GAUTHIER, MARIE-JEANNE
MARIE-JEANNE. Je tremble, Gauthier.
GAUTHIER. Parce que tu le veux bien.
MARIE-JEANNE. On ne change pas comme monsieur Frosper sans vouloir aller loin.
GAUTHIER. Qu'il aille au diable s'il le veut; qu'est-ce que ça te fait?
MARIE-JEANNE. Ça fait toujours. Quelqu'un qu'on iy)nnaît depuis si longtemps.
GAUTHIER. A présent, moi, c'est comme si je ne l'avais jamais connu. 11 se moque de nous. Drôle! maraud! est-ce que c'est là comme il devrait me parler? J'aimerais encore mieux être un maraud qu'un douillet comme lui ; à la moindre chose qu'il a, on dirait d'un enfant. Que je voudrais lui revoir ses douleurs d'entrailles! il aurait beau m'appeler, monsieur le substitut, du diantre si je bougeais.
•MARIE-JEANNE. Tu ne le laisserais pas là, Gauthier.
GAUTHIER. Je le laisserais là. T'es bonne, toi; puisqu'il est aussi ingrat, ma foi, qu'il se soigne tout seul.
MARIE-JEANNE. Alors j'aimerais mieux quitter la maison, vois-tu? parce que de l'entendre souffrir sans secours, je sens que ça me ferait encore de la peine.
(iAUTHiER (a^ec ironie). Quand on est si sensible, on y va soi-même.
MARIE-JEANNE. Oh bieii ! oui ; à présent moins que jamais : car je ne t'ai jamais avoué une chose, Gauthier,
GAUTHIER. Qu'est-ce que c'est donc?
MARIE-JEANNE. Tu ne le fâcheras pas?
GAUTHIER. Dis toujours.
MARIE-JEANNE. Tu vas te fâcher, j'en suis sûre.
GAUTHIER. Allons, voyons, parle.
MARIE-JEANNE. Eh ben ! depuis queuque temps il m'embrassait.
GAUTHIER. Qui? monsieur Prosper?
MARIE-JEANNE. Oui, Gauthier; mais malgré moi, bien malgré moi, je t'assure. La preuve, c'est que je criais. Mais nev'là-t-il pas une autre histoire? A présent il veut toujours continuer à m'embrasser; mais comme il est magistrat, il ne veut plus que je crie, ou sans ça il me fera passer un mauvais quart d'heure.
GAUTHIER. Ahçà! mais ça devient trop fort! Et pourquoi me dis-tu ça si tard?
MARIE-JEANNE. Parce que vous étiez bien ensemble, et que j'avais peur de vous brouiller.
GAUTHIER. Il n'y a plus à barguigner, Marie- Jeanne ; nous ne pouvons pas rester dans cette maison. Je dirai bien le pourquoi à madame, elle ne pourra pas trouver que nous avons tort. Dès ^que monsieur Prosper t'embrasse, il est capable de tout.