‹ Proverbes dramatiques de Théodore LeclercqChapitre 95 sur 382 · SCÈNE X · texte numérisé non relu

SCÈNE X

(iERVAis. Oh! ma fine, si fait.

MATHURiNE. Je gagerais que non.

GERVAis. Vous perdriais, nol' maîtresse.

MATHURINE Tu m'aimes donc ben?

GERVAIS. Si je vous aime! Vous ne saurez jamais combien je vous aime. Je voudrais tant seulement que vous me disiais de me jeter au feu pour vous.

MATHURINE. Au fëu ! mon pauvre Gervais ; et qu'est-ce que je deviendrais sans loi, mon enfant?

GERVAIS. Vous êtes la reine des femmes.

MATHURINE. Si tu m'avais vue à seize ans, j'étais la plus jolie tille de tout le pays.

GERVAIS. Margoi ! gn'y en a encore guère qui vous dégotent.

MATHURINE. Matliurin, dans ce temps-là, passait des journées entières à me regarder. Dame! c'est vrai que je n'ai plus la taille si fine; on voit que je suis une maman.

GERVAIS. Ça n'empêche pas que l'autre jour, à la fête, on vous prenait pour la sœur de raamzelle Tharèse.

MATHURINE (lui donnant un petit soufflet). Taisez-vous, menteur.

GERVAIS. Vrai, madame Mathurine, je ne badine pas. Mais j'ai ben soin de dire aux gens qui vous trouvent belle : «Vous voyez ben, elle est encore plus bonne. »

MATHURINE. J'aime quand lu me parles comme ça. Mathurin ne m'a jamais rien dit de si gentil. Ce n'est pas étonnant; il ne prend garde à rian, cet homme-là; il ne voit rian.

MATHURiN (toujours daus le fond). Hom!

MATHURINE. Tu as beau faire horal ce que je dis esl la vérité.

GERVAIS. 1 voit pourtant ben quand je parle à mamzelle Tharèse.

MATHURINE. Il est plus jaloux de sa fille que de sa femme. Si j'avais été coquette, j'aurais pu avoir des amoureux à foison; ça lui aurait été ben égal. (A pari.) Que je voudrais voir la mine qu'il fait !

GERVAis. Ne croyez pas ça. Quand vous avez votre beau juste garni de velours noir, il est ben fiar, allez.

MATHURiNE. Et toi, Comment me trouves-tu avec mon juste de velours noir?

GERVAIS. Je suis presque aussi fiar que maître Mathurin.

MATHURINE. Ça ne m'étonne pas; car rien ne me fait plus de plaisir à moi que quand je te vois ben mis. Je veux te donner un chapeau neuf; ça te manque. Et puis j'ai acheté une cravate pour Mathurin ; je ne lui en ai pas encore parlé; ça sera pour toi. Si on te demande d'oii ça te viant, tu diras que tu les as gagnés à la loterie.

GERVAIS. Ah ! madame Malhurine, gn'y a queuque chose que j'aimerais ben mieux que la cravate et le chapeau.

MATHURINE. Et queu que c'est donc? T'as qu'à parler.

GERVAIS. C'est mamzelle Tharèse.

MATHURINE (à part). Pauvre garçon ! (Haut.) Pourquoi que t'as tant d'envie de te marier?

GERVAIS. Vous devez ben le savoir, dame Mathurine.

MATHURINE. T'es si jeune, Thérèse aussi. M'est avis que vous pourriez ben encore attendre un an ou deux.

GERVAIS. Un an ou deux !

MATHURINE. Mathurin ne veut pas que not' Thérèse se marie plus tôt. Mais laisse faire; tu ne t'ennuieras pas pendant ce temps-là. Je l'enverrai à toute les fêles avec le gousset bien garni ; je le prêterai la bourrique pour que tu ne le fatigues pas et que tu puisses danser tout à ton aise.

GERVAIS. Un an ou deux ! Ah I pauvre Gervais ! ah ! pauvre mamzelle Tharèse! Un an ou deux!

MATHURINE. Ce n'est pas moi qui veux ça, mon garçon ; c'est Mathurin.

MATHURIN (s'avançant avec colère). Vous en avez menti, madame la cajoleuse. Ah! ah! v'ià donc comme vous vous conduisez quand je n'y suis pas? 11 y a une heure que j'écoute vos belles sornettes. Vous ne voulez pas que Thérèse se marie avant deux ans! El moi, je veux qu'elle se marie, et tout de suite, et avec Gervais encore, pour vous faire enrager.

GERVAIS. Courons porter c'te bonne nouvelle à Tharèse.

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