SCENE V
LE DOCTEUR. Maflanie Dalain n'est pas près de remonter. Regardez par celle croisée; vous la verrez assise, qui cause avec sa mère.
M. DALAix. Depuis des siècles, nous ne nous rencontrons plus qu'à table oii nous causons si peu! Il est inutile qu'elle me trouve ici.
LE DOCTEUR. Je voulais vous dire que sa santé m'inquièle.
M. DALAIN (s'approchant de la fenêtre). Je vais me mettre ici, de manière à pouvoir m'en aller aussitôt qu'elle fera un mouvement pour se lever.
LE DOCTEUR. C'est de la terreur que cela.
M. DALAIN. Quand les choses sont établies, à quoi bon les rompre ?
LE DOCTEUR. Quand elles sont mal établies, c'est une raison pour les changer.
M. DALAIN. Je n'ai pas envie de recommencer à faire le Céladon, comme dans les premiers temps de mon mariage; d'ailleurs cela ne réussirait plus. Madame Dalain a pris l'habitude d'avoir de l'esprit, de décider de tout à tort et à travers; comment diable voulez-vous que nous puissions nous entendre?
LE DOCTEUR. Si VOUS VOUS le mettiez bien dans la tête.
M. DALAIN. Il y a déjà assez de choses dans ma tête. Ma foi ! non. Vous ne savez pas combien c'est cher aujourd'hui d être galant pour sa femme; c'est ruineux; elles sont pires que des maîtresses. Ce que madame Dalain m'a coûté pendant notre soi-disant lune de miel est incroyable. Et notez qu'elle n'en paraissait pas beaucoup plus contente. Cela lui était dû, et j'étais trop heureux, selon elle, quand elle voulait bien sourire aux surprises que je lui faisais. Quand j'ai vu cela, je me suis tenu tranquille. N'ai-je pas bien fait?
LE DOCTEUR. Non.
M. DALAIN. Non !
LE DOCTEUR. Non. Vous êles riche ; vous gagnez encore de l'argent tous les jours; vous n'avez pas d'enfant; je ne crois pas que vous ayez de maîtresse en titre...
M. DALAIN. Après; quelle conclusion voulez-vous en tirer? Omo jp dois laisser carrière A l'imagination d'une femme qui
ne sait jamais ce qu'elle veut. Tenez, la vérité : entre nous madame Dalain n'élait pas mon fait. J'aurais voulu quelque chose de remuant, quelque chose de gai, quelque chose qui allât tout seul, surtout quelque chose qui ne singeât pas la princesse. C'est la rage de toutes nos dames aujourd'hui. Je ne suis pas le seul qui s'en plaigne.
LE DOCTEUR. P')ur être gaie, pour être remuante, pour être comme il faudrait qu'elle fût pour vous plaire, la première condition est une bonne santé.
M. DALAiN. Qu'est-ce qu'elle a donc?
LE DOCTEUR. Elle a..., elle a..., que sa poitrine est fort délicate.
M. DALAIN. Parbleu ! je crois bien ; elle n'en fait pas usage. Tant que la mode a été de crier, elle criait plus que personne; ca exerçait sa poitrine, ça l'entretenait. A présent, il faut parler comme dans la chambre d'un malade, c'est bonne compagnie. Je sais cela de bric et de broc, par ouï-dire. Elles sont folles.
LE DOCTEUR. Enfin je vous répète qu'elle n'est pas bien portante.
M. DALAIN. Je lui ai donné une voiture, je lui ai donné une maison de campagne.
LE DOCTEUR. C'est un mari qu'il lui faudrait.
M. DALAIN. N'en a-t-elle pas un ?
LE DOCTEUR. Allons, allous, soyons de bonne foi.
M. DALAIN. Que voulez-vous que j'y fasse?
LE DOCTEUR. Vous Seriez fâché de la perdre ?
M. DALAIN. J'aime beaucoup sa mère.
LE DOCTEUR. Vous aimez aussi votre femme?
M. DALAIN. Madame Blondeau a été très-convenable, trèsgénéreuse pour ce mariage. Elle est si riche!
LE DOCTEUR. Vous VOUS arrangez pour qu'elle le devienne davantage.
M. DALAIN. Comment cela?
LE DOCTEUR. Si elle perdait sa fdle, tout ce qu'elle vous a donné lui reviendrait.
M. DALAIN. Je ne sais pourquoi vous voulez qu'elle perde sa fdle.