M. BOTS TOUR
Oui.
M. DE LA GRIFFE
JVlais dans la foule, derrière une femme qui donnait le bras à une autre, quand cette femme s'est retournée tout d'un coup , et m'a dit : Tenez, Chevalier, prenez ma montre j j'ai peur dans la foule de la perdre.
M. BONTOUR.
Et t'en es-tu allé?
M. DE LA GRIFFE
Non, vraiment; j'ai suivi ma femme, jusqu'à ce que j'aie su son nom. Comme je la connaissais de vue, j'ai trouvé une de ses amies à qui j'ai dit : Comment trouvez-vous madame de Clincourt, qui ne peut pas porter sa montre; et qui m'en a embarrassé pour toute la nuit. Elle a bien fait, Chevalier, dit celle-ci; j'ai envie de vous donner aussi la mienne, et elle m'a
forcé de la prendre. Quand je Tai eue, j'ai tout de suite été changer de domino.
M. BONTOUR.
Et si ce Chevalier, pendant ce temps, était veau à visage découvert parler à ces femmes?
M. DE LA GRIFFE
Elles auraient été surprises de le voir; elles me l'auraient fait connaître par là, et je leur aurais fait, en leur rendant les montres , une leçon sur leur imprudence ,• elles m'auraient pris pour leur mari, et m'auraient peut-être prié de les garder.
M. BONTOUR.
Tu n'es pas malheureux, ni mal adroit. Et la houcle d'oreille?
M. DE LA GRIFFE
La boucle d'oreille, je n'y pensais pas non plus. J'écoutais deux femmes qui causaient vivement. J'étais assis auprès d'elles, lorsque celle auprès de qui j'étais, qui écoutait l'autre, me dit : Je crois que vous dormez? Non, madame, répondis-je; et poursuivant tout de suite, elle s'écrie : Mes boucles me font un mal horrible. Otez-les , lui dit son amie. Vous avez raison? reprend-elle. Monsieur, auriez-vous du papier pour les envelopper? Je réponds, Oui, madame j et si vous voulez, je les envelopperai. Je n'en enveloppe qu'une : comme elle parlait toujours, je la lui rendsj elle la met dans sa poche, sans y regarder; je garde l'autre; elle se lève, et me dit : Vous êtes paresseux, vous allez rester là? Je fais signe que oui, et elles s'en vont. Elle ne sait peut-être pas encore qu'elle a perdu sa boucle, ni les autres, leurs montres.
M. BONTOUR.
Les montres sont- elles garnies de diamants?
M. DE LA GRIFFE
Sans doute.
M. BONTOUR.
Cela fait une bonne nuit!
M. DE LA GRIFFE
Et toi, Bontour?
M. BONTOUR.
J'ai joué.
M. DE LA GRIFFE
Heareusement?
M. BONTOUR.
Je te le demande! Cependant pas trop.
Au vingt et un?
M. EONTOUR.
Oui, avec mes onze tout faits dans ma poche. M. DE LA GRIFFE.
Et les figures sont venues?
M. BONTOUR.
Oui^ mais toujours j'ai eu bien peur d'être soupçonné. J'ai quitté. Je me suis levé, et je n'ai plus fait que mettre sur les cartes des autres, et des louis en las, surtout quand un étourdi que je connais avait la main.
M, DE LA GRIFFE
Mais il faut gagner.
M. BONTOUR.
Sûrement 5 mais je gagnais toujours plus que je ne perdais.
M. DE LA GRIFFE
Sur la carte d'un autre ! Comment fais-tu?
M. BONTOUR.
Je lui répétais trois ou quatre fois : Monsieur, tenez-vous cela, tenez-vous cela, tenez-vous cela? Il me répondait impatiemment, Oui, monsieur, je tiens tout; sans savoir ce que j'avais mis. Quand il gagnait, je prenais mes louis, et je ne lui en jetais que la moitié.
M. DE LA GRIFFE
Ah, oui! c'est fort bien.
M. BONTOUR.
Et quand je gagnais , en étalant mon argent, je le doublais.
DI. DE LA GRIFFE
Diable ! tu dois avoir gagné beaucoup.
M. BONTOUR.
Non, j'ai été malheureux j et puis ce diable de chevalier Sapin m'observait j et toutes les fois que j'ai gagné , il m'a toujours dit tout haut : Monsieur, je vous ai donné un louis, quelquefois deux ; si bien que je l'ai menacé de ne plus jouer, s'il voulait deux louis.
M. DE LA GRIFFE
Il y a des gens bien heureux! Sans rien risquer, cet homme-là partage avec tout le monde. Que ne joue- 1- il luimême?
M. BONTOUR.
Cela lui est défendu.
M. DE LA GRIFFE
Ah ! je ne le savais pas.
M. BONTOUR.
Qu'est-ce que tu comptes faire aujourd'hui?
M. DE LA GRIFFE
Mais , je ne sais pas trop.
M. BONTOUR.
Tu t'es paré pourtant.
M. DE LA GRIFFE
Et toi aussi .
M. BONTOUR.
C'est pour éviter le signalement.
M. DE LA GRIFFE
Sans doutej il faut varier ses habillements. A propos , Fanchon Lacroix me tourmente.
M. BONTOUR.
Sur quoi ?
M. DE LA GRIFFE
Elle dit qu'il y a long-temps que je ne lui ai rien donné.
m, BONTOUR.
Mais celte montre que je lui ai vue, qui venait de toi?
M. DE LA GRIFFE
Elle a été réclamée, il a fallu la rendre.
M. BONTOUR.
Elle doit bleu crier j car tu dînes chez elle souvent,
M. DE LA GRIFFE
Oui : voilà pourquoi il faut que je songe à lui trouver quelque chose ; c'est qu'il n'y a guère d'occasions , et qu'elle me presse.
M. BONTOUR.
Ah! tiens, voilà Ezéchiel.
Qu'est-ce que c'est?
M. BONTOUR.
Ce juif qui vend des bijoux d'or.
M. DE LA GRIFFE
Ah , ail ! tu as raison.
M. BONTOUR.
Parbleu , il ne sera pas difficile de....
M. DE LA GRIFFE
Oui , je t%n tends. Écoute-moi; te souviens-tu de ce que nous disions l'autre jour avec Paffe?
M. BONTOUR.
Oui.
M. DE LA GRIFFE
Eh bien , il faudrait l'avertir j c'est un moyen excellent que nous n'avons pas encore employé.
M. BONTOUR.
c'est vrai ; je sais où il est Paffe j veux-tu que j'aille le lui dire?
M. DE LA GRIFFE
Oui vraiment. Ne perds pas de temps , je t'attendrai.
M. BONTOUR.
Je reviens dans le moment.