‹ ProtéeChapitre 8 sur 11 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Entre BRINDOSIER, voilée.

BRINDOSIER. — Salut, ô mon époux, je te retrouve

enfin.

MÉNÉLAS, se retournant. — Quoi ?

BRINDOSIER. — Salut, ô mon époux, je te retrouve

enfin.

MÉNÉLAS. — Qui êtes-vous ?

BRINDOSIER lève son voile. MÉNÉLAS la regarde en silence.

MÉNÉLAS. — Regarde, Hélène !

HÉLÈNE, se dévoilant indolemment. — Qui êtesvous, Madame ?

BRINDOSIER. — Réponds-lui, Ménélas. Dis-lui qui je suis. Cette voix, ce visage qui se tourne vers le tien, cette femme devant toi qui t'accueille, cela, ne les reconnais-tu pas ?

MÉNÉLAS, à voix basse. — Hélène, c'est Hélène.

HÉLÈNE. — Il n'y a ici d'autre Hélène que moi. MÉNÉLAS. — Ah, le cœur me bat étrangement ! Voici avec moi deux Hélènes, celle du passé et l'autre que Paris m'a rendue.

Si je ne tenais ta main, ah, je dirais que celle-ci est la vraie. C'est la voix, c'est la taille, c'est le visage, Plus jeune seulement, plus pur peut-être. Regarde toi-même.

HÉLÈNE. — Je n'ai pas besoin de regarder. MÉNÉLAS. — Regarde, te dis-je !

HÉLÈNE, tournant lentement les yeux vers lui. — Cette femme me ressemble comme je ressemble à Andromaque.

MÉNÉLAS. — Tais-toi, tu n'y entends rien ! je me souviens mieux que toi !

HÉLÈNE. — Il n'y a ici d'autre Hélène qu'Hélène

de Troie,

Qui fut enlevée par Alexandre autrement Paris.

Comme on le sait dans le monde entier depuis Gadès

jusqu'à la Colchide,

Et comme en témoignent ces grands tas de briques

noircies, qu'on voit en face de Ténédos,

BRINDOSIER. — Je ne sais. Quant à moi, je suis

Hélène de Sparte.

HÉLÈNE. — Tu ne l'es mie.

BRINDOSIER. — Toujours fidèle, toujours aimante,

la même.

Et qui n'ai pas d'autre époux que le mien.

MÉNÉLAS. — Comment êtes-vous ici. Madame, en

cette présente île de Naxos ?

BRINDOSIER. — Je dormais.

MÉNÉLAS. — Vous dormiez ?

BRINDOSIER. — Hermès,

Hermès m'avait flagellé le visage

De ce rameau trempé dans le fleuve Léthéon.

MÉNÉLAS. — Vous dormiez ! et moi pendant ce

temps, casque en tête et l'épée au poing.

J'assiégeais Troie là-bas où vous étiez.

BRINDOSIER. — Non pas moi.

MÉNÉLAS. — Non pas vous ?

BRINDOSIER. — Celle-ci, non pas moi !

MÉNÉLAS. —Vous dites bien, car celle-ci est Hélène.

BRINDOSIER. — Salut donc, Hélène.

MÉNÉLAS. — La reconnaissez-vous ?

BRINDOSIER. — Salut, Hélène.

MÉNÉLAS. — C'est Hélène que je tiens par la

main ?

BRINDOSIER. — Qui d'autre ?

N'est-ce point mon visage ?

N'est-ce point mon corps ?

N'est-ce point mon sein que soulève ce souffle indi-

Qu'as-tu fait, pendant que je dormais, ô image de moi-même ! et quel usage les dieux ont-ils fait de mon sommeil ?

C'est moi pour qui Troie a brûlé pendant que je dormais, c'est moi qui l'ai rasée comme avec la faux, pendant que je n'étais troublée d'aucun songe ! Mon corps est-il si puissant que sa seule image suffise à la volonté d'un dieu ?

Mon âme est-elle si puissante qu'elle suffise à faire vivre deux corps ?

HELENE. — Ce sont des paroles qu'il est difficile de supporter.

BRINDOSIER. — Maintenant, sœur Hélène, ô mon image.

Maintenant que votre tâche est faite, Maintenant que je suis éveillée et qu'il fait jour, Il est temps que vous me cédiez ma place et mon époux !

Ayez la bonté de disparaître, je vous en prie. MENELAS. — Souffle dessus un peu pour voir si elle va disparaître

Comme la vapeur de l'eau qui commence à bouillir.

BRINDOSIER. — Mais toi, Ménélas, qu'attends-tu

pour m'ouvrir tes bras après ces dix années,

Et ce cœur qui m'appartient ?

MENELAS. — Quelle preuve as-tu que tu es Hélène ?

BRINDOSIER. — Nulle que la vérité.

MENELAS. — Je sens je ne sais quel doute en

moi.

HELENE. — Ménélas, j'ai déjà supporté de vous

beaucoup de choses et j'ai beaucoup souffert pour

vous : toutefois ne me poussez pas à bout.

Et il est bien vrai que je suis une femme et en votre

possession : non point tant cependant que vous le

croyez.

Mais je proteste que si vous avez le malheur de

me faire cette injure et de lâcher seulement ma

main.

Vous ne ramènerez plus Hélène une seconde fois,

Et ni dans cette vie ni dans l'autre

Vous ne retrouverez ces doigts si longtemps des vôtres

disjoints.

MÉNÉLAS. — Je suis le maître de tout ce qu'il y a

d'Hélènes au monde.

BRINDOSIER. — Une seule suffit.

MÉNÉLAS. — Tu dis bien ! Il n'y a qu'une Hélène

pour moi.

BRINDOSIER. — Une seule, la même.

MÉNÉLAS. — Tu dis bien, la même pour moi à

jamais.

BRINDOSIER. — Une seule Hélène, celle qui te fut donnée jadis.

MÉNÉLAS. — Je me souviens !

BRINDOSIER. — La fille de Léda et de Jupiter... MÉNÉLAS. — ... La femme du Roi de Sparte. BRINDOSIER. — ... Jupiter qui tonne dans les nuées,

Quand les nuages pareils à de grandes montagnes blanches accumulées S'accroissent peu à peu dans le ciel pur, Au-dessus de ce petit temple rouge bien connu des bergers dont le fronton n'a pas plus de trois colonnes.

MÉNÉLAS. — Tu te souviens?

BRINDOSIER. — Là est une prairie ombragée de peupliers.

HELENE. — Mais il n'y avait pas de peupliers ! MÉNÉLAS. — Si, tais-toi, il y en avait ! BRINDOSIER. — Là est une prairie ombragée de peupliers,

MENELAS. — Il y avait des peupliers, je me souviens à mesure qu'elle parle.

BRINDOSIER. — Là où le ruisseau rapide... Il fuit!

MENELAS. — Là où le ruisseau rapide...

BRINDOSIER. — Que ses eaux étaient claires ! MENELAS. — Que ses eaux étaient claires et quel bruit triste elles faisaient parmi les pierres roulantes !

BRINDOSIER. — Avant qu'elles n'entrent dans la vaste conque de Juin.

MENELAS. — ...Avant que par mille vannes et coupures, elles ne soient distribuées à tout le riche herbage.

BRINDOSIER. — Là sont trois chênes consacrés à mon père.

HELENE. — Bon, voilà que ce sont des chênes à présent !

MENELAS. — Elle a raison, je me souviens, ce sont des chênes.

BRINDOSIER. — Ce grand arbre dont la feuille est la plus tardive.

MENELAS. — En ce mois de juin où tu me dis que tu m'aimais, à ces hauteurs où nous étions montés.

C'est à peine si elles étaient encore poussées. BRINDOSIER. — Leur couleur est celle de l'or. MENELAS. — Non point l'or de la vieillesse, mais le jeune rameau qui commence !

Avant que Jupiter ne leur ait donné Cette puissante couleur de vert où ses yeux se complaisent.

BRINDOSIER. — Leur couleur est celle de l'or ! MENELAS. — Non point du temps qui passe, mais de celui qui vient de commencer.

BRINDOSIER. — Leur couleur est celle de l'or. MENELAS. — Non point leur couleur, ô bien-

aimée !

Mais celle de ce grand feu que j'avais allumé un peu plus bas et dont 1 éclat les enveloppait tout entiers.

BRINDOSIER. — N est-il point convenable que l'on se purifie par le silence et par le jeûne... MÉNÉLAS. — Oui, cela est convenable.

BRINDOSIER. — ... N'est-il pas convenable qu'on se purifie comme pour les Mystères, Quand on va épouser la fille d'un dieu ? MENELAS. — Quand on tient entre ses bras l'enfant divin dont les yeux immobiles entre les paupières Vous regardent avec indifférence.

Et tu étais vierge entre mes bras comme la Victoire, et la harpe pour l'aveugle.

Et comme ce jeune fût de marbre blanc au seuil de la patrie que l'exilé saisit religieusement de ses deux mains.

BRINDOSIER. — Au-dessus de nous s'élevaient ces longs rubans de murs l'un sur l'autre, et cette citadelle dans le ciel avec ses tours déchiquetées, Et ces longues forêts de chênes toutes plates sur les terrasses, pareilles à la mousse qui pousse entre les interstices.

Et ces cascades silencieuses et immobiles. Et ce lieu d'avance aménagé par la main des Titans sur l'ordre de mon père.

Pour être son temple avec nous.

MÉNÉLAS. — Je me souviens.

BRINDOSIER. — Et que tu étais beau alors, Mé-

nélas, le plus fort entre tous ceux de ton âge et le plus

habile aux jeux !

MÉNÉLAS. — Tu es la même toujours.

BRINDOSIER. — La même, c'est toi qui le dis, tu

en es sûr ?

MENELAS. — Hélène : il n'y a pas d'autre femme

au monde.

BRINDOSIER. — Dis, t'ai-je bien fait souffrir?

MENELAS. — Pas à la mesure de mon amour.

BRINDOSIER. — Était-ce dur d'être séparé de

moi ?

MÉNÉLAS. — Mon désir ne t'a point quittée.

BRINDOSIER. — Ni moi je ne t'ai quitté.

MÉNÉLAS. — Tu ne m'as point quittée ?

BRINDOSIER. — Je dormais entre tes bras.

MENELAS. — Dis seulement une chose, fille de

Zeus !

BRINDOSIER. — Oui, je veux te la dire.

MENELAS. — Comment moi qui entre les chefs

grecs n'étais pas ni le premier ni le second,

Ai- je trouvé faveur à tes yeux ?

BRINDOSIER. — N'avais-tu rien pour la mériter?

MÉNÉLAS. — Rien quand je te regarde et que je

me souviens !

BRINDOSIER. — Et qui donc m'aurait tenue ainsi

entre ses bras et ne m'aurait point lâchée ?

Ces dix ans qui ne furent qu'une seule heure de nuit.

Pendant que je dormais.

MÉNÉLAS. — La nuit est finie.

BRINDOSIER. — Elle est finie et je suis réveillée ! MÉNÉLAS. — Elle est finie et je vois de nouveau ces yeux pleins d'indifférence qui me regardent. BRINDOSIER. — Qu'attends-tu donc pour venir entre mes bras ?

Il fait le geste d'aller vers elle.

HÉLÈNE. — Ménélas.

MÉNÉLAS. — Hélène !

HÉLÈNE. — Que fais-tu? Vas-tu me laisser, une fois encore ?

BRINDOSIER. — N'écoute point ce qu'elle dit! N'écoute pas cette ombre façonnée par les pouvoirs envieux à mon image et qui veut te décevoir encore ! HÉLÈNE. — Te décevoir ! Réponds-lui ! Est-ce en songe que tu as souffert ?

Est-ce en songe que tu as pris Troie ? Est-ce en songe que tu m'as retirée du sombre Gynécée Asiatique, Cette nuit où l'on voyait clair, bien qu'il n'y ait aucune lampe allumée ?

Est-ce qu'il est trompeur, le visage que tu as reconnu à la flamme d'une telle lumière ?

BRINDOSIER. — Tout est un songe, excepté ces jours de jadis qui n'ont pas cessé.

HÉLÈNE. — Et dis si c'était un songe aussi à cette heure de midi cet énorme dos de la mer entre l'Europe et l'Asie qui s'est levé pour nous prendre comme l'échiné d'un taureau.

Et qui, d'un seul coup m'emportant avec le Ravisseur en un seul jour

Nous a laissés à sec là-bas ! près d'un phare fumant

dans le point du jour qui s éteignait.

BRINDOSIER. — Tout est un songe excepté ce

visage vers toi et ces yeux pleins d'ignorance vers les

tiens comme ceux des animaux.

HELENE. — Tout est un songe, excepté cette main

de nouveau dans la tienne et ce corps de nouveau

solide entre tes bras.

BRINDOSIER. — Ah, les fleuves de la terre au

mois de Juin, quand les troupeaux épars remontent

l'herbe difficile et que le pâtre écarte du genou ce

torrent qui descend vers lui de la vie verte et rose

et toute luisante, pleine de fleurs, d'abeilles et de

papillons !

Ah, le miel que je fus à tes lèvres et cette tête tout à

coup que j'ai versée sur ton épaule !

HELENE. — Tu caresses et j'ai frappé.

BRINDOSIER. — J'ai gagné ton cœur.

HELENE. — Tu ne l'as point percé.

BRINDOSIER. — Souviens-toi de ces nuits de ma

jeunesse où je dormais à ton côté !

HÉLÈNE. — Souviens-toi de ces nuits où tu étais

seule, et moi entre les bras du Ravisseur.

BRINDOSIER. — Je fus fidèle.

HÉLÈNE. — Fidélité dormante.

BRINDOSIER. — Fidèle cependant.

HÉLÈNE. — Joyau de peu de prix qui ne fut pas

perdu et qui n'est pas disputé !

BRINDOSIER. — Toujours la même.

HÉLÈNE. — Et moi aussi, ne suis-je pas toujours la

même ? Et de plus une autre.

BRINDOSIER. — Femme d'un seul.

HELENE, — Et moi donc, n etais-je pas ta femme

entre les bras du Ravisseur ?

Quand du haut de la grande tour de Troie

Je voyais autour de cette ville bien défendue

Au Nord, au Sud, au Levant, au Couchant,

Ta patience et ton désir chaque soir autour de moi

Se rallumer avec les cent mille feux de ton armée

campante !

BRINDOSIER. — Tais-toi, illusion !

HÉLÈNE. — Tais-toi, imposture !

MÉNÉLAS. — Que faire ?

BRINDOSIER. — Me croiras-tu si cette création

d'un dieu malin

Avoue son imposture et que c'est moi Hélène ?

HÉLÈNE. — Certes en ce cas il faudra toutes deux

nous croire.

BRINDOSIER. — Laisse-moi donc seule avec elle.

Sort MÉNÉLAS.

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