M. DU BOULOIR, LE CHEVALIER
M. DU BOULOIR.
Monsieur le Chevalier, voulez-vous bien vous donner la peine d'entrer?
LE CHEVALIER
Monsieur du Bouloir, je suis bien votre serviteur.
M. DU BOULOIR.
Asseyez-vous donc, monsieur, s'il vous plaît.
(Us s'assevent.)
LE CHEVALIER
Monsieur, je suis capitaine d'infanterie , par conséquent très-peu riche; mais j'avais un oncle qui devait l'être beaucoup, parce qu'il était l'aîné de notre famille, et qu'il a toujours vécu dans la plus grande économie.
M. DU BOULOIR.
Il est donc mort?
LE CHEVALIER
Oui, monsieur, il y a six mois. L'on m'a mandé qu'il n'avait rien laissé; c'est ce qui fait que je ne me suis pas pressé de venir. Mais comme il mangeait fort peu, je ne comprends pas ce qu'est devenu son bien.
M. DU BOULOIR.
N'a-t-on pas fait un inventaire à sa mort?
LE CHEVALIER
Oui, monsieur; mais on n'a rien trouvé.
M. DU BOULOIR.
En ce cas-là, monsieur, vous ne pouvez rien demander
LE CHEVALIER
Non, vraiment.
M. DU BOULOIR.
Mais à qui a été le peu qu'il y avait?
LA VEUVE AVARE. r>99
LE CHEVALIER
À sa veuve ; car il n'a jamais eu denfanh
M. DU BOULOIR.
A sa veuve? Cela devient différent.
Oui, monsieur, d'autant qu'elle est très-avare.
M. DU EOULOIR.
Il y a tout lieu de croire que c'est elle qui retient ce qui devait vous revenir de votre oncle.
LE CHEVALIER
Je le crois comme cela.
M, DU BOULOIR.
Mais son bien, de quelle nature était-il?
LE CHEVALIER
En très-bonnes terres : mais tout cela a été vendu j et je crains qu'en l'attaquant, elle ne réponde que tout a été dissipé du temps de mon oncle.
M. DU BOULOIR.
C'est sûrement ce qu'elle répondra, s'il n'y a point eu de remplacement des fonds provenus de la vente de ces terres.
LE CHEVALIER
Je n'ai point d'argent à manger à plaider, ainsi je suis fort embarrassé.
M. DU BOULOIR.
Vous devez l'être en effet.
LE CHEVALIER
Voilà pourquoi je m'adresse à vous, monsieur, parce que vous êtes voisin de madame de Rupert, et que....
M. DU BOULOIR.
Quoi , c'est madame de Rupert?
Oui, monsieur, c'est la veuve en question.
M. DU BOULOIR.
Madame de Rupert est très-avare ; et si elle a eu envie de vous frustrer, je ne suis pas étonné qu'elle n'ait pas voulu pla-
3ûO LA VEUVE AVARE.
cer ces fonds. Il pourrait très-bien se faire , si Ton n'a point de connaissance d'acquisitions , de contrats , que tout ce bien ne soit qu'en argent ou en papiers.
LE CHEVALIER
Et comment le savoir?
M. DU BOULOIR.
C'est très-difficile ; car c'est là le secret des avares ; et ils ne le confient à personne.
LE CHEVALIER
Il n'y a donc aucunes ressources?
M. DU BOULOIR.
INon , si vous êtes sûr qu'il n'y a ni fonds , ni contrats que l'on connaisse.
LE CHEVALIER
Ali , monsieur, je suis un homme perdu !
M. DU BOULOIR.
Comment, ne pouvez-vous pas vivre dans l'emploi que vous avez?
S'il n'y avait que moi , ce ne serait rien ; mais n'ayant plus de ressources , plus d'espoir d'avoir rieu de la succession de mon oncle, je vais faire le malheur d'une personne que j'aime.... Ah , monsieur, elle en mourra de désespoir !
M. DU BOULOIR.
Vous ne l'épouserez pas, et elle n'en mourra pas. Il n'y a que vous à plaindre dans ce cas-là.
LE CHEVALIER
Si j'étais seul, j'aurais bientôt fini mon sort. Vous ne savez pas à quel point je suis malheureux. Monsieur, mon état est affreux !
M. DU BOULOIR.
Vous m'épouvantez.
LE CHEVALIER
J'ai grand besoin de vos conseils, de vos secours... Je crains d'être poursuivi....
LA VEUVE AVARE. 3oi
M. DU BOULOIR.
Quelle affaire avez-vous?
LE CHEVALIER
Monsieur, en arrivant à Arras où nous sommes en garnisou, j'y devins amoureux d'une demoiselle qui est réellement charmante.
M. DU BOULOIR.
A Arras?
M. DU BOULOIR.
J'y connais beaucoup de monde.
LE CHEVALIER
Eh bien, monsieur, c'est la fille du receveur des tailles.
M. DU BOULOIR , avec étonuement.
Mademoiselle de Piremont?
LE CHEVALIER
Oui, monsieur. Son père est-il de vos amis?
M. DU BOULOIR.
Beaucoup.
LE CHEVALIER
Ah , monsieur, ne nous trahissez pas, je vous en conjure!
M. DU BOULOIR.
Achevez, achevez.
LE CHEVALIER
N'ayant point de bien , je ne pouvais espérer de l'obtenir ; mais cela ne put diminuer mon amour. J'espérais encore de mon oncle, quoiqu'il n'eût jamais répondu à toutes les lettres que je lui ai écrites , lorsque j'appris sa mort, et en même temps qu'il ne m'avait rien laissé.
M. DU BOULOIR.
Eh bien ?
LE CHEVALIER
Des moyens que nous avions pris pour nous voir, mademoiselle de Piremont et moi , nous ont plongés dans un abîme affreux.
3o2 LA VEUVE AVARE.
M. DU BOULOIR.
Comment ?
LE CHEVALIER
Elle est devenue grosse ; la crainte d'être exposée à la fureur de ses parents , et son désespoir si je ne voulais l'en sauver en l'enlevant, m'ont déterminé à inenfuir avec elle à Paris, où nous sommes depuis huit jours , et tout prêts à mourir de misère , si vous ne trouvez pas quelque moyen de nous en tirer.
M. DU BOULOIR.
Monsieur, je n'abuserai pas de votre confiance en moi , et je ne vous ferai point de reproches sur le malheur où vous avez entraîné une malheureuse personne que vous dites que vous aimez. Mais savez-vous à qui vous parlez?
LE CHEVALIER
Monsieur
M. DU BOULOIR.
A son oncle , au frère de M . de Piremont.
LE CHEVALIER
Ah, monsieur! faites de moi ce qu'il vous plaira; mais, je vous en supplie , ayez pitié de votre malheureuse nièce : quelle ne soit pas la victime de mon imprudence. Je me jette à vos
pieds. (Il s'y jette, et M. du Bouloirle relève.)
M. DU BOULOIR.
Monsieur, que faites- vous î Asseyez-vous, et écoutez-moi.
Ah , monsieur !
M. DU BOULOIR.
Les regrets ne feront rien à ce qui est arrivé ; voyons le parti qui nous reste à prendre pour tout réparer. Ii faut savoir s'il n'y a pas moyen de rien tirer (Je madame de Rupert. Je crois en imaginer un. Vous connaît-elle?
LE CHEVALIER
Non , monsieur ; je ne me suis point présenté à elle avant de savoir si j'avais droit de lui demander.
LA VEUVE AVARE. 5o3
M. DU BOULOIR.
A la bonne heure. Si je ne réussis pas , je me charge de tout arranger vis-à-vis de mon frère, d'une façon ou d'autre. Je suis garçon , je ne veux, point me marier, j'ai du bien , je le donnerai à ma nièce, à condition qu'elle vous épousera.
LE CHEVALIER
Quoi , monsieur !
M. DU BOULOIR.
Point de remercîments