SCÈNE X
GÉRARD. Est-ce qu'un capucin est un noble, nigaud?
CAMUS. Non, mais il ne fait rien, il porte une robe, il a toujours l'air de dire des prières ; c'est un prêtre.
LA MÈRE BELLAIT. Ne donne pas là-dedans, Camus; croismoi, ne donne pas là-dedans. Pardine! va, y a déjà assez de gens qui cherchent à s'en faire accroire.
GÉRARD. C'est vrai que depuis queuque temps surtout, c'est comme une maladie. Ce vieux Dalivoix qui a à peine de quoi vivre, et qui était si poli autrefois; le percepteur des contributions; not' maire, qui n'est que le fils d'un petit épicier; jusqu'à Mathurin, le garde-champêtre, ils font tous les dévots par orgueil et pour que le curé leur parle comme à des gens d'importance.
LA MERE BELLAIT. Ce Sera ben pis à présent que le curé nous a dit que par-dessus le pouvoir spirituel il avait encore... Quoi donc qu'il a dit qu'il avait encore?
CAMUS. La force civile. Je l'ai bien retenu.
LA MÈRE BELLAIT. Voyoz-vous comme ça gagne ? Je ne sais pas ben au juste ce que c'est que la force civile; mais rien qu'au ton qu'il avait...
GÉRARD. La force, c'est-à-dire qu'il pourra nous faire tout ce qu'il voudra.
LA MÈRE BELLAIT. Son père, qui me doit depuis deux ans une charretée de fumier qu'il ne peut pas me payer ; et dire que le fils pourra nous faire tout ce qu'il voudra !
GÉRARD. Il ne veut déjà plus que la foire de mardi se tienne sur cette place.
MAITRE FEUILLET. OÙ se tieudra-t-elle donc?
GÉRARD. Il ne l'a pas dit.
MAITRE FEUILLET. Est-ce quc c'est lui le maître de ça? C'est le maire.
CAMUS. Le maire ! c'est ben trouvé 1 Le maire 1 Le maire se taira, v'ià tout ce qu'il fera. Est-ce que le maire est notre homme? Est-ce nous qui l'avons choisi? Le connaissonsnous seulement? Si nous étions sur une grand'route on ne se moquerait pas de nous comme on fait. Ils sont instruits sur les grand'routes; leurs curés ont beau crier, on ne leur retire pas leur danse comme on nous a retiré la nôtre.
124 LE COMITÉ DIRECTElIl.
LA MÈRE BELLAIT. Ne m'en parlez pas; il faut à présent que nos filles fassent deux lieues si elles veulent prendre un peu de divertissement. Ça revient la nuit à travers champs, pêle-mêle avec des garçons qui n'ont que trop souvent un petit coup de vin dans la tèle; quand n'y a pas de lune, ça fait trembler. Ne valait-il pas mieux garder une danse dans le village, sous nos yeux? On était là du moins; et quoiqu'on ne puisse pas tout voir, on empêchait le principal.
GÉRARD. Changer la place du marché à la veille d'une foire î quelle rage! Sans dire où elle se tiendra encore ! C'est qu'en conscience si je devine où ils la mettront. Le peuple a beau n'être rien, faut-il qu'il puisse vendre ce qu'il a à vendre. Et qu'il n'y ait personne pour entendre nos raisons!
MAITRE FEUILLET. Si mousicur Callou n'avait pas perdu sa place à la préfecture...
LA MÈRE BELLAIT. Il a perdu sa place! ah! le pauvre cher homme! C'est moi qui lui a vendu la chèvre qu'il a.
CAMUS. Pauvre cher homme! Pauvre cher homme tant que vous voudrez. Ça n'empêche pas qu'il était terriblement taquin pour la conscription.
MAITRE FEUILLET. On ne peut pas être dans les places sans être taquin. Mais il paraîtrait pourtant que monsieur Callou ne l'était pas encore assez au goût du nouveau préfet qui vient de nous arriver. Je ne sais pas où ils ont été détarrer celui-là; mais il faut croire que c'est un démon; le brigadier ne sait quasi plus sur quel pied danser.
LA MERE BELLAIT. C'esl peul-êlre ça qui fait que monsieur de Saint-Chéron lui-même n'est plus aussi farme, au dire de sa femme.
CAMUS. Lui qui nous jetait not' chapeau par terre quand il nous arrivait de passer auprès de lui sans le saluer.
GÉRARD. Et qui nous menaçait de coups de canne quand nous oubliions de l'appeler monsieur le comte, ou sa femme madame la comtesse.
CAMUS. Y en a ben qui font les glorieiLX tant qu'ils n'ont pas peur.
LA MÈRE BELLAIT. Si la peur pouvait le prendre, ça ne serait peut-être pas mauvais pour nous.