‹ Proverbes dramatiques de Théodore LeclercqChapitre 31 sur 382 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

PIERRE. Les chevaux ont tant de malice! Si on ne sait pas s'en faire respecter, on ne peut plus on venir à bout. D'ailleurs, gn'y a jamais que moi qui fasse le pansement du matin ; et, demandez, tout le monde vous dira que c'est le plus difficile.

MAITRESSE GiRAUD. Ce u'est pas vrai, parce que les mouches piquent moins que dans le reste de la journée. Vous ne dites ça que pour me faire entendre que François se lève tard. Je vous vois venir.

PIERRE. Ma fine! je n'y pensais seulement pas.

MAITRESSE GIRAUD. Je VOUS conuais.

PIERRE. Si vous me connaissez, not' maîtresse, vous devez savoir que je ne bois pas, au moins; que je ne suis pas dépensier non plus. Tout ce que je gagne, je le mets sur moi ben gentiment. Ça fait de l'honneur dans une ferme.

MAITRESSE GiRALD. J'ai quelqu'un en vue.

PIERRE. Ah! c'est autre chose. Si c'est comme ça, prenez que je n'ai rien dit.

(Il sort.)

MAITRESSE GIRAUD. Qucl mauvais caractère que cet animal-là !

MÈRE MÉDARD. Pas du tout. 11 sait que vous renvoyez François parce qu'il est buveur, paresseux, sans ordre; il n'a pas ces défauts-là; il croit que ça suffit pour le remplacer: c'est un innocent.

MAITRESSE GIRAUD. Il y a des instants, ma voisine, où, si je m'écoutais, je crois, en vérité, que j'enverrais la ferme à tous les diables. A la mort de mon mari, c'est une grande sottise que j'ai faite de continuer le bail. J'aimerais mieux une maisonnette grande comme la main avec un petit jardin que je cultiverais moi-même, que tout cet attirail de garçons qui ne valent pas mieux les uns que les autres.

MÈRE MÉDARD (riant). Les garçons, les garçons vous donnent bien du lintoin, à ce qu'il paraît. Eh bien, voisine, malgré tous vos dépits, je ne vous plains pas. Tâchez de deviner pourquoi. Au revoir.

(Elle sort).

MAITRESSE GIRAUD (sBule). Elle ne me plaint pas! Qui est- IV. 3

38 l'insouciant.

ce qui la prie de me plaindre? Cependant, quand je vas me trouver seule dans celte ferme, je ne vois pas que je serai si heureuse. Je ne peux pas le garder; rien ne lui fait, ni les conseils, ni les reproches, ni la bonne volonté qu'on a pour lui. Il est d'une si grande insouciance!.... Insouciance! Si c'est vrai, comme on le dit, qu'il en conte à toutes les

filles Je voudrais en être bien sûre; je paierais je ne

sais quoi pour ça. D'un autre côté, j'étais accoutumée depuis si longtemps à le voir aller et venir, à lui donner des ordres,

à lui parler de toutes sortes de choses Il aimait à causer

avec moi: c'était visible. Il est gai; il n'est pas méchant. Pour moi, en personne, je n'ai rien à lui reprocher. Je le gronde quelquefois ce pauvre garçon, que j'en ai honte moimême; il m'écoute sans souffler le mot. Un grand diable comme cal Enfin, il avait cet héritage; il pouvait le garder, le dépenser sans me rien dire; non, il me l'a apporté tout de suite. Il se craint lui-même. Si on pouvait être sûre qu'il se corrigera, ce serait une bonne action à faire, cependant, que de le retirer du désordre. Il n'y a que moi qui puisse essayer ça. Quand nous nous serons quittés, je ne devine pas ce qu'il pourra devenir. Ça fait trembler. Ah ! mon Dieu le v'Ià.

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