I. — QU'EST-CE QUE LA PROTECTION
Pour les pays grands et forts, le libre-échange peut être une bonne chose, s’il est général, de la même manière que la liberté est grandement désirable pour l’homme fait, si tous savent s’en servir, et que l’exercice et la fatigue sont parfois nécessaires aux constitutions robustes. Donnez cette même liberté à l'enfant, faites voyager violemment un convalescent, vous les vouez à une perte assurée. Prenez un malade obligé de travailler pour subvenir aux besoins de sa famille : il produira péniblement pour quelques sous par jour ; et il lui faudra pour vivre d’autres produits valant le double de ce qu’il a pu gagner. Croyez-vous que cet homme s’enrichira? Pour combler les déficits qui s’opèreront tous les jours dans sa caisse, ilempruntera jusqu’à ce que tous ses biens soient enveloppés par les créanciers.
Le Canada se trouve dans cette position : l'argent manque à ses manufactures naissantes. Comment voulez-vous le mettre en concurrence avec des industries qui vivent depuis cent ans et qui sont appuyées sur une accumulation de capitaux inépuisables ? Voici une grande fabrique anglaise qui s’est transmise de père en fils. Pour le propriétaire actuel, cette fabrique ne lui coûte aucun sacrifice et ne représente aucun déboursé, parce qu’il n’y point mis de capital. Par conséquent, il est moins sensible à la recette qu’un individu qui a investi dans l'établissement voisin ou ses faibles économies ou le crédit dont il jouit. Pour le premier, tout rendement est un profit ; pour le second, le profit ne vient qu'après avoir déduit les intérêts et autres charges qui pèsent toujours sur le petit capitaliste. Puis, la vieille manufacture a sa clientèle toute faite ; elle a un nom à elle, un prestige qui sont en eux-mêmes une protection. Le caprice du consommateur est ainsi fait que, sans savoir pourquoi, si ce n’est que c’est un article qu’il entend vanter depuis son enfance, il préfèrera payer plus cher pour ce produit renommé que pour un autre, meilleur, qu’il connaît moins. Enfin les maisons établies ont une autre protection dans la succession d'ouvriers qui grandissent dans ce milieu. Un homme qui a travaillé pendant quarante ans dans une spécialité, acquiert une dextérité, un coup d’œil, un tact qui tiennent quelque fois du merveilleux. (Cette habileté se transmet dans les familles comme un secret d’atelier ; le père jaloux le montrera à son enfant, mais à nul autre. Et voilà une entreprise qui se rit de toutes les concurrences, parce qu’elle a sa protection en elle-même.
Maintenant, placez en opposition une manufacture dont la fortune est faite dans un état riche, prospère, fortement peuplé, et une fabrique nouvelle
| qe h'a ni capitaux, ni ouvriers, ni traditions, ni prestige, ni achalandage dans un pays pauvre et peu peuplé. Le grand établissement livre à la concurrence pour des »if/lions de louis destinés à des clients riches et payant bien ; quand le petit n'agit que sur des wi/ters de piastres destinés à um public limité. Comme il est reconnu que le prix de revient diminue en raison de la quantité, la grande fabrique pour:a vendre | même article à meilleur marché que la petite. S'il lui plaît même de ia tuer, elle peut inonder le pays pauvre d'objets au prix coûtant, ayant son profit chez elle avec ses vieux acheteurs. ‘Nous prions les libéraux de nous dire si la petite fabrique pourra, dans ces conditions, tenir un seul jour contresa puissante rivale.
Sans doute que pour le peuple qui amasse des capitaux depuis cent ans, le libre-échange est une belle affaire ; cela lui permet de détruire toute espèce de rivalité. Il est dans le cas du millionnaire qui voudrait avoir la liberté de faire mettre toutes les propriétés d’une ville à l'enchère, pour les acheter au détriment des pauvres gens que la pénurie désarmerait.
Si vous voulez qu'une jeune industrie prospère dans un jeune pays, il faut lui donner la protection que vous donnez à l’enfant qui commence à marcher. Vous entourez celui-ci de mille soins ; les gardiens et les lisières ne lui manquent pas, choses qu’un adolescent troaverait ridicules et nuisibles. L'Angleterre n’a trouvé le libre-échange commode que lorsqu’elle s’est vue la maîtresse commerciale du monde. Jusqu'en 1840, elle possédait un tarif protecteur; cette protection, on le sait, *allait jusqu’à l’exclusion, jusqu’à la tyrannie ; et c’est sous ce régime qu’elle obtint la richesse colossale dont elle jouit aujourd’hui.
Si les grits et les libéraux s’occupaient plus des intérêts du Canada, ils seraient forcés de modifier leurs théories sur la balance du commerce; et, c’est l’un des chefs de cette école, Sfnart Mi/, grand partisan du Libre- Echange et de la balance du commerce, qui dit: ‘Dans les pays pauvres, le législateur a besoin de prendre grand soin des capitaux du pays; il ne doit y toucher qu'avec de grandes précautions et il doit favoriser leur accumulation à l’intérieur et leur exportation du dehors.” Vol. II, p. 296.
Ce même auteur, qui est cent fois plus fort contre la protection que M. Cartwright et les libéraux, ses disciples, est obligé de contredire sa thèse quand il parle des pays situés comme le Canada. Voici ce qu’il dit à la page 492 du 2nd vol., version française :
Le seul cas dans lequel les droits protecteurs puissent étre soutenus, d’après les simples principes de l'économie politique, est celui dans lequel ils sont établis temporairement, surtout chez un peuple jeune et qui grandit, dans l'espoir de naturaliser une industrie étrangère, qui par elle-même convient aux conditions dans lesquelles le pays se trouve. Souvent la supériorité d'un pays sur l’autre, dans une branche d'industrie, #ient tout simplement à ce que le premier a commenté plus 181. 11 se peut qu'il n'y ait aucun avantage naturel d'un côté, aucun désavantage de l’autre, mais seulement une supériorité actuelle d'habileté ct d'expérience. Un pays qui a cette habileté, mais qui manque d'expérience, peut, sous d'autres rapports, être mieux placé pour la production que le pays qui a commencé le premier. D'ailleurs, comme: l'a justément remarqué M. Rae, dans toute brañche de production, rien n'encourage, mieux le progrès qu'un changement dans les conditions où elle se développe. Mais om neipeut pas s'attendre à ce que des particuliers introduisent à leurs risques, ou plutôt avec la certitude de perdre, une nouvelle industrie dans un pays, et supportent les charges auxquelles il faut se.soumettre pour la soutenir jusqu’à ce que les prodacteurs se soient. élevés au niveau de, ceux qui fabriquent par tradition, UN DROÏr PROTECTEUR MAINTENU PENDANT UNE PÉRIODE DE TEMPS RAISONNABLE, EST SOUVENT L'IMPÔT LE PLUS CONVENABLE QU'UNE NATION PUISSE ÉTABLIR SUR ELLE-MÊME POUR SOUTENIR UNE EXPÉ- | RIENCE DE CE GENRE. (Principes d'Economie Politique, vol. II, p. 492, version française.)
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La protection est chose facile à comprendre. Il faut produire autant que l’où se propose d'acquérir, c'est-à-dire gagner autant qu'on veut dépenser, Ainsi, quand un pays désir faire venir des marchandises de l’étranger, il faut qu’il soit en état de lui envoyer une même quantité d'objets. La base de la prospérité nationale est donc la prodüction. (Ceux qui commencent par acheter sans savoir s'ils produiront, commencent l'édifice par le sommet. Il est évident que l’importation, c'est-à-dire ce qu’on achète, ne peut s'établir qu'au détriment de celui qui manufacture dans le pays. Et dans ce cas, le seul remède pour un pays, c’est de fabriquer lui-même. Les marques de prospérité ne sont rien autre chose que l'abondance des produits. Le pays le plus riche n’est pas celui qui échange beaucoup d’objets avec les autres pays, c'est celui qui échange le plus de d'objets lesuns contre les autres dans ses propres limites,
Où allois nous en Canada avec ces doctrines? Ne suivons-nous pas une route diamétialement opposée à celle qu’indiquent les économistes favoris du parti réformiste ? ‘Si le Français peut acheter dix fois plus de choses que du temps de Charles VI, dit J. Bte. Say, c'est qu’il produit dix fois plus.”” Par le même principe, moins un pays produira, moins il pourra acheter. Si nous étions dans une position à n’importer que les articles que d’autres fournissent plus facilement que nous, afin d'appliquer toute notre énergie aux exploitations qui conviennent le mieux à nos aptitudes, la position serait toute naturelle ; mais le fait est qu'aujourd'hui nous importons de l’étranger non pas pour nous aider à produire, mais précisément pour nous empêcher de produire nous-mêmes. Nous n’importons pas pour ménager nos forces ; nous importons pour les paralyser. Tandis que nous achetons le travail des étrangers, nous laissons nos propres industriels dans le désœuvrement. Pour chaque piastre que nous envoyons à l'étranger nous perdons une autre piastre dans le pays en forçant l'ouvrier qui aurait pu fabriquer ce même article à rester inactif, et le produit de cette piastre est lui-même anéanti par le consommateur oisif, qui ne peut trouver d'emploi, mais qui doit manger et se vêtir tout de même.
Nous n’osons pas croire que les libéraux comprennent la portée de leurs doctrines ; car ils seraient alors coupables d’un crime épouvantable.