‹ Proverbes dramatiques de CarmontelleChapitre 146 sur 255 · M. CANON, LA MÈRE ROUGEAU · texte numérisé non relu

M. CANON, LA MÈRE ROUGEAU

M. CANON

Bonjour la mère Rougeau, bonjour,

LA MÈRE ROUGEAU

Qu'est-ce que vous avez donc? Vous avez l'air bien occupé.

M. CANON

Vous m'aimez toujours?

LA MÈRE ROUGEAU

Tu le sais bien, petit ingrat.

M. CANON

Ingrat ou non, cela ne fait rien, pourvu que je vous épouse.

LA MÈRE ROUGEAU

Tu m'épouserais , mon petit chat, tu m'épousçrais?

5o4 LE SEIGNEUR DU VILLAGE,

M. CANON

Mais peut-être, laissez-moi faii-e.

LA MÈRE ROUGEAU

Oïl, point de peut-être.

M. CANON

Écoutez-moi.

LA MÈRE ROUGEAU

Voyons, voyons, mon ami.

M. CANON

Je veux faire la fortune de votre fîllej au moyen de cela, vous pourrez me donner tout votre bien , et cela arrangera mes affaires.

LA MÈRE ROUGEAU

C'est donc l'argent qui te déterminera?

M. CANON

Qu'est-ce que cela vous fait?

LA MÈRE ROUGEAU

Ah, le petit vilain! Mais comment feras-tu la fortune de ma tille?

M. CANON

Je vais vous le dire,

LA MÈRE ROUGEAU

Si c'est un mariage, elle n'y consentira jamais.

M. CANON

Pourquoi ?

LA MÈRE ROUGEAU

C'est qu'elle a un amour en tète, que depuis six ans je ne saurais déraciner.

M. CANON

Celui que je veux lui taire épouser l'aime aussi depuis six ans.

LA MÈRE ROUGEAU

Il faut être bien nigaud, pour un homme, d'aimer six ans sans le dire! Ah! si j'avais été homme, je n'aurais pas perdu tant de temps .

AMOUREUX. 3o5

M. CANON

Mais vous n en avez peut-être pas perdu étant femme?

LA MERE ROUGEAU

Ah, si tu étais jaloux, tu serais charmant!

M. CANON

Est-on jaloux, sans amour!

LA MERE ROUGEAU

Qui est-ce qui te prie de me dire cela? Allons, voyons, quel est cet amoureux ?

M. CANON

Cet amoureux? c'est un fort honnête homme.

LA MÈRE ROUGEAU

On peut être honnête homme et nigaud.

M. CANON

Fort riche.

LA MÈRE ROUGEAU. '

On peut être fort riche et nigaud.

M. CANON

Et qui craint ce qu'on dirait de lui, s'il épousait votre fille.

Ëh mais, pourquoi cela?

M. CANON

C'est qu'un homme comme lui....

LA 3IÊRE ROUGEAU.

Mais, qui est-il?

M. CANON

C'est M. de Bourclos.

LA MÈRE ROUGEAU, avec joie.

M. de Bourclos! Agathe? Quoi, je serais la belle-mère de M. de Bourclos, moi? Agathe?....

M. CANON

Un moment donc?

LA MÈRE ROUGEAU

Madame Bourclos, madame Canon, ah, que nous allons faire de bruit dans le monde! Agathe? Agathe?

3o6 LE SEIGNEUH DU VILLAGE ,

M. CANON

Mais, écoutez-moi donc.

LA MÈRE ROUGEAU

Cesl que c'est de M. de Bourcios quelle est folle, Agathe î

M. CANON

Tout de bon?

Oui, vraiment.

M. CANON

Je Tai bien servie : vous allez voir.

LA MÈRE ROUGEAU

Dites, dites-moi donc.

M. CANON

Vous ne voulez doue pas me laisser parler?

LA MÈRE ROUGEAU

Allons , allons , j'écoute.

M. CANON

M. de Bourcios m'a confié, il y a long -temps, qu'il est amoureux , et qu il ne voulait pas se marier ; mais je ne sais que d hier que c'est d'ikgatbe. Là-dessus , j'ai ibndé mon projet^ ces bilieux ont le sang chaud, ai-je dit; je lui ai proposé des drogues pour tempérer son amour, et je lui en ai donné ce matin, qui feront le coutraire.

LA MÈRE ROUGEAU

C'est d'un habile apothicaire ce que vous avez fait là. Je ne m'étonne pas s'il venait ici si souvent, s'il y restait si longtemps , et s'il était si triste.

M. CANON

Il y viendra sûrement aujourd'hui.

LA MÈRE ROUGEAU

Dirai- je à ma fille qu'il l'aime? car la petite coquine s'en doute bien , mais elle n'en est pas sure.

M. CANON

Cela n'est pas nécessaire ; les lilies ont bientôt là-dessus tou-

AMOUREUX. 3o7

te la certitude qu'il faut ; et puis bon chien chasse de race : vous êtes maligne , vous , la mère Rougeau.

LA MÈRE ROUGEAU

Allons , allons , tais-toi ; et crois-tu qu'il parlera aujourd'hui?

M. CANON

Mais oui, pourquoi pas?

LA WÈRE ROUGEAU.

C est que s'il craint qu'on ne désapprouve son mariage

M. CANON

J'aurai encore un autre moyen.

LA MÈRE ROUGEAU

Oui, mais si à force de drogues tu vas le faire crever?

M. CANON

Je ne lui en donnerai plus -, c'est bon pour une fois , laissezmoi faire. Tenez, le voici justement. Allons , laites venir votre liUe ; selon la conversation qu'il aura , et que j'écouterai , nous agirons .

LA MÈRE ROUGEAU

Elle est peut-être dans ie verger : allez l'avertir de venir me parler.

M. CANON

J'y vais. Quand M. de Bourclos voudra s'en aller, j'arriverai ; vous nous laisserez ensemble , alin que je puisse savoir ce qu'il pepse.

C'est bon , allez , allez. Ecoute , écoute , aime-moi donc un peu.

M. CANON

Oui , nous verrons cela.

5o8 LE SEIGNEUR DU VILLAGE,

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