HERMÈS
(Il disparait.)
LAODAMIE.
(Elle se tient un bref instant dans la même attitude, puis elle passe de la rêverie souriante à une Joie exubérante, et finalement se met à rire et se retourne brusquement ; ayant alors aperçu les Jeunes filles endormies, elle court les réveiller; les ayant réveillées toutes, elle les groupe autour d'elle, et, ne pouvant dans sa Joie prononcer une parole, riant toujours, elle leur montre qu'il faut orner la salle de fleurs.)
LE CHOEUR
D'où te vient ta joie, d'où vient que, joyeuse, tu veux fleurir la couche nuptiale ?
Ecoutez-moi, mes servantes :
tressez des couronnes,
je suis joyeuse aujourd*bui.
LE CHOEUR
La joie rassérène ton front.
D'où vient que tu es jeyeuse,
que si joyeusement tes joues s'ornent de rougeur?
LÀODAKIE.
Une voix joyeuse retentit en mon cœur;
toute à cette joie,
je TOUS convie joyeujRfluoit :
tressez des couronnes, mes servantes.
LB CaOEUB.
La voix tendre du cœur t^appeHe ;
n*est-elle pas trompeuse, cette voix?...
Le mauvais sort ne te leurre-t-il pas, t'entratnant dans ses cercles magiques?...
LàODAMUL
Hé, mes servantes, hé, servantes,
dans les flambeaux d^amin j^ntez des torches,
allumez-les...
LE CH(EUB.
La pénombre est descendue depuis un instant, la blancheur du jour décline vers l'obscurité, — vers la nuit.
LAODAMIE.
Du long martyre,
du long martyre de mon àme,
est-ce le jour de la déHvruice qui se lève ?
(Âvee le Chœur eUe s'est avaneét sur le dewst ée la seène. }
Sur les tisons brûlants, dans les cuves d'airain jetez des branches de cyprès,
PROTÉSILAS ET LAOUAMl£ 59
une poignée de myrrhe, une mèche de Que le parfum des tièdts fapnoni monte, éyeille le sortilège des fantômes du Réyev
LE GHCEUB.
Les fantômes du Réye robsèéent, les Larves et la Nuit.
lâodamie.
Les fantômes accordent la harpe des chants : ô force d'Eros !
(Uae partie du Chœur s'occupe d'exécuter les ordres ée Lâodamie; une autre partie loi apf orte des oaUiers piécMux^ des boucles d'oreille, des ornements pour la tête, des laceta,. des parfums, des onguents.)
LÂODAMIE.
Sur le granit noir des dalles,
une pluie de roses, une pluie de roses, une pluie de
senteurs...
Chasseï au Ioîa rauWpAle;^ que TAuTore ne rougisse pas les cieux.
Arcftliz ks chevaux de Phéhus I
Eroftl ErosI Cueillez dena les jardins ées jacynthes; cueillez des branches de jasmin, des grappes épanouies en éclatante blancheur; disposez-les en bouqpMis t Des fleurs I... en abondance!
Eros I Eros I' Ornez de pourpre le chevet du lit, déroulez des laines molles pour le repos des rêves désirés.
(Les servantes ornent pendant ce temps la pièce et le lit.)
LAODAMIE.
Eros, Eros chéri,
enfant rosé, ^
orne pour moi le lit i
de fleurs. Entoure de guirlandes, de bouquets, ^
le lit de Tépouse, de l'amante ; j*étais toute fanée de langueur, et toi, pour ton élue, tu as gardé ta flèche d*or.
LE CHOEUR
(Les servantes s'éloignent après avoir orné la couchei et saluent Tune après Tautre; Laodamie regarde chacune d'elles et lui sourit en la congédiant; toutes sortent ainsi.
La Nuit est tombée, une nuit laiteuse de clair de lune.
Le rideau blanc s'ouvre sur toute la largeur de la pièce; on aperçoit le jardin du palais, les allées de cyprès ; au milieu, le tombeau de Protésilas, sa stèle en avant ; dans le fond, le mur entourant le Jardin, une côte rocheuse, la mer; du seuil se lève le Vieillard qui était assis là, attendant.)
LE VIEILLARD
Tu m'as appelé, chère maîtresse, tu m'as ordonné de venir.
PROTÉSILAS ET LAOOAMIE 61
Me voilà, mon enfant, ma reine,
moi, ton esclave, qui ai bercé ton enfance
dans ta patrie lointaine.
laodâmie
(Pensive.)
Lointaine...
Ai-je donc oublié déjà
les années de mon enfance ?
Salut, père nourricier.
LE VIEILLAAD.
Tu m'as appelé...
J'ai peur pour toi.
LAODAMIE.
Plus que jamais je me sens forte ;
mais il me faut ton savoir ;
tu connais les charmes et les sortilèges.
LE VIEILLARD
Ne crains-tu pas les châtiments divins?
lâodamie.
C'est à cette foi-là seulement que je m'attache.
Jadis une peur secrète me retenait,
et je tremblais à la seule pensée des incantations.
Toi seul, ici, tu es de mon pays.
LE VIEILLARD
De ta patrie je me suis tratné ici derrière toi
62 PIIOTÉ6ILA8 ET LAODAIUE
le jour de tes noces,
quand, rarie i t«n ftee,
ton époux, ton amant t*amiaa à Phylaoe,
LâOMMIS.
Le jour de mes noces I
LE VIEILLARD
Ton père maudissait tes noces ; de sa malédiction il t*a fermé la route du retour...
LAODAMIE.
Ton chant me ramènera U-bas; tu y porteras mes derniers adieux, là-bas où est mon pays et le tien; k lolkos où gouvene le ils de Pélias, le roi Alcaste qui m'a engendrée pour Tagonie lente de mon bonheur...
Je suis déjà proche de la tombe.
LE VIEILLARD
... Tu m'as ordonné de venir.
LAODAMIE.
J'ai entendu un appel en rêve ; mon nom prononcé plusieurs fois par une voix qui, tel seulement un écho, Titdans le souvenir des mortels —
LI VIEILLARD
Ton coBiur veiiiHhl mexacber ses secrets?...
PROXÉSILAS ET LAODAMIE 63
LAdlKOlfE.
De tes secrets je veux épraov^r le pouvoir.
LE VIE1LLART>.
L'éloquence secrète de mes oracles chassera de ton coeur lester nms espoirs, quand elle se fera^atandre; qùe^uvent pour toi de vaines paroles ?
LAODABIIE.
Mon cœur brûle de désire secrets...
Je te donne la liberté.
LG VIEILLARD.
Je suis vieux, et j'éeoute, terr^, comme tu méprises ton destin.
Tu es dans la fleur de ton &ge.
LAODAMIE.
Je comprends aujourd'hui ce que le sort me réserve*
La solitude me Ta fait connaître :
ma maison m'est devenue une prison;
j'ai vu Tamour méprisé
pour la gloire yaine des hymnes;
je languis après une autre terre meilleure,
dans la fleur de mou Age.
LE VIEILLARD
Retourne dans ton pays, obtiens le pardon de ton père,
Ci PROTÉSIIAS ET LAODAMIE
yis avec les tiens; pars avec moi que tu libères.
LAODABOE.
Mon amour me Toue aux tombes; je maudis le père qui m*a maudite.
LE VIEILLARD
Mon cœur eu moi frémit de terreur;
la fille oublie le père,
et élève la main qui maudit.
LAODAMIE.
Lui, ne mVt-il pas le premier oubliée?
LE VIEILLARD
Le deuil égare et trouble ta raison.
LAODAMIE.
Malheureuse, je veux reconquérir le Bonheur.
Dans la joie amoureuse de cette nuit, ^oublierai le temps de la séparation.
Le fils de Maïa est descendu vers moi; il m'amènera Tépoux.
L'offrande de lait, de vin et d'hydromel, l'offrande de blanche farine de froment doit s'accomplir.
LE VIEILLARD
Le feu des puissances infernales t'enveloppe.
LAODAMIE.
Tu connais la force des puissances secrètes.
PROTÉSIIAS ET LAODAMIE 65
LE VIEILLARD
Ttt es perdue pour les TiTants.
LAODAIflE.
Et f ussé-je même condamnée aux enfers, maudite, les menaces ne me retiendront pas.
LE VIEILLARD
La folie te prend, tu es folle.
LAODAMIE.
(Montrant le tombeau.)
Voici Toffrande préparée; dis-moi dans Tordre ce qu*il faut faire, quelles offrandes on dépose les premières; est-ce le pain?
Quelles offrandes verse-t-on les premières, le lait ou Thydromel?
pour que soit rassasiée la faim qui torture les âmes errantes. —
Comment reconnaître mon époux? — elles viendront en foule.
LE VIEILLARD
Tu trembles
LAODAMIE.
Quand nous aurons accompli les rites, tu descendras parle jardin vers la porte dont moi-même aujourd'hui j'ai laissé les battants entr 'ouverts...
66 raOTÉSUAS ET UUMDAMtE
C'est par cette porte que chêqua jour je sors sur les
rochers, pour regarder la mer :
... c'est de cet horizon qu'un navire m'a amenée ici,
le jour de mes noces. — Dans le port tu trouveras une grande barque et deux paysans, mes serviteurs.
(Elle aie de son bras un bracelet et le lui donne.)
Tu leur montreras ce corail entouré de cercles d'or.
Ils te conduiront loin d'ici, |
dans ta patrie et la mienne. |
LE VTEILLARD'.
L&-bas sont mes fils et mes pelit-fils ; ]
merci, reine.
(Laodamie et le Yîeinard se dirigent ven to fé«d, et ^arrêtent, i
tout près du tombeau.)
LE VIEILLABD.
Des deux mains tu prc^^tras le couteau,
et tu creuseras un trou |
de la largeur et de la loagueur de deux paumes;
tu y verseras une cruche d'hydromel;
puis, séparément, une cruche de vin j
et une coupe d'eau de source;
après, tu recouvriras le tout
de farine blanche; —
et ensuite tu proaonceraâ ifwa priâtes,.
une triple invocation
aux âmes qui dorment dajis la pûx
du royaume souterrain.
PROTÉSILAS ET L.*OOAMIE 67
— Et alors, saisissant g » agneau tout blanc, immaculé, tu tourneras s& téta yecs TErèbe, — et tu le frapperas du couteau '^
que le sang noir découle dans Tau^e.
— Et alors, prenant une brebis à toison noire, immaculée, tu toutneras sa tête Tera TErèbe, — et tu la frapperas du couteau;.
que tout le sang noir découle dans Tauge.
— Et toi-même, détournant les yeux, étends tes mains au-dessus deKoffrande.
(A mesure qu'il padait, Laodamie a axéentA aas f maariptkiBB;
les âmes accourent de dessous terre, et rôdent «utour de
roriûce.)
LAOMMiE.
Regarde, regarde qui elles sont,
tout en pleurs, tout en gémissements :
des jeunes gens, des vieillards, des vierges, des
enfants ; quelle foule nombreuse arrive, et entoure de toute part le fossé ; — une pourriture phosphorescente luit dans leurs yeux, elles se penchent au-dessus du tron et boivent avidement, —
— je ne reconnais pas mon époux parmi elles ; avant qu'il puisse s'approcher,
les autres auront bu tout le sang.
LE yiEFtLA]l&.
Du courage, prends un bâton, et chasse-les loin du fossé.
08 PROTÉSILAS ET LAODAMIC
LAODAMIE.
Eq Tain, — je les chasse, mais de nouyeau elles se pressent en foule croissante avec des sifflements, des bruissements.
Je ne reconnais pas mon époux, peut-être n'est-il point parmi elles ; mon rêve m'a trompée.
Des &mes étrangères se désaltèrent.
LE VIEILLARD. i
Retourne plutôt chez toi, malheureuse,
le charme des sortilèges est yain, ^
ton mari ne reyient pas yers toi. ^
En yain Tàme appelle T&me,
et rompt le nœud des mystères affreux,
oublieuse des châtiments —
ô malheureuse que je suis, malheureuse.
LE VIEILLARD
Arrête tes larmes, arrête tes pleurs, j
le charme des sortilèges est yain. — Je m'éloigne.
Regagne ton palais, — crois à cet avertissement :
tes larmes font sa souffrance ;
r&me de ton époux, prisonnière
de ton regret incessant et de tes pleurs,
erre à travers les routes infernales —
ressuscite sans cesse, et se meurt — J
tes langueurs la poursulyent et régarent, — elle ne peut pénétrer dans le bois sacré.
(Le Vieillard s'éloigne par le Jardin, on le voit de loin franchir la porte, puis disparaître.)
LAODAMIE.
(Appuyée contre le tombeau.)
Il ne peut pénétrer dans le bois sacré,
& cause de mon regret incessant et de mes pleurs ;
mes langueurs le poursuivent et Tégarent ;
sans cesse il ressuscite et se meurt.
Que moi donc, je sois damnée,
abandonnée aux lamentations etaux larmes,
et que Tàme chère que j'appelle
descende vers moi un instant,
délivrée par mes invocations.
(En larmes, elle se tient appuyée contre le tombeau, — et lentement s*apaisent ses larmes et ses sanglots ; la terreur la prend,.. . figée de crainte, elle remue à peine, observant le silence qui tombe autour d'elle et le brouillard nocturne qui est descendu. A trayers le brouillard la lune éclaire le jardin.
Une sombre ouverture troue le tombeau ; Hermès en sort, conduisant Protésilas par la main .
Protésilas s'avance la tête baissée; il est vôtu comme un héros, porte une armure brillante, une cuirasse, une ceinture d'airain, des cuissards. Hermès pose la main de Protésilas dans celle de Laodamie, s'éloigne, et disparait dans le Jardin.)
LAODAMIE.
Me voici, moi ton épouse,
70 PROTÉâUAS ET LAODAUK
et tu es miea.
Ta cuirasse scintille —
et scintillent ton casque, ta ceinturait ton glaive; —
tu es bien le même, mon héros,
mais tes joues sont p&les.
Tes yeux noirs me regardent comme Tabîme de la
nuit; sur ton front des boucles noires, das boudes nouées
à tes tempes, ornées de plaques d'or.^ mais ton front est blanc comme les pierres du
tombeau ; ton front est calme comme une tombe recouverte d'une dalle de marbre.
Il n'y a pas de sérénité sur ton front et il n'y a pas d'inquiétude.
(EUb pose ses deux mûns mut la ouirasse de ^otésikts.)
C'est bien ia cuirasse, ornée de multiples clous rangés en zigzags et ^i ceroks; sur ton eas^e des nœuds compliqués, trempés dans la résine rouge ; c'est le crin du cheval que tu as captivé toi-même dans les larges plaines de Piélée, plaines bruisaantea d'h^bes grasses et touffuns.
Voici ta belle ceinture, qui résiste «ux coups les plus forts, et même aux fitcfaesd'ÂpoUon : le don de mon père.
mon guerrier, te voilà devant moi, dans la Renommée et la Gloire.
PROT^SUJLS ET LAODÂMie 71
(Il touche de la main le front de Laodaœie.)
LAODABflE.
TamadjEi est UaBche et froide ;
tu arrives de loin...
vers moi, ta jeune épouse qui te désire, qui désire tes ealaoemMits. O jmoii époux, c*est 4<»c toi qui m*as abandonnée dans la fleur 4e mon âge.
Voilà que la Gloire te rend à aoi.
La caresse de la Gloire resplendit dans Téclat de ton casque, de ta cuirasse; mais Téclat de tes yeux est voilé, mais tes joues sont p&les.
(Des deux mains elle effleure son visage.)
Tes joues sont froides. —
Tu n'arrives de loim.
De ta large poitrine,
de ton cœur, le froid me^^agne :
le £p(»d a raidi mes bras.
(11 tend les bras vers elle.)
lAODAMIE.
Mon cœur s'arrête, je suis tout oreille pour percevoir si ton cœur bat...
Ton cœur se tait.
(Elle s'abandonne daai les bras de Protésilas.)
aime, aime-moi, enlace-Aioi, berce-moi...
combien de temps suis-je restée solitaire, combien de temps...
les précieuses paroles de Tamour se fanaient, inachevées, sur mes lèvres.
enlace-moi de ton bras, serre-moi contre toi dans ton étreinte...
volupté...
Si longtemps les paroles d'amour ne furent pour moi qu'ironie cruelle. . .
Tu reviens de la guerre...
Tu reviens vers moi.
(11 Tenlace.)
LAODAMIE.
(Elle défaille dans les bras de Protésilas et touche du front le métal de son armure ; — aussitôt elle revient à elle.)
Ton armure me répond sourdement,
comme si elle n'était pas remplie par une poitrine
virile et une force guerrière ; — mes paroles retentissent dans le vide.
Tu es pourtant vivant, — tu es près de moi.
(11 penche lentement la tête au-dessus d'elle.)
LAODAMIE.
Des lueurs passent sur ta face; est-ce bien le reflet de ton armure?...
Noir est Tabtme de tes yeux,
j^entre dans Tabime de tes yeux : — la Nuit I — mes pensées s'éteignent.
(Il lui donne un baiser.)
LAODAMIE.
J'ai baisé tes lèvres froides;
le froid est entré en mpn sein ;
mon àme se perd dans ce baiser,
réunie à la tienne :
je suis h présent celle qui ne savait pas auparavant.