‹ Proverbes dramatiques de Théodore LeclercqChapitre 50 sur 382 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

EMMA , MADAME D'YVARI.

MADAME d'yvari. Mon avis avait toujours été d'attendre le colonel de pied ferme, et de savoir tout de suite les arrangements qu'il doit prendre.

EMMA. Quoi! sans lui donner le temps de respirer?

MADAME d'yvari. Il respirera tant qu'il voudra.

EMMA. Alors je suis tranquille.

MADAME d'yvari. Laisscz-vous donc conduire, ma chère. Voudriez-vous traiter ceci comme un roman ? Les affaires doivent se faire comme des affaires. J'ai mandé à Duflos, le notaire du vieux Sinclair et le mien, de se trouver ici ce matin, et je l'attends pour concerter avec lui les mesures à prendre en cas de tergiversations de la part du colonel.

EMMA. C'est un assaut que nous lui préparons.

madame d'yvari. Vous êtes par trop légère, il faut que je vous le dise. Cette circonstance est pourtant très-importante pour vous; il y va de votre avenir. Vous ne pouvez pas vous déshabituer d'être créole.

EMMA. Ce serait difficile.

MADAME d'yvari. Vous regardez l'existence comme un jeu d'enfant. Il y a cependant des choses qui demandent de la

réflexion. Je ne connais de durable dans ce monde que les stipulations bien faites. J'ai perdu deux maris, à peine m'en suis-jc aperçue. Pourquoi? parce que mes parents, dans le premier contrat de mariage, moi dans le second, nous avions prévu toutes les clauses qui pouvaient assurer ma tranquillité.

EMMA. Je ne croyais pas tant de vertu aux écritures des notaires.

MADAME d'yvari. Tout est pourtant là, mon enfant. Le sentiment, les délicatesses en affaires sont des cboses pitoyables. J'ai repoussé un mariage d'inclination , moi , positivement parce que c'était un mariage d'inclination, et que je prévoyais qu'il y aurait du laisser-aller. Il ne faut pas de laisser-aller; retenez cela comme maxime générale.

EMMA. Certainement je ne l'oublierai pas.

MADAME d'yvari. Jusqu'à ce que tout soit terminé entre vous et monsieur Sinclair, vous êtes respectivement dans la position de deux ennemis.

EMMA. Vous m'effrayez.

madame d'yvari. Quel étrange testament a fait ce vieux fou! Il vous chérissait, il ne vous laisse rien; il se contente de reconnaître qu'il vous doit, puis voilà tout. Redites-moi donc comment cela est arrangé.

EMMA. Vous allez me gronder. Je sais fort bien l'article qui me concerne, quand il m'arrive d'y penser; mais quand je veux l'expliquer, cela m'est impossible.

MADAME d'yvari. Je ne vous gronderai pas; mais en vérité, quand on voit tous les jours tant de gens qui s'évertuent à expliquer des choses qu'ils ne savent pas, j'ai peine à comprendre que vous ne puissiez pas expliquer ce que vous prétendez savoir.

EMMA. Voulez-vous que j'aille vous chercher le papier où tout cela est écrit?

MADAME d'yvari. Allez-y, mon cœur, et tâchez d'accoutumer tout doucement votre mémoire à retenir ce qui vaut la peine d'être retenu. Vous n'avez plus ce vieux monsieur Sinclair qui n'a jamais été bon que pour vous, et qui vous gâtait depuis le matin jusqu'au soir; vous n'avez plus de parents, je pourrais presque dire plus d'amis.

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