‹ Proverbes dramatiques de CarmontelleChapitre 213 sur 255 · M. DE COURVILLERS , M. DE LA SAUSSAYE · texte numérisé non relu

M. DE COURVILLERS , M. DE LA SAUSSAYE

M. DE COURVILLERS.

Bonjour, mon voisin.

M. DE LA SAUSSAYE

Je ne sais que d'hier que vous êtes ici, monsieur : voilà

LE SOT AMI. 46 l

pourquoi je ne sais pas yenupîns tôt vous voir; et puis je fais pêcher mon étang, curer ma rivière; car à la campagne on ne peut pas être toujours le nez sur ses livres : mais enfin , jo me suis luité de venir ici , parce que vous ne faites jamais qu'y passer.

M. DE COURVILLERS.

J'y resterai beaucoup cette année.

M. DE LA SAUSSAYE

Oui , VOUS dites cela ; mais vous autres gens de la ville ou de la cour, car je crois que cela est égal, vous ne pouvez jamais tenir en place.

M. DE COURVILLERS.

Vous le verrez .

M. DE LA SAUSSAYE

Je le voudrais de tout mon cœur, nous causerions quelquefois. Je n'ai rien vu , mais j'ai beaucoup lu : ainsi on imagine facilement tout ce qui doit arriver.

M. DE COURVILLERS.

Quand on sait réfléchir un peu....

Ah , réfléchir! je ne m'amuse pas à tout cela : à quoi bon se casser la tête? Ce que je sais , je le sais , et puis je parle selon la circonstance j voilà comme je me gouverne. Je crois qu'avec cela vous n'êtes pas étonné qu'on me trouve dans la province un homme de beaucoup d'esprit ; mais ce qui m'étonne , moi , c'est que l'esprit coûte si peu à acquérir.

M. DE COURVILLERS*

Vous avez donc fait beaucoup travailler depuis que je ne vous ai vu ?

M. DE LA SAUSSAYE

Comme cela , tantôt un peu , tantôt point ; je vous ferai voir. J'ai fait faire une nouvelle cour à fumier, parce que j'étudie un peu la maison rustique , comme vous entendez bien. Mais ce n'est pas de cela que j'ai à vous parler; je veux vous faire uu plaisir. J'ai vu mademoiselle votre fille. Elle a bien grandi depuis dix ans.

462 LE SOT AMÏ.

M. DE COURVILLERS.

Celait rage de croître.

M. DE LA SAUSSAYE

Et à présent c'est Tâge de la marier; voilà ce que je veux. vous dire.

M. DE COURVILLERS.

Aussi j'y pense.

M. DE LA SAUSSAYE

Oui ; mais vous ne pensez sûrement pas à Thomme que j ai à vous proposer.

M. DE COURVILLERS.

Je crois avoir fait un bon choix.

Tenez, vous n'en pouvez pas faire un meilleur que le mien. Je sais qu'il faut à des gens riches quelqu'un qui le soit , ilfautassurer toujours une fortune qui ne puisse qu'augmenter en établissant ses enfants , parce que sans cela le bien se divise en plusieurs branches , et puis tous vos héritiers ne sont plus que des gueux.

M. DE COURVILLERS.

Il est vrai que cela arrive quelquefois.

M. DE LA SAUSSAYE

Bon! toujours. Nous autres la Saussaye, nous avions ici beaucoup de biens autrefois : eh bien , tout cela a été divisé , mangé j cela est incompréhensible I

M. DE COURVILLERS.

Le gendre que vous voulez m'oiïVir est donc fort riche?

M. DE LA SAUSSAYE

Non , point du tout.

M. DE COURVILLERS.

Accordez-vous donc.

M. DE LA SAUSSAYE

C'est que vous ne m'entendez pas ; c'est un homme qui a six ou sept mille livres de rente, mais qui en aura taut que vous voudrez.

M. DE COURVILLERS.

Comment cela 7

Vous n'avez qu'à le mettre à même. Ali ! c'est un homme qui a vu Paris , qui n'a point de scrupules du tout , que rien n'arrêtera pour avoir du bien, mais beaucoup, beaucoup; aussi vous voyez bien que c'est comme s'il était fort riche.

M. DE COURVILLERS.

Mais, vous me faites là le portrait d'un coquin.

M. DE LA SAUSSAYE

Précisément. Mais je ne disais pas le mol , parce que je sais que la richesse attire trop de considération , pour qu'on donne ce nom-là à ceux qui savent faire fortune : c'est un talent , chacun a le sien ; et par exemple, vous qui êtes devenu si riche, ne seriez-vous pas fâché qu'on vous dise en face une pareille chose! aussi je suis persuadé qu'en suivant celte route, vous n'avez jamais trouvé personne qui ne vous respectât beaucoup.

M. DE COURVILLERS , fâché.

Monsieur de la Saussaye

M. DE LA SAUSSAYE

Qu'est-ce que vous avez donc? Écoutez, écoutez-moi.

M. DE COURVILLERS.

Non, monsieur....

M. DE LA SAUSSAYE

Je VOUS dis que cet homme-là vous convient on ne peut pas davantage ; ce n'est pas vous qu'il ruinera , parce que vous en savez trop long pour cela.

M. DE COURVILLERS.

Je vous prie, monsieur, de

D'ailleurs , vous le connaissez, c'est M. de Saint-Clet.

M. DE COURVILLERS.

M.deSainl^Clet?

M DE LA SAUSSAYE

Oui, lui-même.

M. DE COURVILLERS.

Il penserait comme cela I Et vous , que je croyais mon ami, vous avez une pareille idée de moi 7 et vous croyez quun malhonnête homme me conviendrait?

M. DE LA SAUSSAYE

Eh ! je ne vous parle point d'un malhonnête homme. Est-ce que je vous dis qu'il le sera? Est-ce que je vous dis que vous Têtes? Que diable, vous ne me connaissez pas; parce qu'on pense comme cela , est-on un malhonnête homme? Vous dites , c'est donc un coquin? Je vous dis que non ; ainsi vous voyez bien que c'est vous qui avez tort de vous fâcher.

BI. DE COURVILLERS.

Allons, monsieur, c'est moi qui ai tort de vous écouter. (II se mouche.) Mais je VOUS prierai , après tout ce que vous venez de me dire, de ne jamais me parler de cet homme-là^ ni de jamais remettre le pied ici.

M. DE LA SAUSSAYE

Voilà comme vous allez....

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