SCENE PREMIERE
M. VICTORIN, M^o \ ICTORIIN.
Quelle fantaisie de vouloir vous promener à Tîieure qu il est! Il ne fait point chaud du tout : en vérité, les femmes sont bien extraordinaires!
]Vime VICTORIN.
Et les maris ne sont guère complaisants. Cependant vous dites que vous m'aimez.
M. VICTORIN
Sûrement je vous aime.
M^e VICTORIN.
Vous allez peut-être croire que je ne vous aime pas, moi?
M. VICTORIN
Je ne dis pas cela.
M™e VICTORIN.
Pourquoi donc me trouver ridicule?
M. VICTORIN
Eh bien, je vous demande pardon.
jyjrae VICTORIN.
Vous ne m'auriez pas dit cela avant d'être mon mari. Convenez qu'il y a deux ans....
M. VICTORIN
Je vous dis que j'ai tort.
Mine VICTORIN.
Hélas, pourquoi ne peut-on pas rester amants après le mariage!
Croyez-vous que je ne le suis pas?
IVime VICTORIN.
Mais pourquoi ce ton brusque, indiflférent et froid, que vous avez tous? Est-ce qu il y a une espèce de honte à traiter aussi bien sa femme que celle d\m autre?
M. VICTORIN
Vous Iraitai-je moins bien pour cela?
j^me VICTORIN.
Je ne vous reproche que le ton : pourquoi faut-il avoir toujours Tair excédé de ce que Ton aime, prendre un ton ironique, qui en vérité ne saurait plaire?
M. VICTORIN
Le préjugé peut en être causej et les exemples des nouveaux mariés, qui dans les premiers moments sont bien ennuyeux, font craindre sans doute de leur ressembler.
3ime VICTORIN.
Toutes ces raisons sont peu satisfaisantes. Quant à la promenade que vous croyez que je veux vous faire faire, vous vous trompez.
M. VICTORIN
Pourquoi donc sortir?
]Vime VICTORIN.
ISous n'irons pas plus loin.
M. VICTORIN
Vous conviendrez que vous avez des idées bien extraordinaires, et qu'il n'est pas étonnant que.,..
3ime VICTORIN.
Point du tout.
M. VICTORIN
Point du tout est fort bon. Et le chien de basse- cour, que vous avez emprunté à votre frère, par exemple, pour une nuit, qu en voulez-vous faire?
M'"^ VICTORIN
C'est ce que je veux vous expliquer.
M. VICTORIN
Et il faut que ce soit ici?
M"»e VICTORIN.
Oui.
M. VICTORIN
A la bonne heure^ puisque vous le voulez, il faut bien que cela soit.
jVime VICTORIN.
Écoutez-moi.
Voyons .
M. VICTORIN
Mme VICTORIN.
Vous connaissez le ton avantageux du chevalier du Parc? Cest un de ces enfants gâtés de Paris....
M. VICTORIN
A peu près , qui ne servent que pour pouvoir porter une plume à leur chapeau.
nime VICTORIN.
Vous savez que plusieurs officiers du même régiment m'ont rendu des soins assez publiquement et inutilement. Ils en sont convaincus; ils l'ont même dit au chevalier du Parc. Le Chevalier du Parc venait d'arriver; il ne les entretenait que des femmes de Paris, des rigueurs qu'elles avaient essuyées de sa part, parce qu'il ne pouvait pas y suffire. Lorsqu'il m'aperçut à l'assemblée, il se récria, fit l'étonné de trouver en province quelqu'un d'aussi bien. Il le dit à tout le monde, et se fit détester des autres femmes.
M. VICTORIN
Cest débuter à merveilles.
j^me VICTORIN.
On lui dit que je vengerais les femmes de Paris de ses rigueurs,
M. VICTORIN
Vous?
M™e victor:n.
Oui : il répondit que sûrement je ne lui résisterais pas , et il eut l'impertinence de le parier le même soir avec ses camarades , en soupant à l'auberge. Cela me revint.
2oG LA SONNETTE.
M. VICTORIN
Il commence à faire froid : vous me conterez cela tout aussi bien dans la maison.
M™e VICTORIN.
Un moment j vous allez savoir pourquoi je vous ai amené ici. Le chevalier du Parc entreprit de gagner so. nari : je le reçus très-bien 3 il me donna de mauvais vers , de piates chansons ; je trouvai tout cela charmant. On me rendait compte des progrès qu il disait avoir faits. li eut \a liordiesse de me demander un rendez-vous la nuit; je lui répondis que j'y songerais , et hier je lui ai envoyé la clef de la porte , en lui mandant qu il pourrait venir ce soir, de bonne heure même , parce que vous iriez à la campagne.
M. VICTORIN
Êtes-vous folle donc ?
M™e VICTORIN.
Non, non. Il est vrai qu'il y aura peut-être de quoi rire.
M. VICTORIN
Cest donc pour cela que vous m'avez tant pressé aujourd'hui d'aller à Morinval? Tous croyiez que j'y coucherais?
Mme VICTORIN.
Justement, c'est à cause de cela que je vous ai prié de revenir ! Voyez comme cela est conséquent ; et puis je vous dirais tout ce que je viens de vous dire, et ce que vous allez savoir !
M. VICTORIN
Mais pourquoi lui donner la clef de la porte? Je parie qu'il l'a déjà montrée à tous les officiers de sou régiment,
3ime VICTORIN.
Tant mieux ; c'est ce que je veux.
M. VICTORIN
Je ne sais pas à quoi vous en voulez venir ; mais en garnison , il faut toujours qu'une femme évite les histoires oii elle peut avoir part.
jVime VICTORIN.
Je VOUS réponds que celle-ci ne me fera point de tort. Je lui ai recommandé surtout de ne point faire de bruit en entrant , de peur de réveiller les domestiques , que j'enverrai coucher de bonne heure.
M. VICTORIN
Voyons comment vous sortirez de là.
M™e VICTORIN.
Il faut que vous m'aidiez.
M. VICTORIN
Moi?
M™e VICTORIN.
Oui, je n'ai voulu me confier qu'à vous.
M, VICTORIN
Que faut-il que je fasse?
jVime VICTORIN .
Que VOUS attachiez la corde de la sonnette qui est auprès de la porte, de manière qu'on ne puisse pas l'ouvrir sans qu'elle sonne.
M. VICTORIN
Cela est bien aisé.
M™e VICTORIN.
Elle fera du bruit , elle éveillera le chien , qui sera lâché , et qui viendra auprès de la porte. Je ne crois pas pour lors que le chevalier du Parc ose entrer. Il passera peut-être la nuit comme cela, et tout le monde se moc^era de lui.
M. VICTORIN
Vous êtes bien folle! Allons , je m'en vais attacher la sonnette. Il était bien nécessaire d'être dans la rue pour me conter tout cela! Je n'ai jamais vu de nuit d'été aussi froide. Allons , allons , passez.
(Ils rentrent tous les deux.)