‹ Proverbes dramatiques de CarmontelleChapitre 87 sur 255 · DUTROUILLET · texte numérisé non relu

DUTROUILLET

Ecoutez donc, et ne bougez pas. Je suis malin ,moi; je veux la voir sans qu elle sache qui je suis.

LOUIS

Ah ! j'entends.

M. DUTROUILLET.

Vous voyez bien qu'il ne faut pas lui dire : ainsi, je vous en prie, restez là, je vous paierai chopine.

LOUIS

Ahî monsieur, vous êtes bien bon , il ne faut rien pour cela j je vous avertirai seulement quand elles reviendront.

M. DUTROUILLET.

Voilà ce que je veux, (n s'assied auprès d'une table; Louis regarde à la

porte.)

M. DUCRO^,^

Il me paraît que nous tirerons parti de ce nigaud -là.

M. DUCORNET

Il faut nous approcher.

Monsieur arrive de province, à ce qu'il me paraît?

ET LES FRIPONS. l8l

M. DUTROUILLET.

Oui, monsieur j de Pôissy, tout à Theure.

M. DUCORNET

Ah î c'est un beau pays. C'est apparemment pour être mousquetaire que vous venez ici 7

M. DUTROUILLET.

Ah ! mon Dieu, que nenni ; c'est bien tout au contraire.

M. DUCROC.

Ah ! je vois bien, c'est que monsieur veut se faire abbé.

M. DUTROUILLET.

Bon l c'est encore bien plus au contraire.

M. DUCORNET

Plus au contraire?

M. DUTROUILLET.

Oui j vous ne devinez pas?

M. DUCORNET

Non.

M. DUTROUILLET.

Ah ! je suis bien aise de vous embarrasser l'esprit comme cela, car on m'avait dit qu'à Paris toutle monde en avait beaucoup plus que moi , et pourtant. ...

Vous en avez plus que nous?

M. DUTROUILLET.

Ce n'est pas là ce que je veux dire y je suis trop bien élevé pour cela.

M. DUCROC.

Et comment étes-vous venu?

M. DUTROUILLET.

Dans une voilure de mon père,

M. DUCROC.

Etiez-vous seul ?

M. DUTROUILLET.

Bon, seul î nous étions beaucoup.

M. DUCORNET

Tant mieux, l'on ne s'enuiiie pas , parce que Ton cause.

M. DUTROUILLET.

Ah, oui, causer î Je ne pouvais pas parler parce qu'ils faisaient un tapage terrible.

M. DUCROC.

Vous connaissiez ces gens-là? r^^

M. DUTROUILLET. *^

Oh beaucoup, parce que je passe ma vie avec eux.

Eh bien, cela vous fera des connaissances à Paris.

M. DUTROUILLET.

Bon, des connaissances! Ils sont peut-être tous morts à présent. (Il rit.)

M. DUCORNET

Comment, morts?

M. DUTROUILLET.

Eh mais, sans doute, ils ne venaient que pour cela à Paris....

M. DUCROC.

*■ Est-ce que c'étaient des criminels ?

'^ M. DUTROUILLET.

Non, vous n'y êtes pas.

M. DUCORNET

' Qu'est-ce que c'étaient donc que ces gens-là?

M. DUTROUILLET.

Ces gens-là étaient des veaux. (Il rit.)

M. DUCROC.

Ah I vous êtes venu dans une cliarette avec des veaux ?

M. DUTROUILLET.

Oui, vous n'auriez jamais deviné, (il rit.)

M. DUCORNET

Cela fait une bonne compagnie.

Oh, moi, je les aime fort, parce qu'ils ne mordent jamais , ils sont doux comme des moutons.

ET LES FRIPONS. l85

M. DUCROC.

Ah î^c'est vrai , mais si vous aimez aussi les moutons, vous auriez pu venir avec eux.

M. DUTROUILLET.

Oui dà ! ils viennent à pied eux.

M. DUCROC.

Ah^ c'est vrai.

M. DUTROUILLET.

Oh ! mon voyage était bien arrangé comme cela 5 mon père sait bien ce qu'il fait : c'est un homme d'esprit.

M. DUCROC.

Vous tenez bien de lui .

M. DUTROUILLET.

On dit que je tiens de ma mère , mais elle ne parle pas si bien que moi, parce qu'elle bégaie.

M. DUCORNET

Vous n'êtes pas comme cela vous , vous parlez bien.

M, DUTROUILLET.

J'ai été jusqu'à sept ans que l'on croyait que je serais muet.

C'aurait été grand dommage.

M. DUTROUILLET.

Sans doute. Eh bien , j'ai parlé en six mois aussi bien que je parle à présent.

M. DUCROC.

C'est bien heureux ! Est-ce pour des affaires ou pour votre plaisir que vous êtes venu à Paris 7

M. DUTROUILLET.

Pour l'un et pour l'autre.

M. DUCORNET

Ah, ah!

M. DUTROUILLET,

Vous ne devinerez peut-être pas encore?

M. DUCROC.

Cela me paraît bien difficile.

M. DUTROUILLET.

C'est que je me marie ; vous voyez bien que tous les deux s'v trouvent.

M. DUCROC.

Oui , vous avez raison j mais cela vous occasionera bien de la dépense.

M. DUTROUILLET.

Ob . oui ; mais aussi mon clier père m'a-t-il donné bien de 1 argent.

Si vous n'en aviez pas assez , je vous en prêterais avec grand plaisir.

M. DUTROUILLET.

Monsieur, vous avez bien de la bonté , car vous ne me connaissez pas.

M. DUCORNET

On voit que vous avez la mine d'un honnête homme, et quavec vous il n'y a rien à perdre.

M. DUTROUILLET.

C'est bien vrai ; et je pense de même de vous , messieurs : aussi je vous confie que jai cinquante bons louis d'or dans cette poche-là.

M. DUCROC.

Il faut prendre garde de les perdre.

M. DUTROUILLET.

Ob î ils sont bien enveloppés dans du papier.

M. DUCORNET

Le papier quelquefois se déchire j cela n'est pas sûr.

M. DUTROUILLET.

Vous allez voir, vous allez voir.

M. DUCROC.

J'en ai l)ien vu perdre comme cela , sans qu'il parût rien au papier. T'en souviens -tu, Ducornet?

Ob, pour cela oui.

ET LES FRIPO^'S,

Br. DUTROUILLET.

Ma foi , écoutez donc , je crois que vous avez raison , le papier est déchiré. (Il tire ses louis, et il les compte.) M. DUCROC , basàDucornet.

Prends tes dés 5 je reviendrai quand j'entendrai du bruit.

M. DUCORNET

Oui, oui.

M. DUCROC.

Monsieur, je suis très-fâché d'être obligé de vous quitter. Je reviendrai dans Finstant.

M. DUTROUILLET.

Monsieur, il ne faut pas vous géncr -, et puis vous voyez bien que je compte mes louis , et que je les renvcloppe.

BI. DUCORNET

Oui, oui ; je tiendrai compagnie à monsieur.

M. DUCROC.

Je ne serai pas long-temps, (iisea va.)

M, DUPONT, à Louis qui s'approche delui.

Ne dis rien 5 je vais faire semblant de dormir, (il ronfle.)

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