SCÈNE VI
LE SOUS-PRÉFET. Pourvu qu'il ne fût pas chez vous, n'est-ce pas?
MADAME BLONDEAU. C'est épouvantable qu'un gouvernement force ses députés à se compromettre aussi indio^nement.
LE SOL'S-PRÉFET. Mais, ma bonne petite tante, les députés ne sont pas les députés du gouvernement ; ils sont les députés de la France.
MADAME BLONDEAU. De'la France! j'aime bien ça. Tais-toi donc. S'ils étaient les députés de la France, est-ce que la France leur donnerait des charivaris? Dis plutôt que tout se fait à rebours du bon sens aujourd'hui. Je ne veux pas te fâcher; mais que tu sois un homme d'État, n'y a-t-ii pas de quoi rire? Conviens-en.
LE SOUS-PRÉFET. J'en conviendrais si je ne connaissais pas les autres. Un sous-préfet, d'ailleurs, n'est pas un homme d'État.
JLVDAME BLONDEAU. Tu deviendras peut-être préfet un jour?
LE SOUS-PRÉFET. Je ne crois pas. Mais un préfet n'est pas non plus un homme d'Etat. Nous sommes tous commis de gens qu'on appelle ministres, parce qu'ils consentent à être les très-humbles serviteurs d'une volonté qui, en définitive, est obligée d'obéir à tout le monde. Voyez s'il y a là de quoi être bien glorieux.
MADAME BLONDEAU. Malgré Cela, tu pourrais faire beaucoup de mal si tu voulais.
LE SOUS-PRÉFET. C'est un pouvoir qui ne manque à personne.
MADAME BLONDEAU. Et Cependant, moucher ami, je sais que tu fais du bien.
LE SOUS-PRÉFET. Ceux qui vous disent cela vous trompent, ma tante. La vérité est que je ne fais rien du tout.
MADAME BLONDEAU. Et ces deux personnes dernièrement que lu avais reçu l'ordre de faire arrêter,- et que tu as laissées évader ?
LE SOUS-PRÉFET. Il ne faut pas dire que je les ai laissées évader; je me suis seulement trompé. On s'est présenté trop tard pour les saisir; c'est un bonheur pour elles.
MADAME BLONDEAU. Tu es gentil, va. Embrasse-moi el fais toujours de même.
LE SOUS-PRÉFET. On ne peut pas promettre de se tromper toujours.
MADAME BLONDEAU (riant). Tu as raison; mais, sans rien promettre, quand on a un bon cœur, on a les honnêtes gens pour soi. Ces deux pauvres proscrits! si tu avais pu les entendre! Veux-tu que je te dise où ils se sont réfugiés?
LE SOUS-PRÉFET. CheZ VOUS.
MADAME BLONDEAU. Tu le savais?
LE SOUS-PRÉFET. Et ce n'était pas les premiers que vous cachiez.
MADAME BLONDEAU. Oh bien ! puisque c'est comme cela, je ne veux plus avoir de secrets pour loi.
LE SOUS-PRÉFET. Pour Dicu, ma tante, pas de confidences. Souvenez-vous que vous ne vous mêlez pas de politique.
MADAME BLONDEAU. Je ne m'en mêle que pour la bonne cause.
LE SOUS-PRÉFET. Comme tout le monde.
MADAME BLONDEAU. Allons, allons, tu as ta manière , je ne te contrarierai pas. Te voilà averti. Je quitte la ville. Ton tuteur se réfugiera peut-être chez toi; prends tes mesures en conséquence. Mais ne te compromets pas trop pour lui. Après tout, il n'a jamais été que le tuteur de ta fortune, et il est bien facile de voir que ce n'est pas lui qui t'a élevé, mon bon Auguste. Adieu, mon ami.
LE SOUS-PRÉFET. Adicu, ma bonne tante.