M. DE LA MERCI, L'ABBÉ, M. DE VERBERIE
L'ABBÉ, à M. de la Merci.
Monsieur, vous avez les plus belles collections
M. DE VERBERIE
Il est un peu étourdi ; mais il fait très-bien le chocolat.
M. DE LA MERCI
Monsieur l'Abbé, il n'y a point de belle collection quand elle n'est pas complète.
M. DE VERBERIE
Oh , mais l'Abbé fera votre affaire : il est très-obligeant, et je me souviendrai toujours du cacao
l'aebe.
Ne parlons pas de cela .
M. DE VERBERIE
Mais c'est la base du chocolat. Que je ne vous interrompe pas, je vous prie.
LA MÉDAILLE DOTHON. 209
M. DE LA MERCI
Une pièce qui me serait bien précieuse, c'est une médaille d'Othon , et l'on dit que vous en avez une. l'abbé.
Il est vrai , et très belle même ; elle est de bronze.
M. DE LA MERCI
Vous pourriez me faire un très-grand plaisir.
l'abbé.
Il fautsavoir : si c'est quelque échange
M. DE LA MERCI
Non ; c'est cette médaille d'Othon , qui justement me manque , et qu'on m'a dit que vous aviez achetée avant-hier. Si vous vouliez me la céder
l'abbé.
Si elle vous fait un si grand plaisir....
M. DE LA MERCI
C'est réellement un service, et je vous donnerai tout ee que vous voudrez.
l'abbé.
Mais il y aura peut-être moyen de nous arranger.
M. DE LA MERCI
Comment?
l'abbé.
Si vous avez quelque chose qui me convienne.
M. DE LA MERCI
Je ne crois pas, et puis cela serait trop long : je pars demain.
Eh bien , à votre retour.
M. DE LA MERCI
Non , je vous en supplie -y dites ce que vous en voulez. l'abbé.
Je ne fais ordinairement que des, échanges ; et j'ai une chose en vue, pour laquelle je la donnerais volontiers. Si vous pouviez l'avoir....
2/J.O LA MÉDAILLE d'oTHON.
M. DE LA MERCI
Je L'aurais bien si j'avais le temps : chargez-vous de Tacheter. Combien en veut-on?
l'abbé.
C'est une affaire de dix louis.
M. DE LA MERCI
Eh bien, je m'en vais vous les donner. Votre Othon est-il chez vous?
l'abbé.
Non, je 1 ai ici.
M. DE LA MERCI
Finissons notre affaire.
M. DE VERRERIE
Oui, avant de prendre du chocolat.
^ l'abbé.
Je ne peux pas.
Pourquoi cela, d'abord que vous l'avez? Songez donc que je voudrais partir demain de bonne heure.
l'abbé.
Je comprends bien.
M. DE LA MERCI
Vous n'êtes engagé avec personne pour cette médaille?
l'abbé.
Non.
M. DE LA MERCI
Voyons-la.
l'abbé.
Je ne peux pas vous la montrer à présent.
M. DE LA MERCI
Comment?
l'abbé.
J'ai des raisons, vous l'aurez demain.
|H. DE LA MERCI
Mais d'abord que vous l'avez ici, pourquoi me remettre? Je vais vous compter vos dix louis.
LA MÉDAILLE n'oTHON. 2^1
l'abbé.
Ce n'est pas là ce qui m'arrête.
M. DE LA MERCI
Je 11 'y comprends rien ; mais je vous prie en grâce de nie faire le plaisir de me la céder actuellement. l'abbé.
Je vous jure que je ne demande pas mieux.
Mais quelle raison pouvez-vous avoir?
l'abbé.
Je ne puis pas vous la dire.
M. DE LA MERCI
Oh pour cela, monsieur l'Abbé, je ne puis mempêcher de croire que vous voulez la céder à un autre. l'abbé.
Je vous jure en honneur que vous l'aurez.
M. DE LA MERCI
Et vous ne voulez pas me la montrer?
l'abbé.
Si je le pouvais , croyez
M. DE LA MERCI
Eh bien , dites-moi seulement pourquoi. Je ne vous demande que cela.
l'abbÉ .
Vous êtes bien pressant.
M. DE LA MERCI
Que diable cela vous fait-il?
l'abbé .
Mais c'est que
M. DE LA MERCI
Dites donc.
l'abbé.
Allons; mais en vérité Je vous dis que
Quoi ! allez-vous encore vous défendre?
242 LA MÉDAILLE d'otHON.
LABBÉ
Puisque vous le voulez absolument
M. DE LA MERCI
Je vous en prie.
l'abbé.
Il faut bien y consentir. Vous saurez qu'avant- hier au soir j'achetai cette médaille, qui est réellement très-belle.
M. DE LA MERCI
Je vous en crois sur votre parole.
l'abbé.
Celui qui me la vendit , voulut absolument me donner à souper 5 c'était dans le quartier de Saint- Victor, où l'on ne trouve point de fiacres : je fus donc obligé de revenir à pied. En passant dans une petite rue, deux hommes qui marchaient derrière moi, me firent craindre qu'ils ne lussent des voleurs ; j'eus beau doubler le pas , ces hommes me suivaient , et ma crainte augmentait. J'étais très -occupé de sauver ma médaille , et je m'embarrassais peu du reste. Je pris le parti de l'avaler. Je n'eus pas plus tôt fait, que ces deux hommes tournèrent par une autre rue , et je me repentis de ma peur.
M. DE LA MERCI
Depuis ce temps-là?
l'abbé.
Depuis ce temps-là, je l'ai toujours dans le corps : ainsi vous voyez bien que je ne peux pas vous la montrer. Elle ne me fait point de mal.
M. DE VERRERIE
Eh bien , prenez du chocolat , cela fera peut-être que
Non, au contraire Ainsi vous voyez bien (pie j'avais
mes raisons.
M. DE LA MERCI
Il est vrai -, mais quand pourrai-je donc partir?
l'abbé.
Je ne sais pas; mais d'ici à deux ou trois jours, seulement...
LA MÉDAILLE d'oTHON. 2/£5
M. DE LA MERCI
Quoi , deux ou trois jours ! . . . .
l'abbé.
Je ne peux pas répondre du temps.
M. DE LA MERCI
Mais n'y aurait-il pas quelques moyens à prendre? car cela me dérange prod pieusement.
M. DE VERBERIE
Cest dommage que l'Abbé croie que le chocolat Mais
essayez-en toujours.
l'abeÉ.
Tenez, puisque vous êtes si pressé
M. DE LA MERCI
Voyons.
l'abbé.
Venez-vous-en chez moi. En chemin nous passerons chez mon apothicaire
Je vous entends.
l'abbé.
Et peut-être finirons-nous cette affaire-là tout de suite.
M. DE LA MERCI
Allons , je le veux bien ; ne perdons pas de temps.
M. DE VERBERIE
Vous ne voulez donc pas de chocolat?
M. DE LA MERCI
Une autre fois.
M. DE VERBERIE
Demain avant de partir?
M. DE LA MERCI, en s'en allant.
Oui , oui.