DUTROUILLET
Ecoutez donc, et ne bougez pas. Je suis malin ,moi; je veux la voir sans qu elle sache qui je suis.
LOUIS
Ah ! j'entends.
M. DUTROUILLET.
Vous voyez bien qu'il ne faut pas lui dire : ainsi, je vous en prie, restez là, je vous paierai chopine.
LOUIS
Ahî monsieur, vous êtes bien bon , il ne faut rien pour cela j je vous avertirai seulement quand elles reviendront.
M. DUTROUILLET.
Voilà ce que je veux, (n s'assied auprès d'une table; Louis regarde à la
porte.)
M. DUCRO^,^
Il me paraît que nous tirerons parti de ce nigaud -là.
M. DUCORNET
Il faut nous approcher.
Monsieur arrive de province, à ce qu'il me paraît?
ET LES FRIPONS. l8l
M. DUTROUILLET.
Oui, monsieur j de Pôissy, tout à Theure.
M. DUCORNET
Ah î c'est un beau pays. C'est apparemment pour être mousquetaire que vous venez ici 7
M. DUTROUILLET.
Ah ! mon Dieu, que nenni ; c'est bien tout au contraire.
M. DUCROC.
Ah ! je vois bien, c'est que monsieur veut se faire abbé.
M. DUTROUILLET.
Bon l c'est encore bien plus au contraire.
M. DUCORNET
Plus au contraire?
M. DUTROUILLET.
Oui j vous ne devinez pas?
M. DUCORNET
Non.
M. DUTROUILLET.
Ah ! je suis bien aise de vous embarrasser l'esprit comme cela, car on m'avait dit qu'à Paris toutle monde en avait beaucoup plus que moi , et pourtant. ...
Vous en avez plus que nous?
M. DUTROUILLET.
Ce n'est pas là ce que je veux dire y je suis trop bien élevé pour cela.
M. DUCROC.
Et comment étes-vous venu?
M. DUTROUILLET.
Dans une voilure de mon père,
M. DUCROC.
Etiez-vous seul ?
M. DUTROUILLET.
Bon, seul î nous étions beaucoup.
M. DUCORNET
Tant mieux, l'on ne s'enuiiie pas , parce que Ton cause.
M. DUTROUILLET.
Ah, oui, causer î Je ne pouvais pas parler parce qu'ils faisaient un tapage terrible.
M. DUCROC.
Vous connaissiez ces gens-là? r^^
M. DUTROUILLET. *^
Oh beaucoup, parce que je passe ma vie avec eux.
Eh bien, cela vous fera des connaissances à Paris.
M. DUTROUILLET.
Bon, des connaissances! Ils sont peut-être tous morts à présent. (Il rit.)
M. DUCORNET
Comment, morts?
M. DUTROUILLET.
Eh mais, sans doute, ils ne venaient que pour cela à Paris....
M. DUCROC.
*■ Est-ce que c'étaient des criminels ?
'^ M. DUTROUILLET.
Non, vous n'y êtes pas.
M. DUCORNET
' Qu'est-ce que c'étaient donc que ces gens-là?
M. DUTROUILLET.
Ces gens-là étaient des veaux. (Il rit.)
M. DUCROC.
Ah I vous êtes venu dans une cliarette avec des veaux ?
M. DUTROUILLET.
Oui, vous n'auriez jamais deviné, (il rit.)
M. DUCORNET
Cela fait une bonne compagnie.
Oh, moi, je les aime fort, parce qu'ils ne mordent jamais , ils sont doux comme des moutons.
ET LES FRIPONS. l85
M. DUCROC.
Ah î^c'est vrai , mais si vous aimez aussi les moutons, vous auriez pu venir avec eux.
M. DUTROUILLET.
Oui dà ! ils viennent à pied eux.
M. DUCROC.
Ah^ c'est vrai.
M. DUTROUILLET.
Oh ! mon voyage était bien arrangé comme cela 5 mon père sait bien ce qu'il fait : c'est un homme d'esprit.
M. DUCROC.
Vous tenez bien de lui .
M. DUTROUILLET.
On dit que je tiens de ma mère , mais elle ne parle pas si bien que moi, parce qu'elle bégaie.
M. DUCORNET
Vous n'êtes pas comme cela vous , vous parlez bien.
M, DUTROUILLET.
J'ai été jusqu'à sept ans que l'on croyait que je serais muet.
C'aurait été grand dommage.
M. DUTROUILLET.
Sans doute. Eh bien , j'ai parlé en six mois aussi bien que je parle à présent.
M. DUCROC.
C'est bien heureux ! Est-ce pour des affaires ou pour votre plaisir que vous êtes venu à Paris 7
M. DUTROUILLET.
Pour l'un et pour l'autre.
M. DUCORNET
Ah, ah!
M. DUTROUILLET,
Vous ne devinerez peut-être pas encore?
M. DUCROC.
Cela me paraît bien difficile.
M. DUTROUILLET.
C'est que je me marie ; vous voyez bien que tous les deux s'v trouvent.
M. DUCROC.
Oui , vous avez raison j mais cela vous occasionera bien de la dépense.
M. DUTROUILLET.
Ob . oui ; mais aussi mon clier père m'a-t-il donné bien de 1 argent.
Si vous n'en aviez pas assez , je vous en prêterais avec grand plaisir.
M. DUTROUILLET.
Monsieur, vous avez bien de la bonté , car vous ne me connaissez pas.
M. DUCORNET
On voit que vous avez la mine d'un honnête homme, et quavec vous il n'y a rien à perdre.
M. DUTROUILLET.
C'est bien vrai ; et je pense de même de vous , messieurs : aussi je vous confie que jai cinquante bons louis d'or dans cette poche-là.
M. DUCROC.
Il faut prendre garde de les perdre.
M. DUTROUILLET.
Ob î ils sont bien enveloppés dans du papier.
M. DUCORNET
Le papier quelquefois se déchire j cela n'est pas sûr.
M. DUTROUILLET.
Vous allez voir, vous allez voir.
M. DUCROC.
J'en ai l)ien vu perdre comme cela , sans qu'il parût rien au papier. T'en souviens -tu, Ducornet?
Ob, pour cela oui.
ET LES FRIPO^'S,
Br. DUTROUILLET.
Ma foi , écoutez donc , je crois que vous avez raison , le papier est déchiré. (Il tire ses louis, et il les compte.) M. DUCROC , basàDucornet.
Prends tes dés 5 je reviendrai quand j'entendrai du bruit.
M. DUCORNET
Oui, oui.
M. DUCROC.
Monsieur, je suis très-fâché d'être obligé de vous quitter. Je reviendrai dans Finstant.
M. DUTROUILLET.
Monsieur, il ne faut pas vous géncr -, et puis vous voyez bien que je compte mes louis , et que je les renvcloppe.
BI. DUCORNET
Oui, oui ; je tiendrai compagnie à monsieur.
M. DUCROC.
Je ne serai pas long-temps, (iisea va.)
M, DUPONT, à Louis qui s'approche delui.
Ne dis rien 5 je vais faire semblant de dormir, (il ronfle.)