SCENE PREMIÈRE
Dame MONIQUE, M. DE PORTIÈRE.
M. DE FORTIÈRE, en entrant.
Eh bien, où est mademoiselle de Saint^Marlial?
DAME MONIQUE
Vous la verrez, attendez un moment.
Mais, M. de Marbeau n'a qu à revenir?
PAME MONIQUE.
Il soupe chez son ami M. le Gros.
M. DE FORTIÈRE.
Je le sais bien.
DAME MONIQUE
Et c'est à cause de cela que je vous ai dit de venir ici ce soir.
M. DE FORTIÈRE.
Oui, mais le temps se perd.
DAME MONIQUE
Ecoutez, écoutez-moi. Ce n'est pas pour rien que je veux vous parler.
M. DE FORTIÈRE.
Mais , ma chère dame Monique , vous pourriez me dire tout ce que vous voudriez devant mademoiselle de Saint- Martial.
DAME MONIQUE
Quand je vous dis que non. Tenez, asseyez-vous là.
M. DE FORTIÈRE.
Je suis fort bien debout. Allons, dites promptement.
428 l'habit neuf.
Vous savez que M. de Marbeau est fort avare.
M. DE FORTIÈRE.
Après?
DAME MONIQUE
Ah , c'est bien vrai, car depuis plus de trente ans que je suis ici, il ne m'a jamais rien donné.
M. DE FORTIÊRE.
Je VOUS donnerai, moi, dame Monique^ ne vous inquiétez pas.
DAME MONIQUE
Ah! monsieur, ce n'est pas pour cela que j'en parle. Je n'oublie pas ce que vous m'avez promis et ce que vous m'avez donné j mais c'est pour vous dire pourquoi M. de Marbeau ne veut pas vous accorder mademoiselle de Saint-Martial.
M. DE FORTIÈRE.
Eh, dites-le donc.
DAME MONIQUE
C'est que, comme il est son tuteur, il serait obligé de rendre compte de son bien .
M. DE FORTIÊRE.
Cela pourrait être.
DAME MONIQUE
Mais il a trouvé un moyen de n'avoir pas cette peine-là.
M. DE FORTIÈRE.
Comment 7 quel moyen?
De l'épouser lui-même.
M. DE FORTIÈRE.
Serait-il bien possible?
DAME MONIQUE
Oui, vraiment^ il me l'a confié ce matin.
M. DE FORTIÈRE.
Et mademoiselle de Saint-Martial y consent?
L HABIT NEUr. 420
DAME MONIQUE
Elle n'en sait rien encore.
M. DE FORTIÈRE.
Elle n a qu'à n'y pas consentir.
DAME MONIQUE
Je ne suis pas embarrassée qu elle ne le veuille pas : d'abord, elle se désespérera; mais il tourmentera, et à la fin vous savez bien comme soûl les jeunes personnes : après avoir bien pleuré, elles fmissent par consentir à se marier pour avoir la liberté.
M. DE FORTIÈRE.
Vous m'effrayez .'
DAME AIONIQUE.
Je vous avertis, pour que vous preniez vos mesures. Je ne veux pas que vous ayez rien à me reprocher.
DAME MONIQUE
Eh bien, monsieur?
M. DE FORTIÈRE.
Je vous promets de faire votre fortune, si vous pouviez l'engager à me suivre. Je l'emmènerais chez une de mes tantes.
DAME MONIQUE
Quoi , un enlèvement?
M. DE FORTIÈRE.
Ce n'en est pas un.
DAME MONIQUE
Et qu'est-ce que cest donc? Vous ne seriez pas en sûreté , ni moi non plus -, non , monsieur, il faut trouver un autre expédient.
M. DE FORTIÈRE.
Je cherche vainement.... M. de Marbeau est allé souper, dites-vous, chez M. le Gros?
DAME MONIQUE
Oui , et je crains qu'il ne revienne bientôt.
45o l'habit ?fEUF.
M. DE FORTIÈRE , rêvant.
Attendez 5 il me vient une idée.
DAME MONIQUE
Qu'est-ce que c'est?
Il reviendra par la ruelle?
DAME MONIQUE
Sûrement.
M. DE FORTIÈRE.
A-t-il quelqu'un avec lui ?
DAME MONIQUE
Non, parce que Jean est malade, et qu'il fait clair de lune.
M. DE FORTIÈRE.
Fort bien. Il a son habit brun?
DAME MONIQUE
Non, c'est un habit vert tout neuf, d'aujourd'hui.
M. DE FORTIÈRE.
Ah , ah! n a-t-il pas été fait ici par le tailleur du village?
DAME MONIQUE
Oui, M. Cordonnet.
M. DE FORTIÈRE.
Mon idée est admirable! Cordonnet demeure à côté du
BalUl; il dira Oh , cest imaginé le mieux du monde! Ma
chère dame Monique , il faut que vous m'aidiez dans ceci.
DAME MONIQUE
Eh mon dieu, vous n'avez qu'à dire. Pour vous et pour mademoiselle de Saint-Martial , il n'y a rien que je ne fasse; je voudrais vous voir heureux tous les deux, mes pauvres enfants.
M. DE FORTIÈRE.
Écoutez bien ce que je vais vous dire.
DAME MONIQUE
Oui, monsieur, j'écoute.
M. DB FORTIÈRE.
Quand M. de Marbeau sera rentré —
l'habit ]>fEUF. 43l
DAME MONIQUE
Ce soir 7
M. DE FORTIÈRE.
Oui, ce soir j engagez-le à se déshabiller.
DAME MONIQUE
J'entends bien.
M. DE FORTIÈRE.
Et vous mettrez dans la poche de son habit vert , cette
bourse-ià . (Il lui donne une bourse.)
DAME MONIQUE
EtTargent?
M. DE FORTIÈRE.
Oui, telle qu'elle est.
C'est bien aisé à faire.
M. DE FORTIÈRE.
ISe vous embarrassez pas du reste. Il n'y a pas de temps à perdre , je m'en vais. Ne dites rien de tout cela à mademoiselle de Saint-Martial , entendez-vous 7
DAME MONIQUE
Oui , oui, monsieur. Eliî tenez, la voilà.