LE GRIS
Je ne vois pas comment vous pourrez réussir.
En prenant mon sujet à l'opéra-comique.
M. LE GRIS
Ah ! votre tragédie est donc mise en musique?
M. LE NAIN
Point du tout, en grands vers, qu'on doit crier très-foi t.
M. LFGRIS.
Des poumons de l'acteur dépendra votre sort?
M. LE NAIN
Non , non.
M. LEGRIS
De plus en plus ceci toujours m'étonne.
M. LE NAIN
Apprenez mon secret; la recette est fort bonne.
M. LEGRIS
A l'opéra-comique allez prendre un sujet î
M. LE NAIN
Mais puisqu'on Vy choisit pour en faire un ballet, Je peux bien m'en saisir pour une tragédie.
M. LE GRIS, ironiquement.
Et mol, je le prendrai pour une comédie.
Pourquoi non? C'est h quoi je n'avais pas pensé.
M. LE GRIS
Pour prendre un le! moyen il faut être insensé!
M. LE NAIN
Il faut prendre où Ion peut.
M. LE GRIS
N'avez-vons point de honte?
M. LE NAIN
Non, car j'ai b'en choisi ; c'esl un ircs-joIi conte.
Quand i'ai vu j|u en suivant pas à pas un sujet,
D un opt'-ra -coniique on Cn'\t un l)on l)allet ,
J'ai (hl , suivant co plan jusqu'à la moindre scène ,
J'en puis luire jm bon drame , et sans beaucoup de peine.
M. LE GRIS
Supposant qu'il soit bon , on le reconnaîtra.
M. LE NAIN
Et le public charmé , trois fois bravo criera.
M. LE GRIS
Ah J si vous le croyez , je vous en félicite.
M. LE NAIN
Mais pour être applaudi faut-il tant de mérite?
M. LE GRIS
Quel conte avez-vons pris ?
C'est Annetle et Lubin.
Et mon ouvrage , à moi , c'est Ulzette et Zaskin , En cinq actes bien pleins , hormis le quatrième . Qui , faible d'action , fait briller le cinquième.
M. LE GRIS
Mais Annette et Lubln....
M. LE NAIN
Est un sujet charmant !
Le Bailli n'esl-il pas un jaloux , un tvran , Un ministre cruel , respirant la vengeance, Toujours persécutant la vertu , l'inn'jcence? Lo Seigneur généreux , limage d un bon roi. Qui suit plutôt son cœur qu'une cruelle loi?
M. LE GRIS
Et comment amener un dénouement tragique?
M. LE NAIN
Ah ! rien n'est plus facile , et le conle l'indique. Dans mon drame je fais triompher la vertu, Par elle on voit le vice à ses pieds abattu.
M. LE GRIS
Mais il faut de beaux vers .
M. LE NAIN
J'en ai d'assez aimables , Plusieurs sont très-heureux ; mais les plus admirables , Et que je fais toujours pour être surprenants , Sont ceux qui sont obscurs ; ils sont éblouissants.
M. LE GRIS, ironiquement.
Vous répondez à tout , et sans soins et sans veilles. Vous avez le secret de faire des merveilles.
M. LE NAIN
Je ne me cache point, ou pourra m'imiter. Les auteurs tels que moi pourront en profiter : Arrachant les lauriers des mains de Melpomène, On les verra briller tour à tour sur la scène.
M. LE GRIS
Mais pour répondre mieux d'un si brillant succès ,
Il aurait fallu faire au moins quelques essais ;
A quelques gens d'esprit, dégoût, vous faire entendre.
M. LE NAIN
Je me» suis biea gardé; je veux brusquer, surprendre, Enlever les ùrai-o , et cela dès ce soir ; Vous V pouvez compter.
M. LE GRIS
Mais je voudrais le voir.
M. LE NAIN
"Venez , et vous verrez , en écarLint l'envie , Ce qu'on fera de mieux en fait de tragédie.
ULZETTE ET ZASKIN.