II
Mme DE GRAND- COUR.
Comme cela.
Mme DE FERMANT.
Chevalier, où allez-vous?
LE CHEVALIER
C'est que je veux demander Est-ce un chien de chasse,
que votre chien qui fait des tours ?
LE MAITRE
Non , mon général ; c'est un chien, comme qui dirait un chien que j'ai élevé à faire ces tours-là, en m'amusant comme cela quand je n'avais rien à faire.
Mme DE FERMANT.
Je crois que cela sera pitoyable. Président, qu'en pensezvous?
LE PRÉSIDENT
ISous verrons. Monsieur, commencerez-vous bientôt?
LE MAITRE
Oui, monseigneur. Allons , Cadet , allume le lustre.
CADET
Je le tiens.
LE MAITRE
Fais donc venir le violon.
CADET
Il est allé boire un coup ; il va revenir.
Ah I faites-nous grâce de la musique.
LE MAITRE
Comme il plaira à votre Grandeur.
Mme DE GRAND-COUR.
L'Abbé , on ne vous traite pas mal.
CADET
Si son Eminence voulait bien ranger ses pieds?
Mmc DE FERMANT.
Son Eminence! L'Abbé, vous voilà cardinal.
l'abbé.
Ces gens-îà vont grand train. Qu'est-ce que tu veux faire 7
DE LA FOIKE. 85
CADET
C'est pour étendre le tapis, pour ranger tout ce qu'il faut.
Mme DE GRAND-COUR.
Président, dites-moi un peu, qui est-ce qui donnait îa main à madame Durteuil, à la porte des danseurs de corde?
LE PRÉSIDENT
C'est le baron de Morberg.
Mme DE GRAND-COUR.
Quoi ! est-ce qu'elle Fa toujours?
LE PRÉSIDENT
Oui ; on dit qu'ils se sont raccommodés. C'est un homme vigoureux.
Mme DE GRAND-COUR.
Fi donc ! ne dites pas de ces choses-là.
LE CHEVALIER
A la foire , vous verrez qu'il faut être bien scrupuleux,
Mrae DE GRAND-COUR.
A la foire, comme ailleurs. Monsieur, quand commencerez vous?
LE MAITRE
Dans le moment, madame ; vous n'attendrez pas long-temps à présent.
LE CHEVALIER
Il ne faut pas tant de cérémonie.
LE MAITRE
Non , mon général ; mais c'est que le chien mange , parce qu'il a travaillé beaucoup aujourd'hui .
LE PRÉSIDENT
Je crois que , pour ce qu'il a à manger, cela doit être bientôt fait.
LE MAÎTRE
Monseigneur, il faut qu'il soit bien nourri , sans quoi il ne travaillerait pas. Cadet!
CADET, derrière une tapisserie.
J'y suis.
LE MAITRE
Le chien a-t-il niangé ?
CADET
Oui , voilà qu'il a fini.
LE MAITRE
Eh bien, amène-le donc.
CADET
Il boit.
LE MAITRE
Allons , dépêche-toi.
CADET , amenant le chien.
Briscambille, allons, allons , mon ami.
l'abbé.
Ah ! le voilà .
Mme DE GRAND-COUR.
Il n'est pas trop beau.
Mme DE FERMANT.
Il a l'air bien triste , la pauvre bête !
LE MAITRE
Messieurs , mesdames , vous allez voir tout ce que sait faire cet animal-là. Je vais avoir l'honneur de ranger à terre un jeu de cartes qui ne sont aucunement préparées de quelque manière que ce soit. .. . Mets donc Briscambille dans le milieu du tapis.
CADET
Briscambille ? allons 9 reste là. Il va se coucher. Eh , allons donc.
LE MAITRE
Laisse-le tranquille. Vous allez voir, messieurs , mesdames,
qu'il n\ a pas Un animal pareil à Celui-là. (Il range les cartes en rond
à terre autour dn chien.) A présent , s'il y a quelqu'une de ces dames, ou quelqu'un de ces messieurs , qui veuille bien avoir la bonté de penser une carte, cet animal l'apportera sur le moment. Madame veut-elle bien penser une carte?
Mmc DE GRAND-COUR. #
J'en ai pensé une.
LE MAITRE
Et madame?
Mme DE FERMANT.
Et moi aussi.
LE MAITRE
Ces messieurs veulent-ils ?
LE CHEVALIER
Non , non , une c'est comme cent.
LE MAITRE
Allons , à présent , Briscambille , songe bien à ce que tu vas faire. Apporte-moi la carte que madame a pensée»(Le chien apporte une carte.) Madame , n'est-ce pas cette carte-là ?
Mme DE GRAND-COUR.
Non, c'est la dame de trèfle.
LE MAITRE
Il n'a pourtant jamais manqué. Allons, Briscambille , prends garde à toi. Apporte-moi la carte que l'autre dame a pensée.
(Le chien tourne ou ne tourne pas, et apporte une carte.) Madame , VOllà VO—
tre carte.
Mme DE FERMANT.
Non , monsieur -, c'est l'as de pique.
LE MAITRE
Je suis fort étonné , pourtant, car il n'a jamais manqué. Je vais le faire recommencer.
LE PRÉSIDENT
Faites-lui plutôt faire autre chose.
LE MAITRE
Comme monseigneur il voudra. Tiens, Cadet, ôte toutes les cartes.
Mme DE GRAND-COUR.
Qu'est-ce qu'il va faire à présent?
LE MAITRE
Présentement, vous allez voir les nombres ; il n'a jamais manqué celui-là.
LE CHEVALIER
Qu'est-ce que c'est que les nombres?
LE MAITRE
Les nombres, mon général, c'est de deviner combien il y a de personnes dans la chambre, par exemple: c'es? an tour de raisonnement, qui est fort joli pour un animal. Je vais ranger les nombres qui sont autour de lui. (il les range.) Les voilà. Voyez à présent, messieurs et dames, ce que vous voulez lui demander?
Mme DE GRAND-COUR.
Eb bien, ce que nous sommes de personnes ici?
LE MAITRE
Oui, ma^rincesse. Allons, Briscambille, prends bien garde à toi. Si tu veux avoir à souper, il faut que tu me dises combien il y a de personnes ici. Allons, marche, apporte. (Lcci.ien
apporte un trois)
Mme DE GRAND-COUR.
Un trois! et nous sommes sept.
CADET
Non, non, madame; il va faire dans l'instant.
LE MAITRE
Je te demande, Briscambille, combien nous sommes de
monde dans Cette chambre? (Le chien apporte un cinq.) LE PRÉSIDENT.
Vous voyez bien qu'il ne sait ce qu'il fait.
LE MAITRE
Il est vrai; je ne comprends pas moi-même. .. .
LE CHEVALIER
C'est une bête fort habile!
Plus que vous ne pensez : voyez les deux cartes, cinq et trois font huit; il se compte aussi.
LE MAITRE
Oui, oui, justement; son Émincnce il a raison; c'est qu'il fait quelquefois en deux fois.
LE PRÉSIDENT
Je crois que l'Abbé est de moitié avec le chien.
LE CHEVALIER
Oui, oui; je le crois aussi.
Mme DE GRAND-COUR, qui causait avec madame de Fermant.
Eh bien, a-t-il bien deviné?
LE PRÉSIDENT
Non, vraiment, et je vous reponds qu'il ne devinera rien.
LE MAITRE
Je demande pardon à Monseigneur.
Mme DE FERMANT.
Eh bien, allons-nous-en. Voulez-vous, madame?
Mme DE GRAND-COUR.
Je ne demande pas mieux, (se levant.)
LE MAITRE
Ah, mes princesses! encore ce tour-ci qu'il fait fort bien.
Mme DE FERMANT.
Oui , comme les autres.
l'abbé.
Il faut le voir, mesdames; asseyez-vous donc.
Mme DE GRAND-COUR.
L'Abbé y prend goût.
Mme DE FERMANT.
C'est ennuyeux à mourir.
l'abbé.
Cela sera bientôt fait; n'est-ce pas, monsieur?
LE MAITRE
Oui, mon révérend Père.
Mme DE GRAND-COUR.
Ah, l'Abbé, mon révérend Père! Je l'aime tout-à-fait! (eii«
rit-)
L ABBE
Allons, mesdames, ne faites donc pas de bruit.
Mn,e DF GRAND-COUR.
Oui, oui, mon révérend Père. (Elle rit.)
LE CHEVALIER
Qu'est-ce qu'il va faire voire chien, monsieur le maître?
LE MAITRE
C'est pour les couleurs à présent. (u les range.) Vous allez voir présentement qu'il va deviuer la couleur qu'on voudra. Par où voulez-vous qu'il commence?
LE PRÉSIDENT
Ah! par où vous voudrez vous-même.
LE MAITRE
Allons, je vais dire la robe de la princesse. Briscambille, regarde b?en. (Le chien ne regarde pas.) Il faut deviner cette couleur. Briscambille, allons, apporte donc. (Le chi-n apporte da noir.)
Mme DE FERMANT.
Fort bien, fort bien ; il prend la couleur de rose pour du noir.
LE MAITRE, menaçant le chien.
Ali! le vilain. Allons, recommence.
Mme DE GRAND- COUR, s'en allant.
Non, non, en voilà assez.
LE PRÉSIDENT, ironiquement.
Il est fort habile, votre chien.
LE MAITRE
Monseigneur, une autre fois il fera encore mieux.
Mme DE GRAND-COUR.
Ah! l'Abbé, mon manteau, je vous prie.
l'abbé.
Où l'avez-vous laissé?
Mme DE GRAND-COUR.
Quelque part là sur la chaise où j'étais assise.
Oui, le voilà.
Mme DE GRAND-COUR.
En vous remerciant, l'Abbé.
LE MAITRE
Mes princesses, vous nous ferez L'honneur de revenir nous voir.
LE PRESIDENT
Sûrement : ces clames n'y manqueront pas.
LE MAITRE
INous vous prions de nous envoyer vos amis, vos connaissances.
LE PRÉSIDENT
Oui, c'est un bon tour à leur faire?
LE MAITRE
Je suis bien aise que Monseigneur il soit content.