Une prairie, une prairie,... une foule de fleu
rettes jaunes...
une prairie sans bornes, — ...
Qui sont-ils ceux qui se penchent au-dessus des
fleurs, semblables à moi ? —
PBOT£SULAS ET 'LAODAMIE 75
M» I ■■ . II. I. ■ ' '■ ' I ■ ' f I =r
On dirâitqa'ikieueiUeiitidefi fleurs; — Ddn, ilsen
ftspirefit seiiieBieiiit le pafl«m.
Qii*eUB eut agréaUeiei tam>ureiise cette oieur...
alors, moi aussi, je peux en jouir, — et moi Ausfid, je :S«is avec eux...
«estef . •»
Je suis enfin dans les |»rairiie6 derées, halattante
«de ces prés où je vois les âmes des anciens
mtoie promeiffîr librement leurs entretiens
animés...
C'est r^utite monde, et moi, j'ensuis une àme.
Quel ei^ le bras qui touche mes hanches, quel
tras rapproche mon cou dMne poitrine?...
Est-cetoi, mon bien-aimë, mon mari adoré I... Nous referons ainsi toujours, inséparables...
Là-bas, à Pbylace, où tu m'as menée, arrachée
à ma maison paternelle,... là-bas, j'étais solitaire, attendant en vain ;
et ici... ici tu es avec moi^
docile à mes vœux.
Je te suis chère comme je ne le fus jamais.
Là-bas, à Phylace, où tu construisis une demeure pour nous deux, un palais de marbre et de bronze, de solives de hêtre et de planches de sapin ajustées avec art, là-bas notre «tmour fut douloureux —
et tant de larmes et tant d'amertume m'étrei-
gnaient la gorge» arrêtant mon souffle I —
aujourd'hui, je sens de la douceur sur mes lèvres» et un parfum si doux que déjà je crois atteindre le Bonheur.
— mon aimé, voilà que les héros et leurs amantes contemplent notre amour; les rois que m'apprirent à connaître les récits de ma nourrice et les enseignements de mon père; ceux que mon père, enfant» apprit à connaître par les récits de sa nourrice et de ses vieux parents. Voilà qu'auprès de nous passent ceux que m'ont révélés les chants; — en ai-je chanté moi-même de ces chants I mes servantes les accompagnaient sur des cordes de boyau de mouton» tendues sur un crâne de taureau aux cornes noires...
Mais qu'il est déjà loin de moi, le son des cordes touchées par les mains de mes compagnes ! — je l'ai déjà oublié...
C'est là-bas, à Phylace, qu'il est resté; écho, il erre à travers les salles; mais moi, fille et épouse de rois, il ne bercera plus mon sommeil sur les oreillers couverts de pourpre, sous les toiles tissées, aspergées de la senteur des baumes...
parce que le temps des rêves est fini pour moi, et que je suis entrée dans la réalité éternelle ;
et toi, tu es avec moi; près de moi mon bien-ai^lé.
(Le prenant dans ses bras, eUe ne saisit que le vide, — trois
PROTÉSILAS ET LAODAMIB 77
fois, elle essaye d'étreindre Tombré de Protésilas qui s'éyanouit et disparaît parmi les cyprès du Jardin.) (Le Chœur entre et entoure Laodamie.)
LE GflCeUR.
Tes belles lèvres s'égaient d'un sourire, tu déploies tes bras, toute joyeuse, qu*étreins-tu, qu*enlaces-tu ainsi... ?
LAODAMIE.
Mes mains s'égarent dans les ondes aériennes; mon corps brûle de désirs amoureux.
LE GHOBUB.
Quelle forme devines-tu près de toi?
Un feu amoureux enflamme tes prunelles,
au regard fixe ;
ton bras se perd dans l'espace vide.
LAODAMIE.
C'est en vain que je déploie mes bras
après un fantôme inaccessible;
mes bras faiblissent dans les ondes aériennes.
LE CHOEUR
Ton rire s'est tu, —
une flamme colore tes joues ;
c'est en vain que tu lèves, que tu étends les bras,
tu n'atteindras rien.
LAODAMIE.
Je suis entrée dans le cercle magique des illusions,
78 vwamtsujis et uwMiASiœ
rms*frt to; sur niM lèiiw s'est figée la chère parole du désir; je n^atleindrai rien, mes bras se paidaAt dans k Hda de L'espaça.
LE CHOEUB.
Doolooreose, ta penches la tête,
une soeur froide a monilié ton front pâle,
ta Toix faiUît, les rases de les joiws s*éte%Be»t ;
on feu ardent brAie dans tes yeux.
LAOnAMIE.
Mon cœur tremble conme une colombe effaroeché»; je suis entrée dans le cerde Ticîeux des tnosk»i&; mon regard se voile, la flamme a déserté mes joues, une sueur froide a mocrillé mon front...
Douloureuse, ta penches la tète, ^{
ta chevelure abondante cache Ion visage d'un vmte noir de boucles frisées.
C'est en vain que j'étendais mes bras,
à la poursuite d'une ombre fugitive ;
trois fors déjà j'ai failK l'atteindre,
et trois fois mes mains â'empressèrent en vain,
agitées de frissons aoKmroïx.
(Clk s'avance sar le dtvant ée ki «cène; le ehema kt aott. « '
PBOTÉSILAS ET lAûOAMlE 79
Mettez le costume blanc de la tristesM
sur mes cheveux noirs triBès;
que de larges voiles
couvrent la forme flottante de mes vétesiints bar
chiques.
Trompée dans mes désirs amoureux, le Désespoir me satsH eusses gvifks âê Bmrpit... Mon cœur IremMe 4e frarjremr; — que je cache donc les fiiBP W M de nés arécnrs, et mon àme effrayée et craintive !
que moi seule» sons mon voile, je dévore ma honte» mon regret» BMsltrflMS.
Avec cette douleur qui me tue»
que je vive solitaire!
Aucune tendresse ne me consolera plus»
ni aucune douce parole»
même si tu murmurais à mon oreille le chant mélodieux des Charités et, le luth d*Apolkm en main»
tressais des strophes nombreuses.
L£ GHCBUR.
Le lit t'attend» recouvert de pourpre»
la couche de laine molle
bercera ton corps souple dans la paix du sommeil.
LAODAMIE.
(Arrachant ses ornements et les rtfetant loin (feUe.)
80 PR0TÉ8ILAS ET LAODAMIE
Eloignez de moi
le cliquetis de ces cercles d*or,
éloignez-les de ma poitrine ;
à ma poitrine
s'est accrochée
la torpeur;
les anneaux-serpents me brûlent;
le cercle d'airain de mon diadème de cristal
me pèse» '
emprisonne mon front; les agrafes contre mes g
hanches secouent mon sein d'un frisson glacé, irritant les désirs...
les ardeurs raines s'évanouissent dans l'isolement.
LE CHOBUR.
Les fumées des herbes odorantes
s'échappent de la chambre nuptiale.
Le feu du mystère sacré des Amours
se consume ;
regardez, voilà que des cercles de fumée, |
des ombres s'élèvent au-dessus du cheve
LAODABlIfi.
Mes bras pénétrés du suc des lys blancs
mon sein nourri de baumes,
mes cheveux aux tresses défaites,
dénouées,
baignées de l'essence ^ j
PROTéSILAS ET LAODAMIE M
de jacinthes et de roses,
mMrritent;
mon eorps désireux d'enlacements
souffre au rappel des tendresses passées ;
le souTenir me persécute
de désir —
ces parfums me lassent.
LE CBOEUR.
Pais une triple invocation ;
chasse les spectres que poursuit ta pensée folle.
Prends une tige de pavot;
de sa tête desséchée frappe ton front triste
quatre fois,
tu appelleras le Sommeil ;
le Sommeil apaise toute tristesse,
il arrivera volontiers .
LAODAMIE.
Le sommeil d'une abandonnée. . .
Jamais plus il ne me saisira dans son étreinte
passionnée, Fépoux-amant;
TOici que le fantôme s'est dissipé en brouillard, me jetant un regard triste.
LE CHOEUR
Ta pensée te lasse à parcourir
le cercle vicieux d'illusions affolantes ; *
entre dans* le lit préparé,
62 PROTÉSILAS ET lAOlMUiie
— n'appelto pas,
me tords pat tes bras;
tes lèTres ekachotent des plaintes Taines.
LAODAIflB.
Ma coaehe est déserte Ayez pitié de moi.
LE CHOEUR
Ne repousses-tu pas nos soins?
Comment» seule ayee ton deail, Teux-tu errer par la nuit sombre ?
LAODÀMIE.
(Elle se éirife Ters le fond de U scèae, regardant la mer.)
LE CHOEUR
Le brouillard orne des perles de sa rosée tes vêtements;
Notus souffle la fraîcheur des flots ; qui attends-tu, qui devines-tu, fixant le lointain brumeux ?
LAODAMIE.
k travers le lointain brumeux, à travers la mer aux vagues noires une barque arrive» silencieuse.
LE CHOEUR
Comme une statue elle se tient silencieuse»
arrêtant le souffle de son sein :
elle écoute les échos des vents.
PROTÉ61LA8 ET LAODAMIE 83
LAODAMIE.
J'écoute les échos des r ents.
Notas souffle la fraîcheur des flots,
la vague berce la barque,
une ombre brumeuse se tient dans la nef...
la barque se balance parmi les bruissements,
et le vieillard aux yeux sanglants
rame» le vieillard blanc...
Charon I — Cest la barque de Gbaron I
Arrête, vieillard I Bcoutennoi, ombre I
Prends-moi avec toi...
u CHCKUa.
O malheur I — Qui appelle-t-elle7 1
C*est rSnf er qui envoie vers elle ses couiiiers L .
(Sur !• ridMU que le Chmstr avait reCtmié en vait, an coulaum aombraa, eomma un grand lac; las fleta éeumenx miraitantyarmilaayrofendauninairaa;— meeiiniibartna navigua, où aa tiant Gbaran àlabarbafelanaia,laayattxan Im; U rama... laa oai>raa,anyalofpéaada ltnaania,aatiannant daaa labarqna an maaaa lanéa at gaignant fMaUfeaunt)
LAWAMIS.
(Fixant laa apparitioas, oonuna é g aala.)
t)«el est ce cortège d'âmes, enveloppées de linges blancs, de linceuls, qu*A la lueur d'un incendie, tu conduis vers la nuit des silences souterrainsT Les ombres gémissent et se lamentent, comme un troupeau de chauves-souris>
a PROTéSILAS ET LAODAIUB
^uAad, en bande, elles se cachent, accrochées à la TOùte des cavernes.
(La Tifiott di^rait)
LAOnAIOB.
(Elle s^arrache des bras da Gliœar.)
Le héros fend la raste mer
de son navire anx trois cornes;
la Gloire abrège sa yie,
le laurier devient son partage.
Je pleure, je me lamente dans la chambre nuptiale,
pourquoi la Mort est>elle plus forte que Tamour? —
Orcus, le maître des mystères,
me rend mon époux.
aujourd'hui un regret trois fois, quatre fois plus cuisaïit
remplit mon cœur de désespoir;
aujourd'hui la plainte de mes prières est plus ardente que jamais —
Héra I que je suis malheureuse !
La solitude trois fois, quatre fois plus lourde,
remplit mon cœur de Désespoir,
Dikè amoncelle au-dessus de" moi ses menaces,
et voile de'àuit mes yeux.
Tu es sainte entre toutes dana la.coucbe de Zeus
où un nuage mystérieux te dissimule...
aujourd'hui mon regret est trois fois, quatre fois plus atroce —
Héra ! que je suis malheureuse 1
J*aime un guerrier étranger.
C6lai-ei me ravit, yierge;
de la demeare paterneile il me conduit souB fOD toit»
et mon père me maudit...
Où trouver la fin de mes plaintes,
de mes larmes ?
Est-ce ma propre faute?...
O Héra ! que je suis malheureuse I
Le héros s'arrache de mes bras,
il court par-delà les lointains bleus de la mer ;
épris du bouclier, des lances et du glaive,
il n^écoute pas mes pleurs ;
les oracles lui prédisent qu'il tombera le premier;
lui, désireux de la mort dans la renommée,
oublie Tamante et Tépouse ;
pour moi, la maison est demeurée déserte,
cruelle est la solitude à ma jeunesse...
Où chercher la fin de mes plaintes, de mes pleurs... f
O Héra! que je suis malheureuse I
Le Sort se joue de moi
— Tenyoùtement des songes —
et se divertit de ma faiblesse humaine ;
il me poursuit de la menace des ch&timents divins^
et remplit de larmes mon cœur infortuné.
(EUe se précipite sur le devant de la scène.)
La mort seule me reste I
86 PROTÉSILAâ ET LAODAMIE
(Bile M transperce le selft é*im coateau ; — ^^nUbei}'
(Lea senrantea la déposent sur le lit et ouyrent le ndeau pour j
appeler les domestiipies ; les domestiques accotuiîii;';'toos» •
saisis de terreur, se groupent autour du *eada?M >de la *
reine. - v \ î
Aans le fond^ à travers le Jardin, serrées Tune contre, ri\«itrr et enlacées, s'acheminent les &mes de Protésilatetde taedemie ; elles se dirigent lentement vers le toiiilieaù', disparaissent dans Touverture sombre de la Stèle ; leÉ ^lértes^ de bronse se referment derrière elles.
Am fracas des portes du tombeau, toutes les tétesç#ji,Gbesur •e tournent suMtement vers le jardin.)