SCENE IX
VALISANNE.
Quel fou ! quelle folle ! je ne sais où j'en suis ; cet amateur m'a tellement fatigué la tête de sa tragédie . de ses calembours et de son genre romantique , qu'il me ferait même détester les arts que j'estime le plus.
Aia: Si vous rencontrez un amant.
Qui veut paraître universel, Ne montre qu'un mince génie ; On n'a point de talent réel
Quand de tout on a la manie.
Les sots, pour paraître brillans, Sont à la fois lourds et crédules ; Qui veut avoir tous les talens Se donne tous les ridicules.
Mais , puisque m'en voilà débarrasse , allons à la chasse.
SCÈiVE X.
VALISANNE, VERMENT, sous le nom de Souplet.
SOUPLET , faisant de profondes révérences.
Monsieur de Valisanne , j'ai bien l'honneur de vous présenter très -humblement mes très-humbles hommages.
VALISANNE.
Qui êtes-vous , monsieur ?
SOUPLET.
Je me nomme Girouette Souplet ^ c'est moi qui suis destiné à devenir le mari de votre adorable pupille. Cette affaire a été proposée par M. de Dumon , homme en place, et qui veut bien m'honorer de sa puissante bienveillance.
VALISANNE.
Je suis bien aise de vous voir , monsieur 5 quels sont vos projets , en ce moment.^ êtes-vous placé?
SOUPLET.
Monsieur , depuis vingt ans je n'ai jamais man' que de places. Tour à tour j'ai été employé dans mille administrations différentes , et j'ai toujours eu le soin de retirer de mes chefs les certificats les plus lionoraljles : j'en ai une malle toute remplie.
VALISANNE.
Bonne précaution.
SOUPLET.
J'ai pour principe de ne j.imais me brouiller avec mes chefs -, et , à moins d'un déluge général , il me restera toujours de puissans prolecteurs.
VALISANNE.
Vous êtes bien heureux, M. Souplet \, et comment avoz-vous fiiit pour vous maintenir ainsi.''
SOUPLET.
J'ai pour principe de ne jamais contrarier ceux qui ont le pouvoir en main; je suis toujours de l'avis du gouvernement , et je ne m'en trouve pas mal : je vais vous donner une idée de toutes les places que j'ai occupées depuis vingt ans.
Air de la marche du roi de Prusse
Lan quatre, en germinal, .le fus iminicipa!;
En florcal,
Directeur d'hôpital.
Puis l'an suivant , en praire'al ,
Je fus adjudant gênerai ; Mais dans un combat trop fatal ,
Attaqué par un caporal , Je reçus le coup le plus brutal
Sur mon os occipital.
Dans mon pays natal,
J'établis un journal Impartial ,
Et surtout jovial.
Je fus par ce canal
Greffier d'un tribunal ;
Ensuite un amiral , Ami loyal, Me plaça dans un arsenal.
D'après mon goût pour le naval , Je m'embarquai sur YAnnibal; Par un coup devenu bancal , Je fus consul eu Portugal.
Mais le blocus continental Fut cause qu'on me reçut mal ; Je m'échappai du bacchanal , Et placé dans l'impôt fiscal , J'obtins le brevet original De receveur à cheval,
34j6 L'HOMME PROPOSE ,