SCÈNE VIII
d'assez rare qu'une femme présentée sans avoir fait d'emprunt, rien qu'avec des diamants de famille.
viCTORiNE (soupirant). Oui... mais...
MADAME DE CREDicouRT. Expliquez-vous. Je ne sais pas deviner. Qu'y a-t-il encore de nouveau?
VICTORINE (avec explosion). Tenez, madame, si monsieur Edouard était comte, je ne désirerais plus rien au monde.
MADAME DE CREDICOURT. C'est pitoyable, mon enfant, il faut que je vous le dise. Comment ! vous nous laissez convoquer le ban et l'arrière-ban des personnes les plus recommandables, sans vous soucier de l'esclandre que cela peut causer!
VICTORINE (piquée). Ces personnes seraient encore plus recommandables qu'elles ne le sont, je ne vois pas ce qui pourrait les compromettre d'être venues chez ma mère.
MADAME DE CREDICOURT (d'un ton patelin). Réfléchissez donc qu'elles n'y sont venues qu'à cause de ce mariage.
VICTORINE. Si l'on a cru m'engager par là, on a eu grand tort. Nous n'avions pas encore parlé, puisque même ma bonne maman n'a rien su que ce soir. On n'avait qu'à imiter notre discrétion.
MADAME DE CREDICOURT (lui prenant la main). Je crois qu'elle se fâcherait.
VICTORINE. Ce serait avoir une singulière idée de nous que de penser que nous nous trouvons très-honorées d'avoir reçu telle ou telle personne plutôt que telle ou telle autre.
MADAME DE CREDICOURT. Qui VOUS parle d'être très-honorée, ma chère amie ?
VICTORINE. Certainement je n'entrerai jamais par grâce dans aucune famille.
MADAME DE CREDICOURT. Voilà sa petite tête aux champs. Au surplus, j'aime assez qu'on prenne les choses de travers, cela prouve de l'imagination. Où voit-elle que nous croirions lui faire grâce, quand au contraire nous n'éprouvons pour elle que de la reconnaissance? Oui, de la reconnaissance. Depuis le temps que nous désirons marier monsieur de Bretignac sans avoir pu fixer son choix sur aucun des partis que nous lui avons offerts, nous sommes dans le ravissement de ce que l'amour enfin a triomphé de lui.
20 LA BONNE iMAMAN.
viCTORiNE (secouant la tête). L'amour !
MADAME DE CRÉDicouRT. Oh ! pour Cela, il n'y a pas à en douter, c'est de l'amour et du véritable amour. Si vous éprouviez pour lui ce que vous croyez éprouver pour un autre, vous ne vous y tromperiez pas. .Te suis sa confidente, et je puis vous affirmer qu'il en perd la tète. Il y a bien aussi de la vanité dans tout cela. Comme depuis un temps immémorial les comtesses de Bretignac ont toujours passé pour des modèles de perfection, il a à cœur de soutenir cette gloire de famille.
VICTORINE (souriant). Quelle flatterie !
MADAME DE CRÉDICOURT. C'ost la vérité. Daus une grande partie de la Gascogne c'est encore un dicton reçu en parlant d'une femme qu'on veut faire valoir : « Elle a la grâce des dames de Bretignac. »
VICTORINE. Vous aimez donc beaucoup monsieur le comte, madame, que vous le défendez avec tant de chaleur ?
MADAME DE CRÉDICOURT. Je DO 1(3 défends pas, il n'a pas besoin d'être défendu ; mais je vous vois hésiter, et cela me fait de la peine. Vous avez assez d'esprit pour qu'on puisse vous parler raison ; mettez-vous bien dans la tète que le mariage ne se compose que de deux choses : l'amour d'abord, ensuite l'estime. Eh bien ! qu'est-ce donc? Quand on aime un peu moins longtemps, on estime un peu plus vite, voilà tout. J'ai estimé monsieur de Crédicourt presque aussitôt mon mariage ; je ne m'en suis pas plus mal trouvée.
VICTORINE. Voici ma bonne maman avec monsieur du Rosnay ; ils vont me faire des questions. Rentrons au salon.
MADAME DE CRÉDICOURT. Rentrons au salon. (Elle sort avec Victorine, après avoir salué madame Carré et M. du Rosnay.)