SCÈNE T
MADAME DE cÉNis. Eh! bonjoui", ma chère. Est-on enfin pairesse?
MADAME GIGOT. Pas encore, madame.
MADAME DE cÉMS. Tant mieux !
MADAME GIGOT. Tant mieux !
MADAME DE CÉNIS. Sans doute, puisque je viens vous faire une proposition. C'est un mariage pour Clémentine.
CLÉMENTINE. Alors, madame, vous n'auriez pas dû m'engager à passer avec vous auprès de maman. Les petites filles ne doivent entendre parler de ces choses-là que quand elles sont tout à fait arrêtées.
MADAME DE CÉNIS. Les petites filles comme vous, ma chère Clémeniine, peuvent entendre parler de tout. Mes propositions, d'ailleurs, ne sont pas des protocoles ; c'est tout de suite oui ou non. C'est vous que je veux marier; votre dot ne dépend que de votre mère; vous êtes les deux seules intéressées dans cette affaire; voilà pourquoi j'ai voulu vous réunir. L'établissement est honorable, très-honorable : reste à savoir si les conditions vous conviendront.
MADAME GIGOT. Quelles sont ces conditions?
MADAME DE CÉNIS (tirant un papier de sa ceinture). Je les ai écrites, j'ai si peu de mémoire ; tranquillisez-vous , elles sont fort simples. (Elle lit.) Premier article. Pas de pairie nouvelle, ni titres, ni honneurs, ni emplois qui viendraient de ceci.
MADAME GIGOT. De ceci !
MADAME DE CÉNIS. Oui, du gouvernement actuel ; cela se comprend. Second article. Un nom qui signifie quelque chose, si on n'en a pas.
MADAME GIGOT. Si on n'a pas de nom !
MADAME DE CÉNIS. Sans doute. Vous n'avez pas de nom ; le vôtre n'en est pas un , vous en conviendrez. Mais votre terre s'appelle le Perthuis; vous vous appellerez madame du Perthuis, afin que Clémentine soit mademoiselle du Perthuis.
MADAME GIGOT. Cela peut se faire?
MADAME DE CÉNIS. Cela se fait depuis des siècles. De plus, ils viennent de prendre une décision qui vous permettrait
286 PAIR ou NON.
de vous faire duchesse si le cœur vous en disait. Nous, nous nous en tenons à la vérité; nous gardons les titres que la nature nous a donnés; nous nous en contentons. Mais si j'étais bourgeoise, peut-être essaierais-je comme une autre pour voir comment cela m'irait. Troisième et dermeu article. Une dot de vingt-mille livres de rentes.
madame gigot. Comment dites-vous?
MADAME DE cÉNis. Une dot de vingt mille livres de rentes.
MADAME GIGOT. La moitié de mon revenu! Ce parti est donc bien merveilleux ?
MADAME DE cÉNis. Le jeuuo homme n'a rien, voilà pourquoi il demande cela. Il veut pouvoir se soutenir jusqu'au retour des princes; mais alors s'ouvrira devant lui un immense avenir. C'est cet avenir que je vous propose.
MADAME GIGOT. C'est Cet avenir que je refuse; il ne me semble pas aussi prochain que vous paraissez le désirer.
MADAME DE cÉxis. Je VOUS plains de ne pas croire à l'évidence. Vous avez des bluettes de pairie qui vous éblouissent pour le moment; j'en suis fâchée. Tout ce que je vous demande, c'est de vous rappeler que je vous avais donné la préférence ; car je suis sûre d'être prise au mot dans une maison où je vais aller en sortant d'ici.
MADAME GIGOT. C'est qu'apparemment vous vous expliquerez là un peu mieux que vous ne le faites ici.
MADAME DE CÉNIS. Pas Une parole de plus. Mais ce sont des gens qui ne se laissent pas fasciner, et qui trouvent que, déception pour déception , encore est-il préférable, pour un pays aussi grand que la P'rance, d'être trompé par un gouvernement légitime qui y met des formes, qui y met de la grâce, qui n'emploie que des agents à peu près connus; que cela est préférable, dis-je, à cette cupidité toute nue, à cette grossièreté du plus mauvais goût qui ne sait rien pallier, rien adoucir, et qui met en première ligne des gens de la dernière espèce. Adieu, madame Gigot.
MADAME GIGOT. Adicu, madame.
(Madame de Cénis sort.)