LES PLEUREURS
M. DELEPIIfE.
Il avait choisi ce genre d'oecupation-là ; et c'était pour n'être pas distrait , qu'il avait abandonné Paris, pour Nemours.
M. DESGRAIS
Je conçois qu'on y est plus tranquille.
M. DELEPINE.
Il mit une si grande application à ce qui ne devait être pour lui qu'un amusement, qu il en perdait le boire et le manger. Le dernier logogriphe lui a fait passer huit jours et huit nuits de suite, sans pouvoir le deviner : cela lui a échauffe le sang; en trois jours de temps il est mort. C'est affreux !
M. DESGRAIS
Voilà comme est mort ce pauvre Homère.
M. DELEPINE.
Qu'est-ce que c'était que M. Homère?
M. DESGRAIS
Quoi ! vous ne connaissez pas Homère, le poète grec?
M. DELEPINE.
Ah , mon Dieu, je ne le connais pas ! Je le regretterai toute ma vie.
M. DESGRAIS
C'était un homme cela! Quelles images , quelle poésie!
M. DELEPINE.
Ah , ne m'en parlez pas ! Les larmes me viennent aux yeux d'abord que j'y pense.
M. DESGRAIS
Et qui pleurera-t-on, si ce n'est un aussi grand homme?
M. DELEPINE.
Et vous croyez que M. Cinq-Pieds est mort comme lui?
M. DESGRAIS
Quoi , ne vous souvenez-vous pas qu'il mourut de regret de n'avoir pu deviner une énigme que lui avaient proposée des pêcheurs dans une des îles Sporadcs?
M. DELEPINE.
Ah , mon dieu, oui , vous me le rappelez. Que c'était un bonhomme! (iipienre.)
D'HOME RE. l27
M. DESGRAIS
C'est un excellent homme, qu'il faut dire. Ah! (il pleure.)
M. DELEPINE.
Quand on dit quil dormait quelquefois , c'est qu'il était aveugle , et Ton s'y méprenait. Ah ! (il pleure.)
M. DESGRAIS
Monsieur, les grands hommes auront toujours des envieux. Mais qu'ils imitent Homère ceux qui disent cela ; qu'ils imitent sa bonté et sa reconnaissance, comme il célébrait dans ses ouvrages tous ceux à qui il avait quelque obligation.
Ah! (Il pleure.)
M. DELEPINE.
Quel homme! Quel homme! (H pleure.) Qui est-ce qui aurait inventé l'épopée de nos jours?
M. DESGRAIS
Ah! personne, personne! (il pleure.)
M. DELEPINE.
Aristote n'en veut pas convenir ; mais il dit pourtant que c'est lui qui L'a enseignée aux poètes .
M. DESGRAIS
L'épopée? (Il pleure.)
M. DELEPINE.
Oui, l'épopée!
( Ils pleurent tous les deux bien fort. )
M. DESGRAIS
L'épopée, sans lui, n aurait jamais paru, (il pleure
M. DELEPINE.
ISous n'eussions jamais connu l'épopée !
(Ils pleurent.)
M. DESGRAIS
Non , non ; l'épopée !
Ensemble.
Ah , ah , ah !
( Ils pleurent jusqu'aux sanglots. )