé, comme une parisienne.

Ma jouissance à le voir développer sa grâce grêle, et maladive un peu, était réelle. Je l'ai

perdue, à la vouloir trop grande. J'ai làclié de goûtera la fois le rylhme et la rime : le charme a disparu. J'ai été choqué par un manque d'harmonie vraiment désagréable. J'ai senti combien la rime riche, ce joyau lourd, cet ornement barbare, allait mal à la démarche légère du petit trottin si amusant à regarder. La rime riche convient au vers ferme, solide, rigide, tout d'une pièce, de Leconte de Lisle. C'est la massue qui prolonge et alourdit le bras du guerrier. Quelquefois aussi, c'est l'énorme pendeloque, parure de la lourde splendeur charnelle de l'Orientale. Elle détonne dans les vers d'une facture spirituelle de M. Coppée.

Mais ne nous hâtons pas trop de condamner. Cette dissonance de forme est peut-être l'expression nécessaire d'une pensée étrangement subtile, ou de je ne sais quel sentiment bizarrement pervers, ou encore de quelque imagination funambulesque, de quelque fantaisie extraordinaire. Essayons de lire en nous préoccupant du sens.

Hélas ! hélas ! trois fois hélas ! J'ai fait parler la femme à la démarche parisienne et aux ornements barbares. Elle n'avait rien à me dire. Elle a parlé quand même. Elle m'a dit des riens.

Elle doit causer souvent avec sa concierge ; car elle m'a raconté des histoires du quartier, quelconques. Il paraît que, hier, le petit épicier d'à côté est mort ou qu'il s'est marié (je ne sais plus hien) ; avanl-hier, sur un hanc de jardin public, un tourlourou embrassa une payse et, quoique ce fussent deux pauvres diables, leur baiser a dû être presque aussi bon que celui d'un rupin et d'une comtesse. Ah! à propos, dimanche les orphelines ont passé par notre rue, deux à deux, les yeux baissés, bien sages, bien laides et bien tristes.

Lamentable, le vide de cette prétendue poésie! D'ici, de-là, un peu d'amour du silence, et du calme, et des intimités : c'est avec une honnête femme et une bonne ménagère que nous sommes. Quelquefois aussi un mot de pitié banale pour les humbles. Et encore la pitié est un sentiment pénible contre lequel, instinctivement, la petite femme se défend. Après tout^ ils ne sont pas plus malheureux que les autres, les pauvres ! Ils ont leurs joies comme les riches, et leur poésie. En plein air, ils se donnent des baisers qui ne sont pas si ridicules. Voyez-vous, monsieur, ma grand'mère avait bien raison de me répéter :

CHANTEUSES DE SALONS ET DE CAFÉS-CONCERTS lOQ Ni l'or ni la g-raiuleur ne nous rendent heureux !

Mais quoique, selon un conseil de son grandpère maternel, la muse de M. Goppée regarde souvent au-dessous de soi pour apprécier son bonheur, elle garde toujours un accent plaintif, sans qu'on puisse deviner de quoi elle se plaint. Une pauvre petite bourgeoise anémique et geignarde, voilà, au fond, ce qu'est la femme à la démarche dun rythme souple, aux boucles d'oreilles trop riches.

M. Coppée pourtant ne fut pas dépourvu de tout génie. Il n'avait rien et savait paraître riche. Pauvre qui vivait d'expédients, il faisait envier son opulence. Il convient d'admirer son habileté et de s'intéresser à sa carrière littéraire comme au plus adroitement composé des romans picaresques.

SuUy-Prudhomme est un peu agacé de l'opinion qui le classe obstinément parmi les parnassiens. (( Je m'y suis toujours senti un intrus pour les initiés et un fourvoyé pour les autres. » On ne tiendra nul compte de ses protestations tardives, et ici ce n'est pas le sentiment

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public qui aura tort. Le poète avoue qu'il trouve parfaite la forme parnassienne. Seulement, il s'efforça de mettre cette « perfection de la forme au service de son propre idéal qui différait beaucoup de celui de 5e6- confrères parnassiens. »

II ne se sentait « l'imagination ni assez vive ni assez ricbe » pour « les égaler dans la peinture des choses matérielles, dans la description delà nature et de Thomme. » 11 affirme avec raison : u Je m'en tins à l'expression de mes sentiments intimes, de mes pensées, même des idées abstraites, ce qui a été, je lavoue, mon écueil. »

Qu'y a-t-il là de contraire aux tendances parnassiennes? Le Parnasse est fait d'impuissance lyrique et d'application minutieuse à une forme que les adeptes croient absolue. Le vase de Sully- Prudhomme, moins solide que celui de Leconte de Lisle, moins sonore que celui de José- Maria de Hérédia, contient des parfums que le premier dédaignait, que le second ignore. Mais le contour, dessiné selon les mêmes règles, affirme qu'il sort du même atelier.

Seuls, parmi les parnassiens de la première heure, Verlaine et Mallarmé furent des individus assez originaux pour échapper à l'école.

Seuls, ils s'afTranclùrent de la technique étroite : l'un pour dire en une musique plus libre, chanteuse, séduisante et navrante comme Ophélie, son àme musicale et folle ; Fautre pour essayer d'enfermer son noble et rigoureux esprit en je ne sais quelle forme informe, détruite par un trop grand effort d'absolu. Sully-Prudhomme n'a jamaistenté l'évasion et son Testament poétique en e^i, malgréles protestations qu'il contient, une preuve nouvelle.

Ce livre se divise en deux parties. La première est (( un examen attentif des conditions les plus essentielles, fondamentales, de la poétique française, » La seconde contient u quelques vues générales sur les sources où le poète puise une inspiration digne de son rôle social et de son art. »

Sully-Prudhomme s'efforce de démontrer que la prosodie parnassienne est la prosodie française absolue. Il veut « rattachera des lois positives le régime des sons dans le vers » et fait la mathématique de la versification ou, si l'onpréfère, « un petit chapitre del'acoustique ». Ce théoricien est un esprit admirablement systématique et les hommes du dix-huitième siècle auraient aimé sa construction ingénieuse et

ruineuse. La rigueur élégante des raisonnements du scolastique parnassien me charme aussi; mais je ne puis les accepter que comme la métaphysique d'une école, non comme la théorie générale du vers français. La Fontaine et Verlaine me sont trop précieux pour que je les sacrifie à la fantaisie amusante et étroite d'une doctrine .

La seconde partie du livre m'intéresse davantage parce que Fauteur, au lieu d'y justifier en avocat ingénieux comme un théolof;ien la méthode qu'on lui enseigna, y révèle et y loue — oh ! en toute ingénuité, sans presque s'en apercevoir — son propre tempérament poétique. C'est une heureuse fatalité que tout théoricien fasse la théorie de sa pratique et que tout généralisateur généralise son cas. S'il en était autrement, que pourraient bien nous apprendre les théories générales ?

Sully-Prudhomme admet trois sources jDrincipales d'inspiration : les sentiments les plus intimes du poète, les conquêtes de la science, les questions sociales ; et cette division correspond aux tentatives de Sully-Prudhomme.

Il a réussi surtout dans le premier genre^ si l'on veut bien y comprendre à la fois les inquié-

tu de? du cœur et celles de Fesprii ; les « vaines tendresses » pour ce qui passe et pour la vérité éternelle. Les vers qu'il a écrits sous les deux autres inspirations sont tous périssables et la plupart déjà morts. 11 restera le poète des amours froisséeset du Vase brisé, du tremblement métaphysique et du Doute, de l'espérance lasse qui se relève avec effort et des Danaïdes. Ici il lamente d'un accent pénétrant et sur le rythme de symboles harmonieux son âme tendre et frêle. Ailleurs, il a surtout manifesté son impuissance lyrique ou le manque de courage de son esprit, amoureux vraiment trop platonique de la justice et du sacrifice.

Il est absurde de nier, comme le fit Sully- Prudhomme, la poésie de ranthropomorphisme astronomique qui àrénormité insaisissable d'un spectacle effrayant impose la mesure, la forme, la beauté douce d'un sourire familier. Mais on peut rêver une autre poésie cosmique, on peut rêver de dire l'élan étonné et vaillant pour sonder Finsondable ; on peut s'éloigner du charme hellénique de l'esprit qui se repose et se satisfait en une conception finie, pour se jeter dans les épouvantements barbares et sublimes en face de l'abîme qui s'ouvre sous nos pieds, et

sur nos têtes, et autour de nous, nous emprisonnant d'infini. Et je songe, avide, à ce que Lamartine aurait pu dire à propos de la catastrophe du Zénith. Sully-Prudhomme, lui, n'a rien pu dire, car il souffre du désaccord de son âme et de son esprit : de son âme lyrique et romantique dont les « vrais vers ne seront pas lus ï ; de son esprit didactique, polytechnicien et parnassien qui traduit en pauvretés les inquiètes richesses profondes.

Il faut condamner également ses poèmes sociaux.

Sully-Prud'homme s'aperçut un jour que les autres hommes lui bâtissaient des maisons, lui tissaient des vêtements et lui pétrissaient du pain. Il s'étonna et s'émut au choc d'une révélation aussi inattendue. Il ne peut se passer des hommes « et, depuis ce jour-là, il les a tous aimés. »

Tous, c'est vraiment beaucoup à ce point de vue naïf et utilitaire. Le songe fameux aurait dû conduire logiquement au mépris des inutiles, à la haine des nuisibles, à un socialisme aussi bilieux que celui de Guesde, Ceux-là qui ont véritablement aimé tous les hommes ne les considéraient point dans leurs diverses fonctions

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sociales et ne regardaient pas les mouvements de leurs mains, si souvent hostiles et haïssables. Mais Sully-Prndhommc est timide d'esprit presque autant que de caractère. Dans une préface accordée à je ne sais plus quel volume de vers socialistes, il regrette que l'auteur n'ait pas chanté le patron comme l'ouvrier, n'ait pas magnifié « l'héroïsme de travail » du patron et pleuré sur les « heures d'angoisses )> du patron. Oh ! l'aimable M. Sully-Prudhomme ne veut se brouiller avec personneet, s'il osaunjourexprimer des haines vigoureuses, ce fut contre un poète déjà mort. Sa vie, hélas! est moins belle et plus banale que son âme : il a subi passivement tous les honneurs conventionnels, ceux-là même qui peuvent entraîner les faibles à des compromissions et à des hontes ; il n'a aucune force de résistance et nous avons eu la douleur de voir cet homme, en qui pourtant vit quelque noblesse, manquer un jour de courage civique .

Séduit par son charme timide, par ses douleurs presque vaillantes et par ses tremblantes inquiétudes vers le vrai, l'avenir oubliera ses défaillances. On se rappellera seulement quelques pièces exquises oti le langage, la prosodie, la pensée et l'image forment harmonie. Il sera

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le plus sympathique des parnassiens et le premier après Leconte de Lisle. Quand le reste de ce groupe, riche en versificateurs et pauvre en poètes, sera effacé, deux resteront quelque temps reconnaissables : l'un, éclatant de force et de passion contenue, viril de puissance immobile, grand d'impassibilité apparente etde profondeur désespérée ; l'autre, triste, délicat et tendre ; Tun stoïquement beau d'une sévérité sans défaillance ; l'autre, charmant et un peu décevant comme un sourire de femme.

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