M, RONFLANT^ M. DECOUSU
Oh, toujours, toujours!
LE DUC
Parfois elles ont clés caprices^ comme vous savez.
M. DFCOUSU.
Vous ne les connaissez guère, je crois?
LE DUC
Comme un autre.
M. ROxVFLANT.
Monsieur le duc, j'ai Thonneur de vous apporter le cinquième acte de ma nouveiie tragédie. Si vous aviez un quart d'heure seulement à me donner...
M, DÉCOUSU
Moi, je ne veux faire voir à monsieur le duc que mon ariette de la Chaise de poste qui va se hriser et qui sonne la ferraille : ce sera encore plus court.
ai. RONFLANT.
Monsieur Décousu, un moment, s'il vous plaît: vous ne devez passer qu'après moi.
M. DÉCOUSU
Monsieur Ronflant, vous prenez là un ton...
LE DUC
Messieurs, vous vous disputerez une autre fois.
M. RONFLANT
Mais, monsieur le duc, jugez un peu si un poète d'op;'ra comique doit avoir le pas sur un poète tragique. Si quelqu'un doit protéger le ton des héros, je crois que c'est vous.
M. DÉCOUSU
Oui, le vrai ton des héros 3 mais celui qu'ils n'ont jamais eu et qu'ils n'auront jamais, cela est différent.
M. RONFLANT
Qu'ils n'auront jamais?
M. DÉCOUSU. W
Assurément^ au lieu que moi je peins la nature et la vérité.
M. RONFLANT
La nature et la vérité! Il va bleu du mérite à toujours copier! Où est cloue le génie?
M. DÉCOUSU
Molière manquait de mérite. Osez-vous dire cela?
M. RONFLA^ T
Molière!... Molière n'a point fait de tragédies.
LF duc; Eli, messieurs, ne disputez pas! je nai pas le temps.
M. RONFLANT
Monsieur le duc, suivant votre conseil, j'ai cherché pour i mon dénouement, et j ai imaginé, un tyran de plus.
M. DFCOUSU.
Moi J j'ai cru que ma Chaise de poste était une nouveauté dont vous seriez content.
LE duc.
Je vous ai déjà dit que j'étais occupé très-sérieusement.
M. RONFLANT
Si monsieur le duc voulait nous faire part de ses productions...
M. DFCOUSU.
jNous serions bien sûrs d'avoir de quoi admirer.
LE DUC
ISon, vous dls-je; j'ai passé toute la matinée à rêver, à barbouiller du papier, sans pouvoir rien faire.
M. RONFLANT
CVst qu'apparemment c'est un uouveaugenre que monsieur le duc a choisi?
LE DUC
Non , au contraire : c'est un couplet ; ainsi vous voyez bien...
M. DÉCOUSU
Personi^i'enfait assurément aussi facilement que monsieur le duc.
LE SEIGNEUR AUTEUR. iSj
LE DUC
Ordinairement cela ne me coûte rien ; mais aujourcVhui je ' ne sais ce que j'ai.
M. RONFLANT
Est-ce un sujet rare?
LE DUC
Non ; c'est un bouquet.
M. DÉCOUSU
Un bouquet 7
LE DUC
Oui , un bouquet , pour une femme que j'aime ; et vous sentez bien qu'il faut que cela soit neuf, qu'il faut de la pensée. Asseyez, asseyez-vous là.
M. RONFLANT
Mais la pensée, monsieur le duc l'a trouvée?
LE DUC
Moi!
M. DÉCOUSU
Oui , un bouquet.
LE DUC
C'est vrai ; c'est moi qui veux que ce soit un bouquet. Comme vous dites , voilà la pensée trouvée. Mais il faut la mettre en cbant, et voilà le difficile.
M. DÉCOUSU
Avez-vous cboisi un air?
Bon! j'en ai cent.
M. DÉCOUSU
Il faut s'arrêter à un seul.
LE DUC
C'est vrai , aussi j'avais envie de prendre...
M. RONFLANT
M. Décousu vous en dira, monsieur le duc.
l38 LE SEIGNEUR AUTEUR.
M. DÉCOUSU
Oui, prenez... (Il chante.)
C'est la filie à Simonette. (i)
LE DUC
C'étoit justement celui-là que j'avais en vue.
M. RONFLANT
Eh bien , votre couplet est fait.
LE DUC
Pas tout-à-fait.
' M. RONFLANT
Pardonnez-moi 5 tenez, écrivez.
LE DUC , prensnt sa plume.
Cest vrai , les choses viennent quelquefois comme cela sans peine.
BI. DÉCOUSU
Sans peine î Vous n'en avez sûrement pas.
M. RONFLANT
Vous commencez par dire : (U chante.) (2) Que de fleurs on va répandre.. .
LE DUC
Oh, pour ce vers-là , je Tai déjà écrit plus de vingt fois et je Tai effiacé de même.
M. RONFLANT
Pourquoi TefFacer? Il est bon ^ il annonce la fête.
LE DUC
C'est vrai. ( 11 écrit.)
Que de fleurs on va répandre ,
M. DÉCOUSU
Dans un jour aussi charmant !
LE DUC
Voilà ce que j'ai fait.
Que de fleurs on va répandre , Dans un jour aussi charmant?
(1) C'est un air d'AiiDclte et Lnbin. *
(2) Il chnnie, et l'on chante tous les vers à mcsme qu'on les fait.
LE SEIG^'EUn AUTEUR. iSq
M. RONFLANT
Vous allez d'un train î Altenclez ; voyons ce c|ue vous allez dire. Laissons faire monsieur le duc, ne le troublons pas.
LE DUC
Je dirais par exemple. .
M. DÉCOUSU
Que de chants se font entendre ,
M. RONFLANT
Pour exprimer ce qu on sent !
LE DUC
Oui, oui.
Que de chants... ^
M. Dr:cousu.
Se font entendre , l^n moment s'il vous plaît.
Pour....
M. RONFLANT
Exprimer ce qu'on sent !
LE DUC
Pour exprimer ce qu'on sent l Je ne trouve pas mal ces deux vers- là. Qu'en dites-vous? Ne me flattez pas j parlez-moi naturellement. Que de fleurs se font entendre ,
M. DÉCOUSU
Que de chants...
Oui, oui.
Que de chants se font entendre ,
Pour exprimer ce qu'on sent î Cela va bien.
M. RONFLANT
A merveilles ! •
LE DUC
Vovons un peu le reste. Je voudrais parler de ses grâces,
M. RONFLANT
Oui , de ses grâces 5 c'est très-bien vu.
l4o LE SEIGNEUR AUTEUL.
M. DÉCOUSU
Vos grâces , voire art de plaire.
LE DUC
Oui^ je dis :
Vos grâces, votre art de plaire.
Écrivons.
M. RONFLANT
Ce n est sûrement pas nous qui le faisons dire à monsieur le duc.
LE DUC
Vos grâces ;, votre art de plaire. . .
M. RONFLANT
Font répéter tous les jours...
LE DUC
Se répètent tous les jours
M. RONFLANT
Non , non , vous dites :
Font répéter tous les jours :
LE DUC
Ouij oui, je dis:
Font répéter tous les jours :
Font répéter , font répéter î II y a bien de quoi ; c'est qu'il faut peindre en chantant...
M. DÉCOUSU
Sans doute , et c'est là votre talent.
LE DUC
Oui j je n'y suis pas absolument maladroit. Font répéter tous les jours:
M. DÉCOUSU
c'est la fête de Cylhère.
LE DUC
Ob , pour celui-là , je me le vole à moi-même en le faisant ; je n'ai pas dit autre chose de la matinée. C'est la fête de Cvthèrc.
LE SEIGNEUR AUTEUR. l^i
M. RONFLANT
C'est la fêle des amours.
Cela va de soi-même^ fête de Cythère, fête des amonrs. Qui dit Tua^ dit l'autre.