‹ Proverbes dramatiques de Carmontelle (volume 3)Chapitre 148 sur 206 · LA COMTESSE, M"« DE RICHEVIÈRE · texte numérisé non relu

LA COMTESSE, M"« DE RICHEVIÈRE

LA COMTESSE

Il m'évite; il connaît sans doute Tinfidélité du Mnrquis^ et il peut l'approuver!

M"e DE RICHEVIÈRE.

Mais le Marquis vous aimait si sincèrement! Comment pouvez-\ous le soupçonner d'infidélité? Ah, ma tante' je mourrais plutôt que d'avoir un pareil soupçon sur Tamour que le Chevalier a pour moi.

LA COMTESSE

Vous êtes bien jeune, ma niècej et vous ne connaissez pas encore les hommes.

]M^'« DE RICHEVIÈRE.

S'il y en a de perfides, je jurerais bien que le Chevalier ne sera jamais de ce nombre-là.

LA C031TESSE

J'approuve cette façon de penser j il faut estimer ce qu'on aime. Voiià comme je croyais que je serais toujours avec le Marquis, avant de venir à Paris. J'ai vu naître sa froideur, j'ai cru la pouvoir ranimer par la jalousie. Il ignore que le Chevalier doit vous épouser; en essayant de le faire paraître amoureux de moi, j'ai eu la douleur de voir le Marquis insensible à cette épreuve; non, il ne m'aime plus!

M'^e DE RICHEVIÈRE.

Peut-être craint-il de vous offenser, en vous montrant de la jalousie. Cessez cette feinte, puisqu'elle est inutile.

LA COMTESSE

Elle ne durera pas long-temps, ma chère nièce; je suis même fâchée d'avoir retardé pour cela votre bonheur; dès ce jour même, je vais tout réparer.

M"e DE RICHEVIÈRE.

Quoi, dès ce jour? Ah, ma chère tante!... Mais si vous n'êtes pas heureuse, il manquera toujours quelque chose à la satisfaction que je vais goûter.

LA COMTESSE

Ce sentiment prouve bien votre tendresse pour moi, et me la rend plus chère à chaque instant. Apprenez donc tout ce que je redoute. Je me promenais avant-hier seule et fort tard; je m'égarai en rêvant à la froideur du Marquis. Il faisait clair de

iune^ le hasard m'amena proche de ce bosquet. Tenlendis parler, c'était lui : il se plaigaait. Je m'ayaucai sans brull et jV'~

coulai.

m"« de riche vière.

O cielî avec qui était-il ! Je trëmis pour vous!

LA COMTESSE

II était seul.

M^'e DE RICHEVIÈRE.

Et il parlait? Vous n'avez sûrement pas vu à qui?

LA COMTESSE

Il était seul, vous dis-je. Il adressait des plaintes entre-coupées de soupirs, à une statue qu il accusait d'ingratitude. Voilà souvent comme les hommes abandonnent qui les aime, pour vouloir être aimés de qui les délaisse.

M"e DE RICHEVIERE.

Il parlait à une statue! ici?

LA COMTESSE

m"« DE RICHEVIÈRE.

Mais il n'y en a point.

LA COMTESSE

Il y en a sûrement une que nous ne voyons pas.

m"« DE RICHEVIÈRE.

Parler à une statue! ma tante, vous vous moquez de moi. Que peut-on lui dire?

LA COMTESSE

Ah, ma nièce, il lui disait qu'il Tadorerait toujours.

M"e DE RICHEVIÈRE.

Je crains en vérité que la tête ne lui ait tourné. Cela est effrayant au moins j et je ne vois pas pourquoi vous seriez jalouse de cette statue.

LA COMTESSE

Je vais vous l'apprendre. Avant de m'aimer, le Marquis aimait la marquise de Vermont; il en était aimé : mais la fortune de la Marquise étant réduite à rien, ses parents la forcèrent d'épouser Vermont, qui est très-riche. Il y avait dix ans qu'elle

était mariée, lorsque je connus le Marquis j il la regrettait toujours aussi vivement. Un cœur si tendre me parut estimable, je désirai de pouvoir le consoler; j'y parvins, et je l'aimai comme je l'aime encore. Si cette statue était celle de la Marquise, si c'est cet amour qui s'est ranimé, j'en mourrai de douleur.

M"e DE RICHEVIÈRE.

Mais, OÙ eSt-elle7 cherchons. (Elle regarde de tous côlés.) Jc UC

vois rien.

LA COMTESSE

Elle ne saurait paraître , sans savoir le secret qui peut ouvrir ce qui nous la cache ; mais à force d'argent , l'ouvrier qui l'a faite m'a donné ce secret. Je l'ai ici. (Elle tire un papier.)

M"e DE RICHEVIERE.

Voyons promptement.

LA COMTESSE , montrant sur son papier.

Voici le treillage comme il est fait. Lisons. « En poussant le «bouton A , la niche s'ouvre; en poussant le bouton B , elle )) se referme. »

M"e DE RICHEVIÈRE.

Ah , ma tante ! que ce soit moi , je vous prie, (Elle vapoussy un bouton.) Eh bien , la niche ne s'ouvre pas.

LA COMTESSE

C'est que c'est l'autre bouton sans doute ; essayons. (Le treillage s'ouvre, et l'on voit une statue de femme.)

M^Je DE RICHEVIÈRE, avec joie.

Ah , ma tante , que vois-je î

LA COMTESSE

Quoi donc?

M"e DE RICHEVIÈRE.

Cest vous-même.

LA COMTESSE

Moi?

m"« de RICHEVIÈRE.

Oui, examinez bien, ce sont tous vos traits. Il vous aime

toujours ! (Elle embrasse la Comtesse.)

LA STATUE. 26û

LA COMTESSE

J'ai peine à retenir l'excès ^e ma joie i

M"e DE RICHEVIÈRE , la soutenanl.

Ah , jouissez de tout votre bonheur !

LA COMTESSE

C'était donc à moi qu'il parlait , qu'il adressait des plaintes si tendres !

I M"e j)E RICHEVIERE.

Et vous le croyiez ingrat .' Vous voyez bien , ma tante , qu'il ne faut pas soupçonner légèrement son amant d'être infidèle.

LA COMTESSE

Oui, ma chère nièce, vous avez raison. (Eiierére.)

M"e DE RICHEVIÈRE.

A quoi pensez-vous donc 7

LA COMTESSE

Il me vient une idée... Oui.

M^le DE RICHEVIÈRE.

l Qu'est-ce que c'est?

^ LA COMTESSE

Je dois récompenser le Marquis de tous les maux que Je lui ai causés,

MUe DE RICHEVIÈRE.

Oh! pour cela, oui.

LA COMTESSE

Je gagerais qu'il était ici avec le Baron , pour lui faire voir cette statue.

M^le DE RICHEVIÈRE.

J'en jurerais , moi.

LA COMTESSE

Nous allons refermer ce treillage.

M^e DE RICHEVIÈRE.

Oui , oui , venez.

(Elles ferment le treillage. )

LA COMTESSE

Je pourrai pénétrer à travers la charmille qui est derrière

la figure, me mettre à sa place j et quand le Marquis reviendra pour la montrer au Baron, ce sera moi qu'il trouvera.

M^^^ DE RICHEVIÈRE.

Ah , ma tante ! c'est l'amour même qui vous inspire.

LA COMTESSE

Ma robe est blanche, une gaze, un voile... Julie m'ajustera tout cela à merveille , pour qu'au premier coup-d'œil il s'v méprenne un instant.

M"e DE RICHEI^IÈRE.

Qu'il sera délicieux pour lui cet instant !

LA COMTESSK.

Restez ici pour l'empêcher, ainsi que le Baron , d'approchei avant que j'aie pu me placer.

Mlle DE RICHEVIÈRE.

Je ne demande pas mieux.

LA COMTESSE

Asseyez vous sur ce banc , et faites semblant délire. Avezvous un livre?

m"^ de RICHEVIÈRE.

Ma tante, voilà le Chevalier.

LA COMTESSE , souriant.

J'entends , vous n'aurez pas besoin de livre, n'est-ce pas?

M"<' DE RICHEVIÈRE.

Si vous permettez...

Quand le Marquis et le Baron viendront , vous ne vous en irez que lorsque je vous enverrai dire de me venir parler.

M"e DE RICHEVIÈRE.

Je n'ai point d'autre affaire ; je vous en réponds.

LA COMTESSE

Ne dites rien au Chevalier de mon projet; sa vivacité, sa joie pourraient le déranger.

M"e DE RICHEVIÈRE.

Ne craignez rien.

LA COMTESSE

Ija contrainte ne sera pas longue.

SCÈlNE V.

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