EMMA, M. DUFLOS
EMMA. Madame d'Yvari m'a dit que vous désiriez me parler, monsieur Duflos.
M. DUFLOS. Eh! qui ne le désirerait pas, mademoiselle?
EMMA. C'est sans doute d'affaires sérieuses. Mais puisque vous et madame d'Yvari vous les entendez si bien, et que moi je les comprends si mal, à quoi puis-je vous servir?
M. DUFLOS. Yous Ics comprendriez mieux que Thcmis ellemême, si vous le vouliez réellement.
EMMA. On veut que je sois intéressée, je ne le suis pas; que j'aie des inquiétudes, ce n'est pas dans mon caractère. On me peint monsieur Sinclair coniine un lioinnie dont je dois me méfier; j'attends au moins que je l'aie vu. Il est certain que son oncle a voulu assurer mon sort; s'il s'est trompé dans l'expression de sa volonté, s'il n'a pas choisi de ternies assez précis, que puis-je y faire?
M. DUFLOS. Mais ceux qui s'intéressent à vous plus que vous ne vous y intéressez vous-même ne doivent-ils pas vous couvrir de leur égide?
EMMA. Je ne puis mieux vous prouver ma reconnaissance qu'en vous laissant absolument le maître de faire tout ce que vous voudrez.
M. DUFLOS. C'est qu'il faudrait au contraire que vous eussiez l'air d'agir seule, de votre propre mouvement, sans parler aucunement des conseils que vous recevriez de nous.
EMMA, .le ne vois pas pourquoi. "Nous êtes notaire; je vous charge de traiter pour moi une alVairiî qui est de votre ressort; rien n'est si naturel.
M. DUFLOS. Pardonnez-moi. Que vous preniez un intermédiaire, rien n'empêche le colonel d'en prendre un de son côté; alors c'est à l'infini. Au lieu (|u'une jolie personne... IV. 4.
$$ l'orpheline.
EMîtfA. Ma prétendue beauté serait un faible argument, je crois, contre un homme capable de méconnaître les intentions du testateur. D'ailleurs je ne veux pas de grâce. Quelque sort que le ciel me réserve, je serai heureuse, pourvu que je sois tranquille.
M. DUFLOS. Nous sommes loin de l'âge d'or malheureusement, et la tranquillité est un bien qu'on ne peut plus avoir sans les dons de la fortune.
EMMA. Eh bien ! monsieur Duflos , tâchez de m'avoir les dons de la fortune.
M. DUFLOS. Je ne vous cache pas qu'il me serait pénible de débuter avec monsieur Sinclair par des hostilités.
EMMA (souriant). Je comprends. Mais cette raison est peutêtre aussi la mienne pour éviter de traiter directement avec lui.
M. DUFLOS. Votre position est toute différente, et vous n'avez rien à ménager.
EMMA (avec gaîté). Je ris, parce que je vois que toute notre conversation se bornera à ce que vous me permettiez de faire mes affaires moi-même.
M. DUFLOS (embarrassé). Ce n'est pas cela.
EMMA. A peu près. Monsieur Sinclair y gagnerait assurément.
M. DUFLOS. Mais il ne faut pas qu'il y gagne.
EMMA. Lui ou moi, qu'importe?
M. DUFLOS. Cela fait une grande différence. Ne méprisez donc pas ainsi les faveurs de Plutus. Le dieu d'hymen et lui sont presque inséparables. Comme notaire, je suis à même de voir que le mérite seul ne décide plus les unions : un peu d'or complète bien des charmes; et cela est si vrai que ce qu'on appelle mariage d'inclination est presque toujours blâmé dans un homme dont l'état demande de la gravité.
EMMA. Je ne vois alors qu'un parti à prendre, monsieur Duflos : c'est, dans la supposition où je voudrais me marier, de faire des vœux pour que le ciel m'adresse un mari qui ne soit pas grave.
M. DUFLOS (avec expression). Et vous êtes cependant comblée de tous les dons qui peuvent assurer le bonheur.