SCENE PREMIÈRE
Le comte D'ERMEUIL, le marquis de GENSON.
HiNFiN, mon cher comte , vos vœux sont accomplis; l'ancien régime va reparaître tout entier, la charte est annulée , et nous vivrons désormais sous une monarchie absolue.
LE COMTE
Mes dernières lettres de Paris , sous la date du 30 •lécembre 1818 , me donnaient cette espérance j mais j'avoue que je ne comptais pas la voir sitôt réalisée.
LE MARQUIS
Lue fièvre brûlante vous a retenu dans votre ap-
36o ON NE CONNAIT PAS
parlement ; ce mal a duré plus d'un mois, et il n'aurait pas été prudent de vous informer de la crise politique où nous nous trouvions.
LE COMTE
Mais mon fils ne m'en a rien dit.
LE MARQ,UIS
Occupé des préparatifs de son hymen avec Victorine , et retenu à Paris pour offrir à ma fille les présens d'usage , votre fils a su le premier cette grande révolution -, mais je l'avais invité à ne pas vous en parler. Ne vous étonnez donc pas de l'apprendre aujourd'hui , et félicitez-vous. Vous obtenez enfin tout ce que vous désiriez.
LE COMTE
On ne connaît pas tout ce qu'on désire , m'avezvous dit souvent.
Ce proverbe est assez juste , et j'ai vu bien des gens reculer devant leurs souhaits lorsqu'ils les voyaient accomplis.
LE COMTE
Pour moi je n'ai jamais désiré que le bonheur de la France.
TOUT CE QU'ON DÉSIRE. 36i
LE MARQUIS
Les prérogatives de rancienne noblesse.
LE COMTE
Je les crois utiles.
LE MARQUIS
L'ascendant du haut clergé.
LE COMTE
Il est nécessaire.
LE MARQUIS La dîme.
LE COMTE
C'est un tribut que nos ancêtres nous ont appris à payer.
LE MARQUIS
Les droits féodaux.
LE COMTE Nous les tenions de nos pères.
LE MARQUIS Les lettres de cacliet.
n faut en user avec modération.
LE MARQUIS
Avec modération, dites-vous. Non monsieur le comte , il faut intimider les rebelles : Si veut le roi , si veut la loi.
LE COMTE
Sans doute; mais il ne faut persécuter personne. LE MARQUIS.
Puisque vous avez désiré l'ancien régime , vous devez l'accepter avec toutes ses conséquences.
LE COMTE
Mais vous , nton cher marquis , vous ne désiriez point ce qui vient d'arriver , et vos opinions un peu libérales...
LE MARQUIS
J'avais pensé que la France pouvait être bcureuse en se conformant à la charte \ qu'il n'était pas mal d'avoir un pacte écrit, où les devoirs et les droits de chacun étaient réglés avec sagesse; que des mœurs nouvelles nécessitaient de nouvelles lois. Tous deux nous voulions le bonheur de la France ; mais , pour atteindre ce but , nous avions choisi des routes différentes.
LE COMTE
Malgré l'opposition de nos voeux , je vous ai toujours rendu justice.
Moi de même , mon cher comte.
Sans doute. Vous m'appeliez l'ultra honnête homme.
LE MARQjUIS.
Vous m'appeliez aussi le libéral estimable.
LE COMTE
Que pensez- vous de tout ceci ?
LE MARQUIS
Je suis décidé à accepter l'ancien régime , puisque les roturiers n'ont pas su défendre mon système, je dois l'abandonner , moi qui suis noble , {en appuyafit) très- noble , vous le savez.
LE COMTE
A tout seigneur tout honneur.
LE MARQUIS
Mon aïeul était gouverneur de la province.
LE COMTE
11 est vrai.
LE MARQUIS
Ma terre est un fief... les habitans de dix lieues à la ronde eu dépendent.
3r>4 ON NE CONNAIT PAS
LE COMTE
Ils seront heureux de vivre sous un aussi bon seigneur.'
Les droits de pèche et de chasse m'appartiennent exclusivement ; et en ma qualité de haut justicier , do seigneur tenancier, je puis tiaduire à mon tribunal et condamner aux fers le premier délinquant.
LE COMTE
Vous n'userez pas avec rigueur d'un pareil droit. LE MARQUIS.
Nous verrons. ( En souriant. ) Je ne serai pas cruel... mais je tiens à mes droits. Ceux de cuissage et de vasselage sont rélabhs. Le premier banc de l'église est à moi , le pasteur me doit l'encens et le pain béni.... enfin je veux que tous mes vassaux se tiennent à une distance respectueuse... Vous-même, mon cher comte , vous êtes mon vassal . vous me devez hommage-lige.
LE COMTE
On vous le rendra. {A part.) Comme il est changé ce marquis libéral.
LE MARQUIS, à part.
' Mon petit orgueil le surprend un peu. {Haut.) A
propos , mon cher comte , je recois du monde aujourd'liui. Voici la liste des personnes que j'attends.
LE COMTE, lisant.
Le baron d'Albikrac , la comtesse de Mignaid , le chanoine Vautrin, la chanoinesse de Grossepierre, l'abbé Colifichet.
LE MARQUIS
Ces messieurs et ces dames ne tarderont pas à se rendre ici. Ils tiennent fort au cérémonial , et vous m'aiderez à les bien recevoir.
Volontiers... ( On entend sonner le cor.) Quel bruit ?
LE MARQUIS
C'est sans doute le baron d'Albikrac 5 c'est ainsi qu'il se fait toujours annoncer. [^ part.) Non , c'est ma fille ^ le comte ne la reconnaît pas.