‹ Proverbes dramatiques de Carmontelle (volume 4)Chapitre 337 sur 339 · PROVERBE CI · texte numérisé non relu

PROVERBE CI

Les deux Comédikns de Province. — Les jours se suivent et ne se ressemblent pas* (Pag. 379.)

La moralité de ce proverbe signifie que les maux et les plaisirs ne sont pas continuels : penrlanl qu'une journée est une cruelle marâtre, dit Hésiode, l'autre est une bonne mère. Il ne faut donc pas faire fond sur un bonbeur constant. Aujourdbui bien, demain mal. Dans la Ciu-rière de la vie, le bon et le mauvais se débusquent alternatiTement.

Personne ii'cit en tout sali.4rait d<- son sort; Chacun snr qaelqoe point le rliiraue et murmure :

Chez les nns la f»rtune a tnrt,

Chez les autres c'est la natnre.

L'bistoire de l'homme ne se compose, ni d'une suite d'actions d't'clat, ni d'un enchaînement de fé.'cs et de plaisirs. La plus grande partie de son temps se passe à satisfaire ses be-

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soins, à remplir ses devoirs, à se préserver de petits maux, à se pro Hirer de faibles jouissances ; il est heureux ou malheureux suivant que la vie coule doucement ou paisiblement, ou qu'elle est troublée dans sou cours par de légers et de fréquents obstacles. Duclos a dit quelque part , que le plaisir est une situaiion et le bonlieur uu état. Alphonse, roi dWragon, surnommé le Sai^e, disait, avec raison, qu'entre tant de choses que 1rs hommes possèdeut et qu'ils recherclieut toute leur vie, il nV avait rien de meilleur que d avoir de vieux bois pour briller, de vieux vin pour boire, de vieux amis pour la sociél<', et de vieux livres pour lire : que tout le reste n'était que bagatelles. Tout ce bas monde n'est qu'un composé de bizarreries et d'absurdités : les souvenirs des actions le plus héroïques et les plus vertueuses passent, les monuments de la générosité, les inventions de la bienfaisance, les dotations de la charité, sont oubliés. Les noms defiamjwnneaii, de Jocrisse, de Bobèche, de etc., etc., sont connus partout, parce que le premier a su vendre du vin frelaté , et parce que les autres ont dilaté la rate des Parisiens avec leurs bêtises. On ignore le nom de Rennequin , qui inventa l'ingénieuse machine hvdraulique de iMarlv; celui de Perinet de Chàtelmont, ce bienfaiteur de riiumanité soutîVante ; celui de Chamousset , ce héros de la bienfaisance, qui se priva des douceurs du mariage, parce qu il désespéra de trouver une femme dont l'active complaisance se prêtât à tous ses projets phllantropiques.

Le temps est le premier ministre de Dieu, au département de ce monde. C est un singulier préjugé que de croire que le temps où nous vivons est bien plus corrompu, bien plus malheureux que celui où vivaient nos pères ; que ceux-ci ont été plus vertueux que nous, ont vé' u plus long-temps que nous. C'est une espèce de superstition dont nous devrions être détrompés par les faits et l'histoire , quand bien même le sage Salomon ne raiu*ait pas condamnée expressément dans l'Ecclésiaste, en traitant cette erreur de véritable folie (i). Ou

(1 ) Ne dicas, quid putas causcB est quod priora tempora meliora fture quamnunc sunti stitita enirn est hujusce modi interrogatio. Ec.c.7, v,i i.

Cix ENTK ACTES DES PROVERBES

s'est plaint <lans tous les temps des gouvernemoat». Qu'on nous vante les Grecs et les Kouiains! Quel gouvernement que celui où le juste Aristide rtait banni, Pliocion mis à mort, Sonate condanini' à boire la ciguë, après avoir ('té le jouet des comédies saliricjucs d Ai i.sloplume ; où ion voit les Ampbvctions, par un jugement imbécille et inique, livrer la Grèce au rusé Philippe, roi de Macé-doine, parce que les Phoc«''ens avaient labour»* un petit coin de terre qui rtait du domaine d'Apollon ! Toutes les révolutions <jui se lont dans les conditions sociales des peuples , dans la nature et IVtendue des pouvoirs qui les régissent, se ressemblent toutes par leurs atiocites et leurs terribles résultats. Si la prescience est le don d'un esprit supé-rieur, il faut avouer que La bru>cre le possédait au suprême degré, si l'on en juge par ce passage qui peint l'esprit de politique et de vertige du dernier siècle, et qui ollre des rapprochements historiques frappants de ressemblance, et qu il est bon de rappeler aux esprits méditatiis.

« Un homme dit je passerai la mer, je dépouillerai mon père de son patrimoine, je le chasserai, lui , sa (èmme, son héritier de ses terres , de ses états ; et comme il l'a dit, il l'a lait. Ce qu'il devait appréhender, celait le ressentiment de plusieurs roiscju'il outrage en la personne d'un seul roi, mais ils tiennent pour lui. Ils lui ont presque dit , passez la mer, dépouillez votre père, montrez à tout l'univers qu'on peut chasser un roi de sou rovaunie , ainsi qu un petit seigneur de son château, ou un fermier de sa métairie; qu'il n'y ait plus de diflérence entre de simples particuliers et nous, nous sommes las de ces distinctions ; apprenez au monde que ces peuples que Dicua mis sous nos pieds peuvent nous abandonner, nous trahir, nous livrer, se livrer eux-mêmes à un étranger, et qu'ils ont moins à craindre de nous , que nous d'eux et de leur puissance. Il n'y a point de charges qui n'aient leurs privilèges, il n'y a aucun titulaire qui ne parle, qui ne plaide, qui ne s'agite pour les détendre. La dignité royale seule n'a plus de privilèges , les rois eux-mêmes y ont renoncé. Il y va, je ne dis pas de leur élection , mais de leur succession; de leurs

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droits comme liérëditaires, riiomme l'emporte sur le souverain. Ceux qui sont nés arbitres et médiateurs temporisent, et lorsqu'ils pourraient avoir dtj'i employé utilement leur médiation, ils la promet eut. »

On a comparé le temps à un vieillard , mais c'est un privilège de la métaphore. Si d'un siècle à l'autre, les mœurs, les habitudes , les lois , les usages des peuples , les choses corporelies et incorporelles viennent à subir des modlûcalions, on dit que c'est le temps qui change; mais ce géant qui ne vieillit jamais, sourit de la méprise, regarde en pitié notre fourmillière, et s'enveloppe de son manteau éternel.

On prétend que les anciens Gaulois étaient si simples qu'ils prêtaient de l'argent, à condition qu on le leur rendrait dans l'autre monde. Il laut avouer que leurs petits neveux ont bien dégénéré de leurs ancêtres. Que de gens pourraient regretter que cet usage ne subsiste plus !

Juvénalfait ce reproche aux Romains de son temps, n Tous les babits sont semblables. Yous ne voyez nulle dillérence entre le peuple et les gens de condition : présentement , on fait beaucoup plus que ne comportent ses n)o\ens , pour s'habillçr élégamment. On pousse le luxe à l'excès, et pour sulneuir à la dépense, on prend dans les coôres d autrui ce qu'on ne trouve pas chez soi. C est ici un laib.e commun à bien des gens de nouriir une grande ambition dans une grande indigence. » Aujourd'hui, c'est sans doute observer les lois de l'égalité et de la liberté , que de laisser chacun s'habiller à s* guise. Mais ce qu'on est lacbé et inquiet de voir, ce sont les conséquences qui résultent de cette lacuité dans un temps où les fortunes sont si inégaies, où le luxe est si généralement répandu. L'ouvrier nécessiteux qui épuise sa bourse pour s'habiller avec autant d'élégance et à aussi grands frais que le jeune et riche marchand son voisin, est bientôt forcé, pour satisfaire ses goûts ruineux et ses folles dépenses , de contracter des dettes ; et de puiser dans la bom'se d'autrui. De-là le^ atr teintes à la niorale, de là les vols et Iç d.éshonneur, de là \ç^

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peines Infliclivcs cl liilauianlcs. Coosullez les trihanaax , et iU vous révéleront tous les jours ces tristes résull;its.

Jnvrnal, dans sa VII' satire, fait un tableau «li'S avocats de son siècle qui contraste sinf^ulicrcincnt avec le lasle tie ceux «lu siècle présent. Il n v a qu'une seule cliosesur lacjuelle ils ne ilidèrrnt jamais: ce sont les j^rands mots et les ijr.inils mensonges. Hé bien , dit-il , après avoir tant crié , que vous donue-t-on? quelque maigre jambon , (|ucl(|ue plat de mécbants poissons; qnel(|ne vieille b'iHe d'oignons, ou bien quatre ou cinq bouteilles d'un vin fade et doucereux. A cet égard tout est bieu cliangé. Entrez dans le^ ricbes appartements des Kniilius de nos jours, vous y verrez les nombrcns. tributs de la clienlelle reconnaissante, de beaux luslrcs de cristal, des bronzes dorés, des meubles de bois éxoiique de la plus rare beauté , des galeries de tableaux , et tout ce qui peut satisfaire le goût fastueux et la vanité bumaine. Ce sont les oligarcbes de la ricbesse.

Aujourdilui presf|ue tous les gens en place ressemblent à cet avare qui disait à quelqu un (jui lui avait rendu de grands services : faites-moi souK-enir de voxi" prometlre quelque cliose. Quand on a mauvais estomac , il ne faut pas s'exposer à remplir des places où l'on est trop en vue , cf en rapport continuel avec le public. Celte incommodité influe sur les manières et donne de l'aigreur au rnoral comme au pliysif|ue. Unehufiieur égale convient à ces beureux dispensateurs des laveurs et des grâces. Un refus est coloré du vernis de la politesse , et le malbeureux solliciteur ne s'en va pas la mort dans 1 àrae. Il est soutenu d un côté par l'espoir qnon lui a donné, et de l'autre par le gracieux accueil qu'on lui a fait.

Autrefois les grands seigneurs et les gens ricbes avaient des maisons particulières appelées petites maisons. Obligés de garder des mesures et d observer les convenances , ils inlroduislronl cet usage pour n être pas forcés de rougir de ce qu'ils n'auraient pu décemment faire cbez eux. Ces petites maisons se multiplièrent à l'iufmi comme l'on peut penser, et comme

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toat dégénère , ces étab'issemenls cessèrenl bientôt d'être des asiles pour le nustère : et en recevant leur véritable nom, ils devinrent la perte de la galanterie , le tombeau de l'amour, et peut-être celui des plaisirs. Aujourd'hui , la chose est plus rare que le nom, on n'a plus même cette délicatesse, ce sentiment d amour-propre qui , lorsque Ton est subjugué par ces moments où la raison et la dignité de l'homme viennent à flécliir, tendent encore, en couvrant du voile de la pudeur ce qu'on désavoue, à déguiser la fraude et l'atteinte portée aux ïnœurs. Aujourd hui on ne (ait pas tant de façon, on va tout simplement oii ion désire aller; on fait stationner sa voiture a quelques centaines de pas, cela donne le change j il en coule moins cher.

Autrefois c'était autant un sentiment qu'un devoir pour ceux que distinguaient l'élévation de leur rang, la noblesse de leurs manières, la générosité de leurs cœurs, et cette libéralité qui allait si bien à la naissance, de secourir le pauvre, d'encourager les arts et le commerce, de payer grandement les artistes, et, à l'exemple du monarque, de répandre dans l'état ces bienfaits qui entretenaient le bien-être général; aujourd'hui, les bienfaits sont mesquins, tout se ressent de l'influence de l'i goïsme, les descendants peut-être, ou les substituts de ces personnages qui, dans lesélaus de leur générosité etcelaisser aller si libéral et si digne d'eux, jetaient, comme l'on disait alors, l'argent par les fenêtres, regardent maintenant à une course de fiacre.

Sachez, disait le duc de Montmorency au duc d'Enghien son neveu encore enfant, qui se félicitait d'avoir économisé l'argent qu'il lui avait donné pour ses menus-plaisirs, sachez, monsieur, qu un homme de votre sorte doit savoir jeter l'argent par les fenêtres, ou le dépenser en bonnes œuvres et en générosités.

clxiv ENTr'aCTES des PnOVERBES

PROVERBK Cil.

Arlequin, chien enragé. — A vieux chai jtune souris. (Pag. 591.)

Le pcrsonnnpc d'Arlequin «'-lail un rôle (lecamclèrc de TancicD lljf.ilrc lla.itn. Il csl tombé en ch'-suilucle, faute d'acteur assez inlellijjent pour le remplir, et d'auteur qui ail assez de j;.iiel('' et d ('v|)ril pdur le pcrpi tuer. Dans les anciennes pièces du Iws comique. Arlequin est ordinairement ltjcicteuri\e toutes les vèril 'S .satiriques que la boudounerie de son personnage rendait suppnrt.diies , et <|ue le consentement et la gaieté du public légitimaient. Il ('lait en droit de tout dire, et personne n'avait celui de se (acber, on aurait cii trop de rieurs contre soi. Les esprilsles plus ingénieuxdti temps ne dédaignaient pas de ("aire passer des jilai-anlcrics naïves, quelquefois graveleuses, par la boucbe <!u IJergamasquc; ce qu'ils n'auraient osé dire Sur un tli'alre plus i-elev<'', ils le basardaient sur les tralteaux du tliéalre Italien. t\egnard, Le Sage, Dufrénv et beaucoup d'autres lioinmcs d esprit, ont donné- libre carrière à leur imagination enjou e, et ils ont souvent prélud<' par des dcbaucbes desprit, .'i des ouvrages plus fiiiîs et plus dignes d'eux. Il fallait avoir beaucoup d'esprit et de verve pour remplir des canevas, souvent informes, comme le faisait le lair.eux arlequin Don» nique Biancolelli, et improviser un dia!oa;ue, d'autant plus d:/ncile et amusant à la fois, que ce comédien intelligent di'robait à la nature son secret en la brusquant, et qu'il faisait, avec la plus grande justesse, l'application des saillies abi aptes qu'elle lui inspirait, à 1 esprit du rôle qu'il remplissait.

Je ne sais dans quelle pièce Colombine demande à Arlequin si : on aime dans son pays : Assurément, ma bonne amie, on aime dans mon pavs, répond Arlequin; les filoux aiment la bourse, les vieillards aiment l'argent, les fais aiment les beaux babils, les courtisans aiment la vanité, les procureurs

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aiment les procès, les libraires aiment les auteurs qui leur donnent leurs ouvrages pour rien, les médecins aiment les maladies, les notaires les contrats, les jeunes gens la dépense, les cravates brodées et les grands chapeaux, les parvenus les titres, les musiciens aiment à boire, les joueurs aiment les dez, les poètes l'encens, et les lemnies tout ce qui est nouveau.

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