‹ Proverbes dramatiques de Théodore LeclercqChapitre 174 sur 382 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

MADAME DURAND. L'accusée peut-elle s'asseoir?

MADAME LORi. Cela n'est plus une question, puisque je suis assise.

MADAME DURAND. On De demande pas votre avis, madame.

M. BEAUNOIR. Paix donc !

MADAME DURAND. Pourquoi douc me tairais-je? Croyezvous qu'il n'y aura que pour vous à parler? Je demande d'abord qui esl-ce qui est président? Si ce n'est pas monsieur Vermont, je me nomme présidente, moi.

M. TAiTiN. Nous sommes convenus que ce serait monsieur Beaunoir.

M.ADAME DURAND. Je ne suis convenue de rien.

M. TAUPIN. Vous ne pourrez pas faire un discours.

MADAME DURAND. Tout aussi bien qu'un procureur du roi, peut-être.

M. BEAUNOIR. Madame, voulez-vous continuer sur ce tonlà? Je prendrai le parti de me retirer.

MADAME DURAND. Eh bien! monsieur, retirez-vous.

M. TAUPIN. Soyez donc raisonnable, madame Durand. Songez que madame Lori est sur la sellette.

MADAME LORI. Non vraiment; je suis sur un fort bon fauteuil, et vous pouvez arranger toutes vos petites affaires sans prendre garde à moi.

(Elle tire de l'ouvrage et se met à travailler. ^ladame Vermont le fait remarquer à M. Vermont.)

M. VERMONT. Que faites-vous donc, ma fille?

MADAME LORI. Je brode, mon père.

M. VERMONT. Est-ce ici le lieu de vous occuper à pareille chose ?

MADAME LORI. Il me Semble que tous, tant que vous êtes, vous vous apprêtez à broder plus ou moins sur mon compte.

MADAME DURAND. Il v a (le belles choses à dire sur votre compte !

MADAME LORI. Dcs belles choses, ce serait trop. Une femme ne doit jamais faire parler d'elle, même en bien.

MADAME VERMONT. Ce n'esl pas avec ce ton d'ironie que madame Lori espère capter la bienveillance de ses juges?

184 LF. Tr,i[;iv.\r. he tamille.

MADAME LORi. Poiip VOUS, madame, je vous crois incorruptible.

M. LORI [à pori). Bravo !

MADAME VERMOM. Je VOUS prie, madame, de vouloir bien me mettre hors de vos persifflages.

MADAME LORI. Ayez donc la bonté, madame, de ne pas vous occuper de moi plus que vous ne l'avez fait jusqu'ici.

M. VERMONT. Que toul cela finisse !

MADAME DURAND. Je conimenco par interpeller l'accusée sur un fait.

M. TAL'PIN. Mais, madame

MADAME DURAND. Il faut d'abord qu'elle nous dise

M. TAUPIN. Monsieur Beaunoir, comme président, rappelez donc madame à l'ordre.

MAD.uiE DURAND. L'ordre ! Qui a le droit ici de me donner des ordres?

M. BEAUNOIR. Madame, la majorité des voix m'ayanl décerné la présidence, j'en maintiendrai les prérogatives.

MADAME DURAND. Et moi, je Soutiendrai mes droits, qui sont ceux de tous les Lori.

M. TAUPIN. Mais la hiérarchie, madame?

MADAME DURAND. Allez VOUS promener avec vos mois que je ne comprends pas.

M. BEAUNOIR. S'ous ne voulez donc pas absolument me permettre de faire un discours?

MADAME DURAND. Faites votre discours de votre côté; j'en ferai un du mien. D'abord, si vous espérez que je rabatte de me droits jamais.

JUDAME LEDOUX. .Ma sœur !

MADAME DURAND. Eh quoi ! ma sœur, ne faut-il pas nous laisser humilier! Trouvez-vous que les Vermont ne nous en aient pas assez fait? C'est le moment de prendre notre revanche.

MADAME LEDOUX. Il faut Cependant s'accorder sur quelque point.

MADAME DURAND. Sur rien. Je me .«oucie bien du procès! (Madame Lori se met à rire.) Ce dont je me soucie, c'est de dire enfin ce que je pense, aux risques de donner à rire à

SCLNIi IX. 185

madame Lori, qui se conduit avec une indécence que son père devrait bien réprimer, s'il savait faire quelque chose.

MADAME VERMONT. Madame, vous sortez des bornes de votre mission en attaquant un des membres du tribunal.

MADAME DURAND. A'ous êtes bicu chaiouiileuse, madame. Vous trouvez apparemment que monsieur Vermont est assez père comme cela , et vous seriez fâchée qu'il le fût davantage.

M. LORI (se frottant les mains). Bon ! voilà les juges aux prises ensemble. Ah! que c'est amusant 1

MADAME DURAND. Vous riez aussi, mon neveu?

M. LORI. Que voulez-vous que je fasse?

MADAME LEDOUX. Mou neveu, ne vous mêlez pas de cela. La chaleur de la discussion a pu entraîner votre tante un peu loin; mais ce n'est pas à vous à le faire observer.

MADAME DURAND. Je VOUS admire, madame Ledoux, avec votre chaleur de discussion. Vous m'approuveriez davantage sans doute, si je faisais pale de velours on égratignanl.

M. TAUPIN. Cela peut nous mener jusqu'à demain.

MADAME DURAND. El quand cela nous mènerait jusqu'à la semaine prochaine, monsieur Taupin?

M. BEAUNOiR. Laissons-la parler; il n'y a pas d'autre parti à prendre.

MADAME DURAND. Loissous-la parler! ce ton! Je parlerai si cela me plaît. Ne sommes-nous pas ici chacun pour notre compte? Laissons-la parler ! Eh bien ! je ne veux plus parler à présent.

M. TAUPIN. Avez-vous réellement fini?

MADAME DURAND. Oui, monsieur jury.

M. TAUPIN. Allons, monsieur Beaunoir, vous pouvez commencer.

MADAME DURAND. Mais du moius je n'écouterai pas.

(Elle met ses mains devant ses oreilles, de manière pourtant à laisser voir qu'elle entend fort bien.)

M. BEAUNOIR (après un moment de silence). « Assez et » trop longtemps l'immoralité, digne suppôt d'un gouver- » nement cupide, c'est-à-dire sans foi et sans honneur, en » s'introduisant dans toutes les classes de la société, avait fini

» par corrompre et même par annuler entièrement ces germes » si précieux de pudeur et de bienséance que nous tenions » de nos aïeux, et qui les firent distinguer parmi tous les )) peuples de l'univers. Dans cette affreuse subversion, le bien » était devenu mal, et, une conséquence nécessaire, le mal » était devenu bien. »

(M. Yermont s'endort.)

MADAME DURAND. De qucl temps parle-t-il?

M. TAUPiN. Paix! C'est fort beau.

M. BEAUNOiR. « Le ciel, cependant, ne nous a pas déshé- » rites de sa clémence, et nous pouvons encore espérer » un heureux avenir. C'est à nous à seconder ses vues; » et , nouveaux Agamemnons , n'hésitons pas à sacrifier » nos affections les plus chères pour obtenir les vents favo- » râbles qui doivent conduire le vaisseau du corps social à )) bon port. »

MADAME LEDOUX (bas à madame Durand). Sacrifier nos affections les plus chères! Est-ce qu'il prendrait parti contre sa nièce?

MADAME DURAND. VoyoDS jusqu'à la fin.

M. BEAUNOIR. « Mais craignons de confondre l'innocent » avec le coupable; et puisque nous autres, hommes d'une » ère nouvelle, d'une ère de loyauté, de gloire et de pros- » périté, nous nous regardons comme les instruments dont )) se sert la Providence pour séparer l'ivraie du bon grain, » ne donnons point l'exemple d'une précipitation à la fois » dangereuse et coupable. »

MADAME DURAND. Nous y voilà 1 En d'autres termes, faisons traîner celte affaire en longueur, tellement qu'il n'en soit plus question.

M. BEAUNOIR. Madame, \ous ne devez pas m'interrompre.

MADAME LORi. Est-ce que madame Durand s'imaginerait, par hasard, que j'ai fort à cœur qu'il ne soit plus question de rien? Elle se tromperait beaucoup. Je désire, au contraire, que tout ceci finisse séance tenante. Je n'ai pas tous les jours autant de temps à perdre qu'aujourd'hui, et je ne répondrais pas de mon exactitude à me rendre à de nouvelles assignations.

Page 1