PAS D'ARGENT, PAS DE SUISSES
PERSONNAGES
M. DE GIRSAC.
MADAME DE BRËVAL.
La scène se passe à Paris.
Le théâtre représente un salon.
MONSIEUR DE GIRSAC et madame DE BREVAL.
M. DE GIRSAC. Vous allez à la cour, je n'y vais pas; c'est une affaire de goût. Il n'y a pas là de quoi nous brouiller.
MADAME DE bréval. Pourquoi n'y allez-vous pas?
M. DE GIRSAC. Pourquoi y allez-vous?
MADAME DE BRÉVAL. J'y vais.... j'y vals parce que c'est une cour. Depuis le Directoire, je n'ai jamais cessé d'aller à la cour; ma mère m'y menait, et j'en ai pris l'habitude.
M. DE GIRSAC. Voilà une raison sans réplique.
MADAME DE BRÉVAL. Voudriez-vous que j'eusse l'air de bouder? Bouder quoi? Je n'avais ni pensions ni faveurs; je n'ai seulement jamais su comment cela s'obtenait. Mais j'aime à me créer des devoirs; c'en est un que d'aller à la cour; cela donne bonne mine. Et puis j'ai de vieux doraes-
tiques qui diraient : « Madame ne va pas à celte cour-ci ; madame allait aux autres; il y a donc quelque chose? Elle est donc de l'opposition? » Ce serait pitoyable. Moi qui n'ai jamais été contre rien du tout. Je ne suis pas politique, mais j'aime la France. La misère est effroyable; il faut une cour pour le commerce.
M. DE GiRSAC. Madame de Bréval allant à la cour par considération pour le commerce! Me voilà tout à fait converti.
MADAME DE BRÉVAL. Ne plaisantez pas. Mon Dieu! vous serez converti quand vous aurez retrouvé sous le régime actuel les avantages que vous aviez sous l'autre. Mais croyezvous que cela vienne vous chercher si vous restez chez vous? M. DE GIRSAC. Madame de Bréval, s'il n'y eût pas eu des gens trop pressés, si nous fussions restés compactes, qu'il n'y eiit pas eu de filtration comme on en voit chaque jour, notre absence aurait été remarquée, et l'on serait venu au-devant de nous; ce qui ferait une position toute différente.
MADA.ME DE BRÉVAL. On pouvait bien aussi vous laisser à l'écart.
M. DE GIRSAC. On uous aurait laissés à l'écart, nous! 11 en est cette fois-ci comme dans les premiers temps de l'empire; on ne s'occupe que flu noble faubourg. On a l'air d'en rire; mais il est certain que le faubourg Saint-Germain leur manque, et qu'il ne leur paraît jamais plus grand que quand ils ne le voient pas.
MADAME DE BRÉVAL. Commo tout cc qui paraît grand. M. DE GIRSAC. Quant à moi, mon parti est pris, parce que je ne puis pas me séparer de l'idée que la noblesse est quelque chose; que c'est une obligation, une sorte d'engagement de ne pas trop se compromettre.
MADAME DE BRÉVAL. Dcs phrases, que cela; des phrases! La noblesse qui est une obligation , un engagement ! Dans vos idées, monsieur de Bréval était bien noble, n'est-il pas vrai ?
M. DE GIRSAC. Assurément.
MADAME DE BRÉVAL. Eh bien ! quoiqu'il eût dans ses
LE DLSIMEKLSSE.MEM. :>4ô
armes pour devise : Fain ton deroir, comment le faisait-il? Ecoutez donc, c'était mon mari; je sais bien ce qu'il en était. On exagère la noblesse.
M. DE GiRSAC. Bféval avait une santé si délicate!
MADAME DE BRÉVAL. Alofs CB n'était qu'un bomme d'une santé délicate comme tous les hommes d'une sanlé délicate; il n'avait donc rien de particulier. Je ne suis qu'une fille de finance; je ris encore quand je pense à tout ce que me dirait ma mère pour me déterminer à ce mariage : c'était un grand nom; c'était une grande famille; tout était grand. (Elle rit.) Ah! mon Dieu !
M. DE GiEiSAC. Vous lui apportiez une fortune considérable.
MADAME DE BRÉVAL. Imuicnse! Et je savais que son gouverneur pleurait du malin au soir de ce que son élève qui n'avait rien, mais rion à la lettre, faisait une telle folie.
M. DE GIRSAC. Ce gouverneur était un sol; vous étiez fille unique, et une fille unique d'une grande fortune a toujours été noble. Madame de Girsac était un peu mieux que vous, peut-être...
MADAME DE BRÉVAL. Comment !
M. DE GIRSAC. Jc veu\ dire qu'elle était née dans la robe.
MADAME DE BRÉVAL. Ail! à la bonne lieure. J'entendais tout autre cbose; et comme je me rappelais fort bien la couleur hasardée de ses cheveux....
M. DE GIRSAC. Elle était laide; mais deux cent mille livres de rentes !
MADAME DE BREVAL (avec gaîté;. Vous n'êtes que des spéculateurs, des industriels. En mariage, cii politique, vous ne voyez que l'argent.
M. DE GIRSAC. Pas du tout, pas du lout.
MADAME DE BRÉVAL. Monsieur de Bréval jouait à la bourse; monsieur de Bréval jouait dans les maisons de jeu. Les trois quarts de mes biens se sont en allés comme cela ; et à chaque perle un peu considérable qu'il ne pouvait pas me cacher, il voulail me consoler avec son nom, avec ses an- IV. li.
cêtres. Ses ancêtres! Qu'est-ce que c'était? Moi qui connaissais sa mère !
M. DE GiRSAC. Madame de Bréval, si vous le prenez sur ce pied-là, si vous épluchez tout, il est certain qu'il n'y aura plus rien. J'ai, dans mon salon, un portrait de mon bisaïeul ; je sais toute sa vie, qui est un modèle de vertus, et c'est pour moi une règle de conduite. Il était dévoué au sang de ses rois; il n'a jamais transigé avec ses devoirs; l'idée du parjure et de la félonie lui aurait fait horreur; il ne vivait et ne respirait que pour ses maîtres. Je suis son fils; assurérement, je suis son fils! ne m'ôtez pas cette chère illusion ; mon cœur est formé d'après le sien. Je m'exilerai, s'il le faut; je vivrai dans la retraite; mais je transmettrai à mes enfants ce feu sacré qui, croyez-moi, revivra un jour d'un nouvel éclat.
MADAME DE BRÉVAL. Donnez-moi votre main.
M. DE GIRSAC (tendant la main machinalement). Pourquoi faire?
MADAME DE BRÉVAL (après quelques moments de silence). Je vous croyais un peu de fièvre ; mais je suis rassurée; votre pouls est très-calme. Nous autres femmes, qui en général sommes nerveuses, nous succomberions s'il nous fallait penser la moitié de ce que vous venez de me dire.
M. DE GIRSAC. Au temps où nous vivons, il est fort heureux d'avoir un caractère assez fort pour maîtriser ses sentiments.
MADAME DE BRÉVAL. Galimatias! Les sentiments! le caractère! Que faisiez-vous de tout cela quand vous alliez à la cour de Bonaparte? car vous y alliez.
M. DE GIRSAC. N'avai.=-je pas huit cent mille francs de bois à réclamer? Mais on m'a toujours rendu cette justice que je n'ai consenti à être chambellan qu'après le sacre.
MADAME DE BRÉVAL (riant). Ah! parlez-moi du sacre.
M. DE GIRSAC. Enfin c'était une époque. Quand le chef de la chrétienté....
MADAME DE BRÉVAL (riant plus fort). Voulez-vous bien vous taire. Cette dévotion qui lui prend par réflexion !
M. DE GIRSAC. Il n'en est pas moins vrai que tous les
bons esprits du temps regardaient cela comme le premier anneau qni devait rattacher le passé à un avenir brillant.
MADAME DE BRÉVAL. Eh bien ! Cet avenir brillant a eu lieu; il a fini; un autre av(Miir a recommencé, qui n'a pas duré beaucoup davantage. Nous voici au troisième. Ce sont trois avenirs que j'ai déjà vus; et je pourrais dire quatre, si je comptais mon pauvre Directoire. Il faut en prendre son parti. Je serais pourtant fâchée que celui-ci fût aussi court que les autres, parce que, comme dit mon neveu , il est plus rationnel.
M. DE GiRSAC. Ah! mon Dieu, rationnel! Je ne sais pas trop ce que signifie rationnel ; mais si cela veut dire compréhensible, votre neveu est bien fin de comprendre un mot à tout ce que nous voyons.
MADAME DE BRÉVAL. Je ne parle de la cour que pour le fond des choses ; les détails n'y sont pas. Cela viendra.
M. DE GIRSAC. Comment donc! on a déjà les épaulettes de laine.
MADAME DE BRÉVAL. Je le sais bien; mais qu'est-ce que cela durera? Si vous pouviez voir, d'ailleurs, ces pauvres épaulettes de laine; comme elles nous regardent; comme elles admirent que nous nou> connaissions tous, que nous ne fassions qu'une même société! Ils sont vraiment là comme des enfants perdus. Beaucoup n'y viennent, j'en suis sûre, que parce qu'ils avaient juré à leurs voisines qu'ils iraient à la cour; et puis aussi parce qu'on leur avait parlé de trône populaire, et qu'ils voulaient voir ce que c'était qu'un trône populaire; mais il est évident que cela ne les amuse pas, et qu'ils n'y retourneront guère. Si tout de suite nous y eussions été en masse imposante, ces gens-là ne sauraient déjà plus où se fourrer.
M. DE GIRSAC. Quoi ! VOUS ne sentez rien au fond du cœur pour les princes que nous avons perdus?
MADAME DE BRÉVAL. Je vais VOUS faire frémir : rien du tout.
M. DE GIRSAC. Aucun regret?
MADAME DE BRÉVAL. Je ne regretterais une cour que si elle était la dernière ; mais tant qu'une cour succédera à une cour,
1>48 LE DESINTEKESSEMEMT.
qu'est-ce que cela me fait? Vous autres hommes dont la conduite est calculée, qui n'avez pas un dévouement qui n'ait son prix, c'est autre chose. Vous résistez; vous vous faites prier, vous vous vendez
M. DE GiRSAC. Vous VOUS vendez est admirahle!
MADAME DE BRÉVAL. C'est le mot. Voyez quelle différence avec les femmes! Madame de Fulgens qui, pour la partie sentimentale, vaut incomparablement mieux que vous, puisqu'elle avait résisté même à Bonaparte; madame de Fulgens, à qui il faut une monarchie de quinze siècles, ni plus ni moins, pour la décider à aller au bal; je l'ai vue au moment de conduire sa iille au Palais-Royal, parce qu'elle est mère, et qu'il faut qu'une jeune personne trouve à danser quelque pari.
M. DE GIRSAC. Elle n'y est pourtant pas allée?
MADAME DE BRÉVAL. Non. La petite a eu le malheur d'attraper une entorse.
M. DE GIRSAC Vous appelez cela un malheur?
MADAME DE BRÉVAL. Taisez-vous donc, monsieur de Girsac. Une entorse est peut-être la félicité parfaite?
M. DE GiusAC. Madame de Fulgens reste pure.
MADAME DE BRÉVAL. Vous êtes fou. Purô pour qui? Qui estce qui se souciera de la pureté de madame de Fulgens? Qui est-ce qui y prendra garde?
M. DE GIRSAC. Ah! ah! madame de Bréval , c'est bientôt dit.
MADAME DE BRÉVAL. Esl-ce que VOUS rêvez un retour, par hasard ?
M. DE GIRSAC. On ne doit jamais parler de ses rêves.
MADAME DE BRÉVAL. Je sais qu'il y a des prédictions, des prophéties frappantes, de \ieux livres inintelligibles où l'on trouve expliqué, clair comme le jour, tout ce qui doit nous arriver. C'est laque beaucoup de braves vont puiser le courage de résister à la tentation.
M. DE GIRSAC. Gràce au ciel, je suis au-dessus des enfantilges. .Mais parlons à cœur ouvert. Supposez qu'on put manquer à ses principes; et dites-moi, là, de bonne foi, ce qu'on pour-
rait aller faire dans une cour où l'on ne donne que des bals, des concerts et des drapeaux?
MADAME DE BRÉVAL. Mais attendez. Un trône a toujours besoin d'entourages, ne fût-ce que pour les cérémonies.
M. DE GiRSAC. Des dignités et des économies 1 c'est-à-dire des habits qui ne ressembleront pas à d'autres habits; car voilà tout alors. Où cela mène-t-il?
MADAME DE BRÉVAL. Voilà toujours ce qui vous arrive à vous autres boudeurs; vous ne savez jamais rien que quand il est trop tard. Il n'y aura pas d'abord d'émoluments, mais il y aura des indemnités.
M. DE GIRSAC. Des indemnités!
MADAME DE BRÉVAL. Sans doutc OU a déjà inventé cela pour les députés dont on a besoin, et qu'on veut favoriser sans les obliger à courir les chances scabreuses des élections. On ne leur donne pas de places soldées; on les indemnise. M. DE GIRSAC. Je ne savais pas qu'on fut déjà aussi avancé. MADAME DE BRÉVAL. Mais croyez donc que tout ce qui est bien se rétablira. Il est impossible qu'il y ait du vide dans des choses qui constituent essentiellement la monarchie. Jamais je ne me suis trompée à cet égard.
M. DE GIRSAC. Il cst vrai qu'on a toujours admiré votre prévoyance.
MADAME DE BRÉVAL. Pourquoi? C'est que depuis mon pauvre directoire, je me suis toujours laissé conduire par un homme plus fort que les événements. Il m'écrivait à son arrivée à Londres : ce Le peuple a tout fait en juillet; les doctri- » naires ont tout fait en août; emparez-vous tous de la cour, » et vous remplacerez les doctrinaires. »
M. DE GIRSAC. En vérité , vous seriez chargée de faire des recrues que vous ne vous y prendriez pas mieux.
MADAME DE BRÉVAL. Mousieur de Girsac, sommes-nous amis? Parlons-nous sans réserve?
M. DE GIRSAC. Pouvez-vous CD doutef?
MADAME DE BRÉVAL. Eh bien! à vous seul, bien en confidence, je vous dirai que j'ai toutes les certitudes possibles que la liste civile sera portée beaucoup plus haut qu'on ne croit généralement, et qu'on ne s'en tiendra pas à ne donner que
des bals, des concerts et des drapeaux. Je connais votre désintéressement; je sais qu'un aussi bon courtisan que vous ne boude pas sans nécessité, bien qu'il se ménage selon les circonstances. Attendrez-vous pour vous montrer que la liste civile soit connue ! Voyez les interprétations. Vous avez des ennemis; ils vous accableront; vous tomberez à la merci de tous les grognards. Se montrer au contraire lorsqu'on ne peut être soupçonné, voilà ce que je trouve tout à fait digne de vous.
M. DE GiRSAC. Il est Certain que, sous nos malheureux princes, j'ai eu souvent l'honneur de faire ma cour au chef actuel de l'État, et je n'ai jamais caché le prix que j'attachais aux marques de considération que j'en ai reçues. Il y a là un intérieur de famille qui m'a toujours profondément touché.
MADAME DE BRÉVAL. Quand OU esl sensible! A ce soir, n'est-ce pas? C'est convenu. Vous viendrez me prendre pour aller au Palais-Royal.
M. DE GIRSAC. C'est ce que je craignais en venant vous voir.
MADAME DE BRÉVAL (scule). Faisous fermer ma porte, de peur qu'il n'en arrive d'autres. 11 faut convenir que j'ai un joli talent pour dorer la pilule. Si la liste civile veut avoir à sa cour autre chose que des parvenus, des gens d'affaires, autre chose que le commun des martyrs, il faudra qu'elle s'exécute; se cera dur pour elle, j'en conviens; mais les vrais nobles, les gens véritablement comme il faut ne se contentent pas de grimaces.