SCENE PREMIERE
La scène représente une place; au milieu il y auuerue qui sépare deux maisons. Daus celle qui est à droite, demeure madame Louvier, marchande de draps, à la Couronue-d'Or; dans celle qui est à gauche, demeurent des marchandes de modes, 'à l'Alliance. Ces deux enseignes sont aux coins de chaque maison, sur des tapis, etc.
JUSTINE ET ROSALIE, travaillant dans leur boutique; DE L AUNE, se promenant dans la boutique de madame Louvier; GRAND-PIERRE, balayant larue.
ROSALIE
Justine, la lettre pour M. Raimoncl est-elle cachetée?
JUSTINE
Oui, la voilà.
ROSALIE
Il faut la donner à Grand -Pierre.
JUSTINE
Je m'en vais l'appeler. Grand-Pierre ! Grand-Pierre !
GRAND-PIERRE
T0Ut-à-riieure , mademoiselle. (Il va regarder dans la boutique de madameLouvier.)
ROSALIE
Eli bien, Grand-Pierre?
GRAND-PIERRE, Me voilà , me voilà.
JUSTINE
Qu'est-ce que tu regardais donc?
GRAND-PIERRE
Eh ! je regardais si mademoiselle Javotte n'était pas dans sa boutique; mais il n'y a que M. de l'Aune. ROSALIE.
Bon, tu as toujours peur.
C'est que je crains que M. Raimond ne découvre que nous ïe trompons ; et cela pourrait finir mal , voyez-vous.
JUSTINE
Tu es bien poltron ! Ne te paie-t-ii pas bien?
GRAND-PIERRE
Obî pour cela , oui ; j'en ai déjà eu plus de vingt écu*.
ROSALIE
De quoi te plains-tu donc?
GRAND-PIERRE
Je ne me plains pas de ce qu'il m'a donné ; mais —
JUSTINE
C'est pourtant nous qui t'avons valu cela ; car tu n'y pensais seulement pas.
GRAND-PIERRE
C'est bien vrai .
ROSALIE
Tu n'as pas refusé le premier écu qu'il t'a donné . pour remettre uue lettre à mademoiselle Javotte?
GRAND -PIERRE
Non; et c'était sans savoir ce que j'en ferais de cette lettre.
JUSTINE
Eh bien, si nous ne faisions pas toutes les réponses au nom de mademoiselle Javotte, aurais-tu ces vingt écus? Et si tu lui avais rendu cette lettre de M. Raimond , et qu'elle Teùt dit à sa mère, madame Louvier, tu aurais été chassé de chez elle , et tu ne ferais plus ses commissions.
Sûrement; mais tromper ce M. Raimond , qui est le meilleur homme du monde, il me semble que c'est mal fait.
ROSALIE
Mai fait? Au contraire. N'est-il pas trop heureux , ce vilain boiteux-là , puisqu'il se croit aimé d'uue jeune et jolie personne comme mademoiselle Javotte?
GRAND-PIERRE
Vous avez raison 3 mais s'il vient à lui parler, il découvrir.» tout.
JUSTINE
Je te réponds qu'il ne lui parlera pas ; nous le lui défendons toujours dans nos lettres , et nous lui faisous craindre que si madame Louvier découvrait son amour pour sa fille, elle ne la mît dans un couvent.
GRAND-PIERRE
J'entends bien cela ; mais comme il passe à tout moment devant sa porte , j'ai toujours peur qu'il n'entre dans la maison.
ROSALIE
Dis donc toujours la même chose. #
GRAND-PIERRE
Et puis vous lui demandez sans cesse : ce sont des gants, des jarretières , des mules , des bas de soie
Et toi , ne prends-tu pas les écus qu'il te donne?
GRAND-PIERRE
Oui , mais je ne les lui demande pas ; ainsi ce n" est pas ma faute. Attendez que je voie si mademoiselle Javotte est dans la boutique, parce que pendant que je suis ici, M. Raimond pourrait bienvenir, (il va regarder.)