LAURENT, MADAME BOUVARD
LAURENT. De grâce, madame Bouvard, linissons-en, laissezmoi. Vous êtes toujours à me menacer d'être renvoyé par monseigneur. Qu'est-ce que ça me ferait d'être renvoyé? Je n'ai pas besoin d'être valet de chambre pour vivre , Dieu merci !
MADAME BOCVAKD. Pas taiil de vivacité, mon enfant.
LAURENT. Oh! je sais bien que dans une maison comme
celle-ci on doit toujours paraître doucereux ; ce n'est pas mon caractère. Il faut que je dise ce que je pense; jamais vous ne me ferez approuver ce qui me paraît ridicule. Certainement j'aime monseigneur Son Éminence parce qu'elle est bonne ou qu'il est bon (je m'embrouille toujours là-dedans). Si elle avait, ou s'il avait un état comme tout le monde, qu'on pût être franchement ce qu'on est , sans être obligé de faire des grimaces comme vous en faites tous, je jurerais bien de mourir à son service ; c'est un brave homme, et, pour un prêtre, il n'est pas trop tracassier. Mais votre grand-vicaire, je ne puis pas le souffrir.
MADAME BOUVARD. Et c'cst justement le grand-vicaire qu'il faut aimer, ou du moins qu'il faut avoir l'air d'aimer. Qu'estce que ça coûte? Entre nous, Laurent, le grand-vicaire est le véritable archevêque ici, voyez-vous. Monseigneur est un saint prélat, c'est un des plus grands princes de l'Eglise qu'il y ait jamais eu ; mais il s'en faut bien , pour mener un diocèse, qu'il en sache autant que monsieur le grand-vicaire
LAURENT. Ça ne me regarde pas. Qu'un valet de chambre connaisse bien toutes les habitudes, toutes les petites manies de son maître, qu'il l'habille, le rase, le coiffe à sa fantaisie, il n'y a pas de diocèse là-dedans.
MADAME BOU^■ARD. Vous avez grandement raison, mon cher Laurent ; mais dame ! je ne puis pas vous dire : un palais archiépiscopal , c'est un mélange de spirituel et de temporel; c'est tout différent des autres services.
LAURENT. Alors on quitte quand ça ne convient pas.
MADAME BOUVARD. On quitte.... on quitte.... Qu'est-ce qui vous manque ici ?
LAURENT. Comment, madame Bouvard, vous voulez que je voie de sang-froid mettre à la porte toute une brave famille comme celle de Francelet notre concierge ; et ça parce que ce pauvre homme a mangé un restant de ragoût un jour qui s'est trouvé par hasard être un jour de vigile et jeûne?
MADAME BOUTARD. Laurent, Laurent, ah ! je vous en prie, si vous ne voulez pas que nous nous fâchions, n'entamez jamais avec moi des matières de cette importance.
LAURENT. Ah basti vous me faites rire avec votre impor-