SCENE PREMIERE
W ITÏHAÎV^ se promène ea rêvant tristement; HEJNRI se promène de même, et heurte Wittham en le rencontrant.
WITTHAM.
Vous pouvez VOUS promener , ainsi que moi , monsieur ; mais vous me poussez trop fort , et cela est fort mal fait.
HENRI
Eh bien , monsieur, tuez-moi , si vous le trouvez mauvais j cela m'est fort égal ; vous me ferez même grand plaisir, parce qu^tlans le moment je vais me jeter dans la rivière.
WITTHAM.
Vous allez vous jeter dans la rivière?
HENRI
Oui, monsieur.
WITTHAM.
Et moi aussi, monsieur.
HEIN RI
Vous?
WITTHAM.
Oui , je vous dis j mais je trouve fort extraordinaire que vous , vous y alliez aussi.
HENRI
Je ne vois pas pourquoi. Je suis maîjre de faire ce oui me plaît, apparemment.
WITTHAM.
Sûrement ; je ne dispute pas sur la liberté ; mais je trouve seulement que vous êtes bien jeune pour cela.
HENRI
Monsieur, je crois que l'âge ne fait rien , puisque je n'en suis pas moins malheureux.
WITTHAM.
Et pourquoi malheureux 7
HENRI
J'ai tout perdu , je n'ai point d'auti'C ressource que la mort.
WITTHAM.
Tout perdu 7 Ce n est pas un malheur. Je voudrais être comme vous : je suis emharrassé avec tout mon bien , cela m'ennuie , je ne sais plus que faire ; je veux finir cet embarras-là , en me noyant.
HENRI
Ce n'est pas seulement de l'argent que Je perds ^ c'est un bonheur dont rien ne peut me consoler.
WITTHAM.
Je ne comprends pas bien quel est le bonheur dont vous parlez; j'ai connu tout ce qu'on appelle bonheur : il n'en est point.
HENRI
Et l'amour ; monsieur 7
WITTHAM.
L'amour7 Oui, j'en ai entendu parler; mais je n'en ai point trouvé de bon. Il y a long-temps que je n'en connais plus.
HENRI
Ah! monsieur, si vous connaissiez ladi.... /
WITTHAM.
Vous dites, ladi 7...
HENRI
Permettez-moi de ne vous la pas nommer.
WITTHAM.
Gomme il vous plaira.
HENRI
Il y a deux mois que je vis ladi à la campagne cliez une de
LES DEUX ANGLAIS. l5
ses parentes : j'eus le bonheur de lui plaire. Son père est trèsricl)e , et sans bien je ne puis me présenter à lui pour épouser sa fille, surtout ne le connaissant pas.
WITTHAM.
Pourquoi 7
HENRI
Parce que le vaisseau qui portait tout ce que je possédais à la Jamaïque, vient de périr.
WITTHAM.
Et pour cela, vous allez vous noyer?
HENRI
Sûrement : i! vaut mieux finir, que de vivre dans le désespoir.
WITTHAM.
Ce n'est point une bonne raison pour mourir, je vous disj il faut être sûr qu on ne sera plus heureux.
HENRI
Et puîs-je en douter?
WITTHAM.
Sûrement : je réponds pour vous j si c'est du bien qu'il vous faut, j'en ai beaucoup trop, je' vous dis, et je vous en donne la moitié pour que vous ayez votre ladi. Il en restera encore plus qu'il ne faut à ma fille pour la marier^ et le père de votre ladi a tort de vouloir un gendre riche.
HENRI
Quel excès de générosité î
WITTHAM.
Non, je ne suis point généreux^ au contraire, je voudrais avoir trouvé un gendre comme vous, qui voulût se charger du poids des affaires que le bien entraîne : je lui donnerais ma fille tout présentement.
HENRI
Ah, que milord Wittham ne pense-t-il comme vous!
l4. LES DEUX ANGLAIS.
WITTHAM.
Oue dltes-YOus de milord Witdiam? Prenez £jarde.
HENRI
Cest le père de ladi Sopliie^ que j'aime.
AVITTHAM.
Milord Wittham? Hé bien, je suis milord Wittham, et je trouve fort mal que vous pensiez de moi comme vous avez dit.
HENRI
Ah! milord, je vous demande pardon; je ne vous connaissais pas. • f
WITTHAM.
Ce n'est point là une raison pour mal penser des gens. Je ne sais point votre nom et je n'en suis pas plus capable, pour cela, de mal penser de vous.
HENRI
Je me nomme Henri.
WITTHAM.
Vous êtes fils de milord Williams?
HENRI
Oui, milord. Vous a-t-il été connu? •
WITTHAM.
Sûrement : il m'a donné à Boston cinq coups d'épée dont j ai été fort long-temps malade.
HENRI , à part.
Que je suis malheureux!
AVITTHAM.
Mais c'était un brave homme, un peu Toi'}' ; et j'ai toujours été son ami depuis. Allons, je vous donne ma fille et tout mon bien, si vous voulez les accepter.
HENRI
Quoi, vous consentiriez?...
W^ITTHAM.
Oui, je vous dis, à condition que vous prendrez tout le bien
LES DEUX ANGLAIS. l5
et que je ne ferai plus aucun calcul, que je n'en entendrai plus parler. Pour lors, je retourne avec vous à Londres.
HENRI
Quels remercîmens ! , . . . Vous me donnez Sophie? J'en mourrai de joie.
WITTHAM.
Vous voyez bien que vous n'étiez pas encore dans le moment de mourir dans la rivière.
HENRI
Que ne vous devrai-je pas!
WITTHAM.
c'est de l'embarras que je vous donne, et non pas un présent^ et avec vous et ma fille, je veux vivre encore, et je serai plus content si vous le devenez. Allons, partons sur le moment «ans perdre plus de temps. *
PROVERBE m.
PERSONNAGES
M. D ORYILLE.
M. FRÉMONT, médecin.
COMTOIS I '^9^^^^^ "^ ^^* '^'^ ^rnlk.
La scène est chez M. d'OrvIUe.