SCENE PREMIERE
La scène est dans l'appartement de madame de Clervatit.
MADAME DE CLERVAUT, LE CHEVALIER, tous deux
en habits de bal.
flime DE CLERVAUT, en entrant et s'asseyant.
Attendons ici. Madame de Miremont est insupportable! Voyez à quelle heure nous arriverons au bal.
LE CHEVALIER
Pourquoi désirez- vous de me priver d'un moment si précieux pour moi?
M™« DE CLERVAUT
Chevalier, encore une fois, ne me parlez plus sur ce ton-là ^ ou Je ne vous verrai plus.
LE CHEVALIER
Mais, madame, est-ce répugnance? Ne me trouvez-vous pas digne de vous?
]Vime DE CLERVAUT.
Je vdus ai déjà dit que je vous estime; j'aime votre ton^ je suis même charmée de vous rencontrer dans la société : mais pour ce qui est de Tamonr, je n en veux point avoir.
LE CHEVALIER
Si je ne vous déplais pas, pourquoi refuser mes soins? Estce faire une indiscrétion de vous le demander? Si vous m'estimez, pourquoi me le taire?
Bin^e DE CLERVAUT.
Vous avez raison : ce sera peut-être un moyen de vous guérir de votre amour, et de vous empêcher de perdre un temps que vous emploieriez mieux ailleurs.
Ah! madanxe, ne le croyez pasj non, jamais... '
Mme DE CLERVAUT.
Ecoutez-moi. J'ai épousé M. de Clervaut sans le connaître, comme c'est Fusage : c'est un liomme aimable, qui m'a aimée dès le premier moment, dont je fais tout le bonheur : pourquoi le troublerai- je? Je suis heureuse comme je suis, que puis- je désirer de plus?
LE CHEVALIER
D'être aimée autant que vous méritez de l'être.
M^ie DE CLERVAUT.
Je le suis.
LE CHEVALIER
Vous !eci*oyez7 mais si vous l'aimez réellement, votre bonheur ne sera pas long.
I\l™° DE CLERVAUT.
J'ai pour mon mari une estime et une amitié sol ides j et rien ne pourra me déterminer à lui causer le moindre chagrin. Les moyens que vous voulez même employer pour me faire répondre à vos sentiments, feront le contraire, et m'éloigneront de vous entièrement.
LE CHEVALIER
Mais si Clervaut vous trompe?
Dîme DE CLERVAUT, rêvant.
S'il me trompait!.... Mais cela n'est pas possible
LE CHEVALIER
Pour ma justification, du moins consentez à eu avoir la preuve.
M™* DE CLERVAUT
Je ne saurais le croire.
LE CHEVALIER
Et quelle opinion vous restera-t-il de moi? celle d'un malhonnête homme, d'un imposteur. Me méprisercz-vous assez pour vouloir conserver une impression aussi cruelle pour moi?
M™" DE CLERVAUT
Mon mari m'aimej je n en saurais douter.
LE CHEVALIER
Il peut VOUS avoir aimée : je le crois comme vous; mais son amour n'a pas été assez fort pour résister au désir cVêtre aimé d'une autre.
Mme DE CLERVAUT.
Mais si cela n'est pas vrai, à quoi pouvez-vous vous attendre?
LE CHEVALIER
A m.ériter votre indignation toute ma vie.
M™e DE CLERVAUT.
Je vous la promets^ songez-y avant de rien entreprendre.
Mais si vous êtes convaincue, vous n'aurez plus de raisons à m' opposer. Que. puls-je espérer? Ce n'est plus un vol que je lui faisj vous n'avez pas encore connu le bonheur d'aimer^ je vous réponds toute ma vie de n'avoir de volontés que les vôtres , si votre cœur peut devenir sensible. C'est un bien si grand, qu'à peine peut-on le concevoir, même en le goûtant,
Mme DE CLERVAUT.
Chevalier Quels sont vos moyens ?
LE CHEVALIER
Que me promettez-vous ?
M^e DE CLERVAUT.
Il faut être sûre avant de pouvoir s'engagqr.
LE CHEVALIER
Ah , je serai trop heureux I (II lui baise la main.) j^jme DE CLERVAUT , souriant.
Votre espoir s'accroît facilement.
LE CHEVALIER
Le moyen que j'imagine est presque sur. Vous êtes de ia taille de madame d'Orville. . .
M?»^ DE CLERVAUT
Quoi; ce serait madame d'Orville que mon mari aimerait?
LE CHEVALIER
Elle-même. Elle se masquera , pour n'être pas obligée de
ô54 LE BAL.
faire les honneurs de son bal . Votre mari , occupé d'elle , oubliera toutes les autres femmes, et cbercbera les occasions de lui parler sans cesse. Sa prononciation la fait aisément reconnaître. Parlez ejras comme elle ; il s'y trompera , et vous connaîtrez facilement le fond de son cœur. Si ce moyen-là vous manque , je vous en trouverai d'autres, je vous en réponds.
m.^^ DE CLERVAUT.
Je crois que je dois m'en rapporter à vous ; mais songez , encore une fois , à tout ce que vous risquez , si vous vous trompez : je ne vous reverrai de ma vie. (Elle se lève.) Puisque madame de Miremont ne vient point , parlons.
(Ils sortent après s'être masqués.)